LIVRE IV
cruautez, rapines, fraudes, extorsions et autres malices, pensoyent bien estre quittes s'ils fondoyent quelques anniversaires, pour eiïacer la mémoire de toute leur meschaneeté. Et ainsi, ce Philosophe payen se moque de leur folie, de ce qu'ils pensoyent payer Dieu en telle monnoye, comme en luy bendant les yeux à ce qu'il ne vist goutte en toutes leurs meschancelez, se donnans au reste tant plus grande licence de mal faire. Enquoy il semble qu'il monstre au doigt la practique de la Messe telle qu'elle est aujourdhuy au monde. Chacun sait que c'est chose détestable, de frauder son prochain. Chacun confesse que ce sont crimes énormes, de tourmenter les vefves, piller les orphelins, affliger les povres, attirer cà soy les biens d'autruy par mauvaises tralTiques, attraper cà et là ce qu'on peut par perjures et fraudes, et usurper ])ar violence et tyrannie, ce qui n'est pas nostre. Comment donc tant de gens l'osent-ils faire, comme le faisant sans crainte de punition? Certes si nous considérons bien luat, ils ne prennent tant de hardiesse d'ailleurs, sinon qu'ils se confient de satisfaire à Dieu par le sacrifice de la Messe, comme en luy payant ce qu'ils lay doyvent, ou bien que c'est un moyen d'appointer avec luy. Platon en poursuyvant ce propos, se moque de ceste sottise, qu'on cuide se racheter des peines qu'il faudroit endurer en fautrc monde. Et à quoy tendent, je vous prie, tant d'anniversaires, et la plus part des Messes, sinon à ce que ceux qui ont esté toute leur vie des cruels tyrans, ou larrons et pilleurs, ou abandonnez à toute vilainie, se rachètent du Purgatoire ?
16. Sous fautre espèce de sacrifice, qui est appelle Sacrifice d'action de grâces, ou de louange, sont contenuz tous les offices de charité : lesquels quand ils se font à noz prochains, se rendent aucunement à Dieu, lequel est ainsi honnoré en ses membres; sont aussi contenues toutes noz prières, louanges, actions de grâces, et tout ce que nous faisons pour servir et honnorer Dieu. Lesquelles oblations dépendent toutes d'un plus grand sacrifice, par lequel nous sommes eu corps et en ame consacrez et dédiez pour saiucts temples à Dieu. Car ce n'est point assez si noz actions extérieures sont employées à son service : mais il est convenable que nous premièrement avec toutes noz œuvres luy soyons dédiez, afin que tout ce qui est en nous serve à sa gloire, et exalte sa magnificence. Ceste manière de sacrifice n'appartient rien à appaiser l'ire de Dieu, et impetrer remission des péchez, ne pour mériter et acquérir justice: mais seulement tend à magnifier et glorifier Dieu. Car elle ne luy peut estre agréable, si elle ne procède de ceux, qui ayans obtenu remission des péchez, sont desja reconciliez à luy, et justifiez d'aillem's. Et davantage, tel sacrifice est si
nécessaire à l'Eglise, qu'il n'en peut estre hors. Et pourtant il sera éternel, tant que durera le peuple de Dieu : comme aussi il a esté escrit par le Prophète. Car il faut ainsi prendre ce tesmoignagc de Malachie, Depuis Orient jusques en Occident mon Nom est grand entre les Gens, et en tout lieu encensement est ofl'ert à mon Nom^ et oblation nette et pure. Car mon Nom est terrible entre les Gens, dit le Seigneur (Mal. 1, 11); tant s'en faut-il que nous l'en estions. Ainsi sainct Paul nous commande que nous offrions noz corps en sacrifice vivant, sainct, plaisant à Dieu, raisonnnable service (Rom. 12, 1). Auquel lieu il a tresproprement parlé, quand il a adjousté que c'est-là le service raisonnable que nous rendons à Dieu. Car il a entendu une forme spiritueUe de servir et honnorer Dieu : laquelle il a opposée tacitement aux sacrifices charnels de la Loy Mosaïque. En ceste manière les aumosnes et bien-faits sont appeliez Hosties esqueUes Dieu prend plaisir (Hebr. 13, 16). En ceste manière la libéralité des Philippiens, par laquelle ils avoyent subvenu à l'indigence de sainct Paul, est nommée Oblation de bonne odeur : toutes les œuvres des fidèles. Hosties spirituelles (Phil. 4, 18; 1 Pierre 2, 5).
17. Et qu'est-ce qu'il est mestier de faire longue poursuyte, veu que ceste forme de parler est si souvent en l'Escriture ? Mesine cependant que le peuple estoit encore mené sous la doctrine puérile de la Loy, neantmoins les Prophètes declairoyent assez que les sacrifices extérieurs comprenoyent une substance et vérité, laquelle demeure aujourdhuy en l'Eglise Chrestienue. Pour ceste raison David prioit que son oraison montast devant le Seigneur comme un encensement (Ps. 141, 2). Et Osée nomme les actions de grâce, Veaux des lèvres (Osée 14, 2). Comme David en un autre passage les nomme Sacrifices de louanges. Lequel FApostre a imité, en commandant d'offrir hosties de louanges à Dieu : ce qu'il interprète estre le fruit des lèvres glorifiantes son Nom (Ps. 51, 21; oO, 23; Hebr. 13, lo). Il ne se peut faire que ceste espèce de sacrifice ne soit en la Cène de nostre Seigneur : en laquelle quand nous annonçons et remémorons sa mort, et rendons actions de grâces, nous ne faisons rien qu'olîrir sacrifice de louange. A cause de cest office de sacrifler, nous tous Chrestiens sommes appeliez Royale Prestrise (1 Pierre 2, 9) : par ce que par Jésus Christ nous offrons sacrifice de louange à Dieu : c'est à dire, le fruit des lèvres confessantes son Nom, comme nous avons ouy de l'Apostre. Car nous ne pourrions avec noz dons et presens apparoistre devant Dieu sans intercesseur. Et ce Médiateur est Jésus Christ intercédant pour nous : par lequel nous offrons nous et tout ce qui est nostre, au Père. Il est nostre Pontife, lequel estant entré au Sanctuaire du ciel, nous y ouvre et baille