LIVRE IV
que le vin soit rouge ou blanc : c'est tout un, et n'en peut chaloir. Car ces choses sont indifférentes, et laissées en la liberté de l'Eglise. Combien qu'il soit certain, la manière de l'ancienne Eglise avoir esté, que tous le prinssent en la main. Et Jésus Christ a dit. Divisez-le entre vous (Lue 22, 17). 11 appert par les histoires, que devant le temps d'Alexandre Evesque de Rome, on usoit en la Cène du pain fait de levain, et tel que celuy qu'on mange ordinairement. Ledit Alexandre se délecta le premier d'y avoir du pain fait sans levain. Et ne voy point pour quelle raison, sinon afin que par un nouveau spectacle il tirast les yeux du populaire en admiration, plustost que d'instruire leurs cœurs en vraye religion. J'adjure tous ceux ([ui sont touchez (encore que ce soit bien petitement) de (luelque affection de pieté, s'ils ne voyent pas évidemment combien plus clairement la gloire de Dieu reluist en tel usage de Sacremens, et combien plus grande douceur et consolation spirituelle en revient aux fidèles, que de ces folles et vaines bastelleries, qui ne servent à autre chose, sinon qu'elles déçoivent le sens du peuple qui s'en esmerveille et espovante. Ils appellent cela, Le peuple estre maintenu en religion et crainte de Dieu, quand tout estourdy et abesty de superstition, il est mené par tout, ou plustost traîné où ils veulent. Si quelcun veut défendre par ancienneté ces inventions, je ne suis point ignorant combien est ancien l'usage du Chresme, et soufflement au Baptesme: combien peu après le temps des Apostres la Cène de nostre Seigneur a esté comme enrouillée par humaines inventions. Mais c'est la legiereté et folie avec la hardiesse de l'esprit humain, qui ne se peut contenir qu'il ne se joue aux mystères de Dieu. Nous au contraire, ayons souvenance que Dieu estime tant l'obéissance de sa paroUe, qu'il veut qu'en icelle nous jugions et ses Anges et tout le monde. Laissant tous ces amas de pompes et cérémonies, la saincte Cène pouvoit ainsi estre administrée bien convenablement, si bien souvent, et pour le moins une fois en chacune sepmaine elle estoit proposée à l'Eglise eu ceste manière: Premièrement, qu'on commençast aux prières publiques, puis qu'on flst la prédication : et (ju'apres, le pain et le vin estant sur la table, le Ministre recitast l'institution de la Cène, consequemment declairast les promesses lesquelles sont laissées en icelles : ensemble qu'il en excommuniast tous ceux qui par l'interdiction de nostre Seigneur en sont exclus: après, qu'on priast que par telle bénignité que nostre Seigneur nous a eslargy ceste sacrée nourriture, aussi il luy pleust nous enseigner et disposer par foy et gratitude de cœur à la bien recevoir : et que par sa miséricorde il nous fist dignes de tel convive, puis que de nousmesmes nous ne
le sommes point. En cest endroict qu'on chantast des Pseaumes, ou qu'on leust quelque chose de l'Escrilure: et en tel ordre qu'il est convenable, que les fidèles communiquassent de ces sainctes viandes : les Ministres rompans et distribuans le pain, et presentans la couppe. La Cène achevée, qu'on fist une exhortation à pure foy, et ferme confession d'icelle, à charité et mœurs dignes de Chrestiens. Finalement, qu'on rendist action de grâces, et que louanges fussent chantées à Dieu. Toutes lesquelles choses achevées, l'Eglise et la compagnie fust renvoyée en paix.
44. Ce que nous avons traité de ce Sacrement jusques icy, monstre amplement qu'il n'a pas esté institué a ce qu'il fust prins une fois l'an, et ce par forme d'acquit : comme maintenant en est la coustume pubhque : mais afin qu'il fust en fréquent usage à tous Chrestiens, pour leur réduire souvent en mémoire la passion de Jésus Christ ; par laquelle recordation et souvenance leur foy fust soustenue et confirmée, et eux incitez et exhortez à faire confession de louange au Seigneur, et à magnifier et publier sa bonté : par laquelle finalement, charité mutuelle entre eux fust nourrie et entretenue : et aussi afin qu'ils se la testifiassent les uns aux autres, voyans la conjonction d'icelle en l'unité du corps de Jésus Christ. Car toutes fois et quantes que nous communiquons au signe du corps du Seigneur, nous nous obligeons mutuellement l'un à l'autre comme par scedule, à tous offices de charité : à ce que nul de nous ne face rien parquoy il blesse son frère, et n'omette rien parquoy il le puisse aider et secourir, toutes fois et quantes que la nécessité le requerra, et que la faculté luy en soit donnée. Sainct Luc recite aux Actes, que l'usage de l'Eglise Apostolique en estoit tel, quand il dit les fidèles avoir esté perseverans en la doctrine des Apostres, en communication, c'est à dire en aumosne, en fraction du pain, et oraisons (Act. 2, 42). Ainsi falloil-il entièrement faire, que nulle assemblée d'Eglise ne fust faite sans la ParoUe, ne sans aumosne, ne sans la participation de la Cène, ne sans oraisons. On peut bien aussi assez conjecturer des escrits de sainct Paul, que cest ordre estoit institué en l'EgHse des Corinthiens : et est notoire qu'on en a usé long temps après. Car de la viennent ces Canons anciens qu'on attribue à Anaclete et Calixte, où il est ordonné que sur peine d'excommuniement tous communiquent à la Cène, après que la consécration sera faite. Semblablement ce qui est dit aux Canons qu'on intitule des Apostres, que tous ceux qui ne demeurent point jusques à la fin, et ne reço^Tcnt le Sacrement, doyvent estre corrigez comme turbateurs de l'Eglise. Suyvant cela, il fust déterminé au Concile d'Antioche, que ceux qui entrent en l'Eglise, oyent le sermon et se de-