LIVRE IV
doyvent amener, pour y favoriser à cela. Ils usent bien du mot de Sacrifice : mais ils declairent quant et quant, qu'ils n'entendent autre chose que la mémoire de ce vray et seul sacrifice qu'a parfait Jésus Christ en la croix: lequel aussi ils appellent tousjours nostre Sacrificateur unique. Les Hebrieux, dit sainct Augustin, sacrifians les bestes brutes, s'exercoyent en la prophétie de l'hostie que Jésus Christ a oiïerte : les Chrestiens, en l'oblation et communion du corps de Jésus Christ, célèbrent la mémoire du sacrifice desja parfait "^o^. Ceste sentence est couchée plus amplement au livre qui est intitulé, De la foy, à Pierre Diacre, qu'on attribue aussi à sainct Augustin. Les parolles sont telles : Tien pour certain et ne doute nullement, que le Fils de Dieu s'estant fait homme pour nous, s'est offert à Dieu son Père en hostie de bonne odeur : auquel on sacrifioit du temps de l'Ancien Testament des bestes brutes, mais maintenant on luy ofiVe sacrifice de pain et vin. En ces hosties charnelles il y avoit une figure de la chair de Christ qu'il dcvoit ofiVir pour nous, et de son sang qu'il devoit espandre pour la remission, de noz péchez : en ce sacrifice dont nous usons, il y a action de grâces, et mémoire de la chair de (Christ qu'il a otferte pour nous et de son sang qu'il a espandu. De là vient que le mesme docteur, je dy sainct Augustin, appeUe souventesfois la Cène, Sacrifice de louange ^^^ Et souvent on trouvera en ses livres, qu'elle n'est nommée Sacrifice pour autre raison, sinon entant qu'elle est mémoire, image et attestation du sacrifice singulier, vray et unique, i»ar lequel Jesus Christ nous a rachetez. Il y a encore un autre lieu notable au livre quatrième de la Trinité auquel après avoir tenu propos d'un sacrifice unique, il conclud qu'il y a quatre choses à considérer : qui est celuy qui oflVe, et celuy auquel il ofl're : que c'est qu'fi olîre, et pour qui. Or nostre Médiateur luy mesme et luy seul s'est offert à son Père pour le nous rendre propice ^". Il nous a fait un en soy, s'otïrant pour nous : luy mesme a fait l'oblation, et a esté ce qu'il ofiroit. A quoy aussi s'accorde sainct Chrysostome.
II. Touchant de la Sacrificature de Jesus Christ, les anciens Pères l'ont eue en teUe recommandation, que sainct Augustin prononce que ce seroit une paroUe d'Antéchrist, si quelcun constituoit un Evesque ou Pasteur pour intercesseur entre Dieu et les hommes. Et de nostre part nous ne nions pas que l'oblation de Jesus Christ ne nous y soit tellement présentée, que nous le pouvons quasi contempler <à l'œil en sa croix, comme l'Apo^tre dit que Jesus Christ avoit esté crucifié entre les Galatiens (Gai. 3, 1), quand la prédication de sa mort leur avoit esté declairée. Mais d'autant que j'appercoy les Anciens mesmes avoir destourné ceste mémoire à autre façon que ne requeroit l'insti-
tution du Seigneur, veu que leur Cène representoit je ne say.quel spectacle d'une immolation réitérée, ou pour le moins renouvellée, il n'y a rien plus seur aux fidèles, que de s'arrester à la pure et simple ordonnance du Seigneur, duquel aussi elle est nommée Cène, afin que la seule authorité d'iceluy en soit la reigle. Il est vray que d'autant qne je voy qu'ils ont eu saine intelligence, et que leur intention ne fut jamais de deroguer aucunement au Sacrifice unique de Jesus Christ, je ne les ose pas condamner d'impiété : toutesfois je ne pense pas qu'on les puisse excuser qu'ils n'ayent aucunement failly en la forme extérieure. Car ils ont ensuivy de plus près la façon Judaïque, que l'ordonnance de Jesus Christ ne le portoit. C'est donc le poinct où ils méritent d'estro redarguez, qu'ils se sont trop conformez au vieil Testament : et que ne se contentans point de la simple institution de Christ, ils ont trop décliné aux ombres de la Loy.
12. Il y a bien similitude entre les sacrifices de la Loy Mosaïque et le Sacrement de l'Eucharistie : en ce qu'iceux ont représenté l'efficace de la mort de Christ, comme elle nous est aujourdhuy exhibée en l'Eucharistie (Levit, 1, 5). Mais il y a diversité quant h la manière de représenter. Car en l'Ancien Testament les Prestres figuroyent le sacrifice que Jesus Christ devoit parfaire : l'hostie estoit là tenant le lieu de Jesus Christ : il y avait l'autel pour faire l'immolation : bref, le tout se faisoit tellement qu'on voyoit à l'œil une espèce de sacrifice pour obtenir pardon des péchez. Mais depuis que Jesus Christ a accomply la vérité de toutes ces choses, le Père céleste nous a ordonné une autre façon : c'est de nous présenter la jouyssance du sacrifice qui luy a esté ofl'ert par son Fils. Il nous a donc donné une table pour manger sur icelle, et non pas un autel pour sacrifier dessus. 11 n'a point consacré des Prestres pour immoler hosties : mais il a institué des Ministres pour distribuer la viande sacrée au peuple. D'autant que le mystère est haut et excellent, il se doit traiter avec plus grande révérence. Parquoy il n'y a rien de plus seur, que renoncer à l'audace du sens humain, pour nous arrester du tout à ce que l'Escriture nous enseigne. Et certes si nous reputons que c'est la Cène du Seigneur et non pas des hommes, il n'y a rien qui nous doyve demouvoir ne distraire de sa volonté, n'aucune authorité humaine, ne longueur de temps, ne toutes autres apparences. Pourtant l'Apostre voulant bien restituer la Cène en son entier entre les Corinthiens, où elle avoit esté corrompue de quelques vices, la meilleure voye et la plus brieve qu'il puisse trouver, c'est de les rappeller à ceste institution unique, dont il monstre qu'il faut prendre la reigle perpétuelle (1 Cor. 11, 20).