‹ Institution de la religion chrétienneChapitre 652 sur 703 · LIVRE IV · texte numérisé non relu

LIVRE IV

d'expiation, pour satisfaire à Dieu des offenses tant des vivans que des morts. Et de fait, les parolles dont ils usent chantent ainsi : et l'usage quotidien denionstre que la chose est telle. Je say combien ceste peste s'est enracinée avant, sous combien <,a\ande apparence de bien elle se cache, comment elle se couvre du nom de Jésus Christ, comment plusieurs pensent comprendre toute la somme de la foy sous le nom de Messe. Mais où il aura esté prouvé tresclairement par la paroUe de Dieu, que ceste Messe, quoyqu'elle soit parée et fardée, fait tresgrand deshonneur à Jésus Christ, opprime et enscvelist sa croix, met en oubly sa mort, nous oste le fruict qui nous en provenoit, destruit et dissipe le Sacrement, auquel nous estoit laissée la mémoire d'icelle mort : aura-elle aucunes tant profondes racines, lesquelles ceste coignée trespuissante, c'est-àdire la paroUe de Dieu, ne couppe, tronche et abatte? Y aura-il aucune si belle couverture, sous laquelle le mal caché ne soit monstre par ceste lumière?

2. Déchirons donc ce qui a esté proposé en premier lieu, ([ue là il se fait un blasphème et deshonneur intolérable à Jésus Clirist. Car il a esté constitué et consacré Prestre et Pontife de par son Père (Hebr. 3, 5. 10; 7, 17. 21 ; 9, 11 ; 10, 21) : non pas pour quelque temps, comme on lit de ceux qui furent constituez au vieil Testament, desquels puis que la vie estoit mortelle, la Prestrise et Prelature ne pouvoit estre immortelle : parquoy il estoit besoin qu'ils eussent des successeurs, qui fussent après subroguez au lieu d'eux, quand ils seroyent décédez. Mais à Jésus Christ, qui est immortel, il ne faut point substituer de vicaire. Il a donc esté designé du Père, Prestre à tousjours selon l'ordre de Melchizedec (Ps. 110, 4) : afin qu'il fist l'office de Prestrise éternellement durante et permanente. Ce mystère avoit esté long temps devant figuré en Melchizcdec, duquel après qu'il a esté une fois introduit par l'Escriture Prestre du Dieu vivant (Gen. 14, 18), jamais après il n'en est fait mention, comme s'il eust tousjours vescu sans fin. Par ceste similitude Jésus Christ a esté dit Prestre selon son ordre. Or ceux qui tous les jours sacrifient, il est nécessaire qu'ils ayentdes Prestres pour faire leurs oblations, lesquels soyent subroguez à Jésus Christ, comme successeurs et vicaires : par laquelle subrogation non seulement ils despouillent Jésus Christ de son honneur, et luy ravissent sa prérogative de Prestrise éternelle, mais ils s'efforcent de le dejetter de la dextre de son Père : en laquelle il ne peut estre assis immortel, qu'ensemblement il ne demeure Prestre éternel, afin d'intercéder pour nous. Et qu'ils n'allèguent point que leurs Sacrificateurs ne sont point substituez vicaires à Jésus Christ comme trespassé, mais que seulement ils sont suffragans de son

éternelle Prestrise, laquelle ne laisse point pour cela de consister tousjours en son estât : car par les parolles de l'Apostre ils sont prins de trop près, pour ainsi eschapper. Il dit que plusieurs estoyent faits Prestres, pourtant (lu'ils estoyent empeschez par mort de pouvoir tousjours durer (Hebr. 7, 23). Jésus Christ donc, qui ne peut estre empcsché par mort, est seul, et n'a besoin de compagnons. Or comme ils sont elïrontez, ils s'osent bien armer de l'exemple de Melchizedec pour maintenir leur impieté. Car pource qu'il est dit qu'il a offert du pain et du vin, ils infèrent que cela a esté prefiguratif de leur Messe. Voire comme si la similitude entre luy et Jésus Christ estoit située en l'oblation du pain et du vin. C'est un badinage si maigre, qu'il ne vaut pas d'estre refuté. Melchizedec a donné du pain et du vin à Abraham et à sa compagnie, pource qu'ils avoyent besoin d'estre repeus comme gens lassez qui retournoyent de la bataille. Moyse loue l'humanité et libéralité de ce sainct Roy. Ceux-cy se forgent un mystère à la volée, dont il n'est fait nulle mention. Toutesfois ils fardent leur erreur d'une autre couleur : c'est qu'il s'ensuit tantost après au texte, qu'il estoit Sacrificateur du Dieu souverain. A quoy je respon, qu'ils sont trop bestes de tirer au pain et au vin ce que l'Apostre rapporte à la bénédiction : voulant signifier qu'en qualité de Sacrificateur de Dieu il a bénit Abraham. Parquoy le mesme Apostre, lequel est le meilleur expositeur que nous puissions trouver, monstre la dignité de Melchizedec, en ce qu'il falloit qu'il fust supérieur à Abraham, pour le bénir (Hebr. 7, 7). Et si l'oblation de Melchizedec eust esté figure du sacrifice de la Messe, je vous prie, l'Apostre eust-il mis en oubly une chose si haute, si grave et si pretieuse, veu qu'il déduit par le menu les plus petites choses, qui devoyent plustost estre délaissées derrière? Mais encore, quoy qu'ils baillent, ils ne gaigneront rien en s'efforcant de renverser la raison qui est quant et quant amenée : assavoir que le droit et honneur de sacrificature n'appartient plus aux hommes mortels, veu qu'il a esté translaté à Jésus Christ, lequel est sans fin.

3. Pour la seconde vertu de la Messe, il a esté proposé qu'elle ensevehst et opprime la croix et passion de Jésus Christ. Vrayement cela est très-certain, qu'en dressant un autel on met bas la croix de Jésus Christ. Car s'il s'est offert soymesme en la croix en sacrifice, afin qu'il nous sanctifiast à perpétuité, et nous acquist éternelle rédemption (Hebr. 9, 12), sans doute l'effect et efficace de ce sacrifice dure sans fin. Autrement nous ne l'aurions en plus grande estime que les bœufs et veaux, qui estoyent immolez en la Loy, desquels les oblations sont prouvées avoir esté imbecilles et de nul effect et vertu, par cela qu'elles estoyent souventesfois réitérées. Parquoy il faut confesser, ou bien qu'au sacrifice de

Page 1