CHAPITRE XX
Du
gouverneiiient civil.
1. Puis qu'ainsi est que nous avons constitué deux régimes en rhomnie. et qu'avons desja assez parié du premier qui réside en l'ame, ou en l'homme intérieur, et concerne la vie éternelle, ce lieu icy requiert que nous declairions aussi bien le second, lequel appartient à ordonner seulement une justice civile, et reformer les mœurs extérieures. Car combien que cest argument semble estre eslongné de la Théologie et doctrine de la foy, que je traite, toutesfois la procédure monstrera que c'est à bon droit que je l'y conjoin. Et sur tout pource quaujourdhuy il y a des gens forcenez et barbares, (jui voudroyent renverser toutes polices, combien qu'elles soyent establies de Dieu. D'autrepart, les tlateurs des Princes, magnifians sans fin et mesure la puissance d'iceux, les font quasi jouster contre Dieu. Ainsi, qui n'iroit au devant pour rembarrer ces deux vices, toute la pureté de la foy seroit confuse. Davantage, ce nous est une chose bien utile pour estre édifiez en la crainte de Dieu, de savoir quelle a esté son humanité de prouvoir si bien au genre humain, afin que nous soyons tant plus incitez à le servir pour testifler que nous ne sommes point ingrats ne mescognoissans. Premièrement, devant qu'entrer plus avant eu ceste matière, il nous faut souvenir de la distinction cy dessus mise : afin qu'il ne nous advienne ce qui advient communément à plusieurs, c'est de confondre inconsidérément ces deux choses, lesquelles sont du tout diverses. Car iceux, quand ils oyent une liberté estre promise en l'Evangile, laquelle ne recognoist Roy ne maistre entre les honunes, mais se tient à un seul Christ, ne peuvent comprendre quel est le fruict de leur liberté, cependant qu'ils voyent quelque ])uissance eslevée par dessus eux. Pourtant ils ne pensent pas que la chose puisse bien aller, si tout le monde n'est converty en une nouvelle forme, en laquelle il n'y aitne jugemens, ne loix, ne Magistrats, ny autres choses semblables, par lesquelles ils estiment leur liberté estre empeschée. Mais celuy qui saura discerner entre le corps et l'ame, entre ceste présente vie transitoire et la vie advenir, qui est éternelle, il entendra pareillement assez clairement que le royaume spirituel de Christ et Fordonnance civile sont choses fort loin distantes l'une de l'autre. Puis donc que c'est une folie Judaique de chercher et enclorre
le règne de Christ sous les elemens de ce monde: nous plustost pensans, comme l'Escriture apertement nous enseigne, le fruict que nous avons h recevoir de la grâce de Christ estre spirituel, prenons soigneusement garde de bien retenir en ses limites ceste liberté, laquelle nous est promise et offerte en iceluy Christ. Car pourquoy est-ce que l'Apostre mesme, qui nous commande de nous tenir fermes, et ne nous assujettir au joug de servitude (Gai. o, 1), en un autre passage enseigne les serviteurs de ne se soucier de quel estât ils soyent: sinon que la liberté spirituelle peust tresbien consister avec servitude civile (1 Cor. 7, 21 ; Col. 3, 22) ? Auquel sens pareillement faut prendre les autres sentences de luy qui s'ensuyvent, Qu'au règne de Dieu il n'y a ne Juif ne Grec, ne masle ne femelle, ne serf ne libre. Item, il n'y a ne Juif ne Grec, ne Circoncision ny incirconcision, barbare ne Scythien : mais Christ est tout en tous (Gai. 3, 28 ; Col. 3, il). Par lesquelles sentences il signifie qu'il est indiffèrent de quelle condition nous soyons entre les hommes, ou de ([uelle nation nous tenions les loix,veu que le royaume de Christ n'est nullement situé en toutes ces choses. 2. Toutesfois ceste distinction ne tend point à ceste fin, que nous reputions la police pour une chose pollue et n'appartenant rien aux Chrestiens. Il est bien vray que les fantastiques, qui ne cherchent (ju'une licence desbridée ont aujourdhuy ceste manière de parler: c'est assavoir, que puis que nous sommes morts par Christ aux elemens de ce monde, et translatez au royaume de Dieu entre les célestes, c'est une chose trop vile pour nous et indigne de nostre excellence, de nous occuper à ces solicitudes immondes et profanes, concernantes les négoces de ce monde, desquels les Chrestiens doyvent estre du tout esloignez et estrangez. Dequoy servent les loix, disent-ils, sans plaidoyers et jugemens? et dequoy appartiennent les plaidoyers à l'homme Chrestien? Et mesme s'il n'est point licite d'occire, à quel propos auronsnous loix et jugemens ? Mais comme nous avons n'agueres adverty ceste espèce de régime estre différente au règne spirituel et intérieur de Christ: aussi il nous faut savoir d'autrepart (lu'elle n'y répugne nullement. Car iceluy règne spirituel connnence desja sur la terre en nous quelque goust du royaume céleste, et en ceste