‹ Institution de la religion chrétienneChapitre 686 sur 703 · Que telles gens donc apprennent ceste · texte numérisé non relu

Que telles gens donc apprennent ceste

maxime : Que les jugemens sont légitimes à ceux qui en usent droitement. Derechef, que le droit usage est tel : Premièrement au demandeur, si estant injustement violé et oppressé, soit en son corps, soit en ses biens, il se vient mettre en la garde du Magistrat, luy expose sa complainte, luy fait sa requeste juste et équitable, mais sans quelque cupidité de vengeance ou nuisance, sans haine et amertume, sans ardeur de contention : au contraire, estant plustost prest de quitter le sien et souffrir toutes choses, (pie de concevoir courroux et haine contre son adversaire. Secondement au défendeur, si estant adjourné il camparoist à l'assignation et défend sa cause par les meilleures excuses et raisons qu'il peut, sans amertume aucune, mais d'une simple affection de conserver ce qui est sien, en justice. D'autrepart, si les courages sont entachez de malvueillance, corrompus d'envie, enflambez d'indignation, stimulez de vengeance, ou comment que ce soit tellement picquez que la charité en soit diminuée, toutes les procédures des plus justes causes du monde ne peuvent estre qu'iniques et meschantes. Car il faut que ceste resolution soit arrestée entre tous les Chrestiens, que nul ne peut m?ner procès, quelque bonne et équitable cause qu'il ait, s'il ne porte à son adversaire une mesme affection de benevolence et de dilection, que si l'afl'aire qui est debatu entre eux estoit desja amiablement traité et appaisé. Quelcun possible objectera, que tant s'en faut que jamais on voye en jugement une telle modération et tempérance, que s'il adveuoit quelque fois d'y en voir, on le tiendroit pour un monstre. Certes je confesse que selon qu'est aujourdhuy la perversité des hommes, on ne trouve gueres d'exemples de justes plaidoyeurs : mais toutesfois la chose de soy ne laisse pas d'estre bonne et pure, si elle n'estoit souillée de mauvais accessoire. Au reste, quand nous oyons dire que l'aide du ^Magistrat est un sainct don de Dieu, d'autant plus nous faut-il soigneusement garder de le polluer par nostre vice.

19. Mais ceux qui simplement et du tout reprouvent toutes controversies de jugemens, doxTent entendre qu'ils rejettent une saincte ordonnance de Dieu, et un don du nombre de ceux qui peuvent estre purs à ceux qui sont purs : s'ils ne veulent accuser sainct Paul de crime, lequel a repoussé les mensonges et fausses injures de ses accusateurs, mesme en descouvrant leur cautele et malice, et en jugement a requis le pri\ilege de la cité Romaine à luy deu : et quand mestier a esté il a appelle de la sentence inique du Lieutenant, au siège impérial de César (Act. 22, 1: 24, 12: 23, 10. 11 j. Et ne contrevient point à ce, la défense faite à tous Chrestiens de n'avoir aucune convoitise de vengeance (Matth. o, 39: Deut. 32, 3o; Rom. 12,19):

laquelle convoitise aussi nous voulons estre excluse de tous les plaidoyers des fidèles. Car soit en matière civile qu'on plaide, celuy ne marche point droitement qui fait autre chose que commettre sa cause en la main du Juge comme d'un tuteur public, en une simplicité innocente, et ne pensant rien moins que de rendre mal pour mal, qui est l'affection de vengeance : soit en matière criminelle qu'on poursuyve aucune cause, je n'approuve point un accusateur, sinon celuy qui vient en jugement sans estre aucunement csmeu d'ardeur de vengeance, sans estre aucunement picqué de son offense privée, mais seulement ayant affection d'empescher la mauvaistié de celuy qui l'accuse, et de rompre ses efforts, à fin qu'ils ne nuisent au public. Or quand le courage de vengeance est osté, il ne se commet rien contre ce commandement par lequel la vengeance est défendue aux Chrestiens. Et si on vient à objecter, que non seulement il leur est défendu d'appeler vengeance, mais aussi qu'il est commandé d'attendre la main du Seigneur, lequel promet de subvenir aux affligez et oppressez, et pourtaiU que ceux qui requièrent l'aide du Magistrat pour eux, ou pour les autres, anticipent ceste vengeance de Dieu : je respon que non font. Car il faut penser que la vengeance du Magistrat n'est pas de l'homme, mais de Dieu : laquelle (comme dit sainct Paul) nous est eslargie de luy par le ministère des hommes (Rom. 13, 4). 20. Nous ne combatons non plus contre les paroUes de Christ : par lesquelles il défend de résister au mal, et commande de présenter la joue droite à celuy qui nous aura frappé en la senestre, et de laisser le manteau à celuy ([ui nous aura osté nostre saye (Matth. 5, 39) : Vray est que par cela il requiert que les courages de ses serviteurs se démettent tellement de convoitise de vengeance, qu'ils ayment mieux que l'injure leur soit doublée, que de penser comment ils rendront la pareille : de laqueUe patience nous aussi ne le destournons point. Car véritablement il faut que les Chrestiens soyent comme un peuple nay et fait à souffrir injures et contumelies, estant sujet à la mauvaistié, aux tromperies et moqueries des meschans. Et non seulement ce, mais il faut aussi qu'ils portent tous ces maux en patience : c'est à dire qu'ils ayent leurs cœurs rengez à ceste raison, qu'ayans souffert mie affliction ils s'apprestent à en recevoir une autre : et n'attendent autre chose en toute leur vie, sinon une souffrance de croix perpétuelle. Cependant qu'ils facent bien à ceux qui leur tiennent tort, et qu'ils prient pour ceux qui mesdisent d'eux, et s'efforcent de vaincre le mal par le bien (Rom. 12, 14. 21), qui est leur seule victoire. Quand ils auront leurs vouloirs ainsi disposez, ils ne demanderont point un œfl pour un œil, ny une dent pour une dent (comme

les Pharisiens enseignoyent leurs disciples d'appeter vengeance) mais comme Christ instruit les siens, ils souffriront tellement les offenses qui leur seront faites en lem^s corps et en leurs biens, qu'ils seront prests de les pardonner incontinent (Matth. 5, 39). D'autre part neantmoins, ceste douceur et modération de leurs courages n'empeschera point qu'en gardant entière amitié envers leurs ennemis, ils ne s'aydent du confort du Magistrat à la conservation de leur bien : ou que pour l'affection du bien public ils ne demandent la punition des pervers et pestilens, lesquels on ne peut autrement corriger qu'en les punissant. Sainct Augustin touche à la vérité ce qui en est, disant que tous ces commandemens tendent à ce but, qu'un homme de bien et craignant Dieu soit prest d'endurer patiemment la malice de ceux lesquels il désire estre bons, afin que le nombre des bons croisse, plustost que luy s'adjoigne a la compagnie des meschans. Secondement, qu'ils appartiennent plus à l'affection intérieure du cœur qu'à l'œuvre extérieure, afin qu'au dedans du cœur nous ayons patience, aymans noz ennemis : cependant, que nous facions par dehors ce que nous cognoissons estre utile pour le salut de ceux ausquels nous devons porter amitié ^^*. 21. Finalement, l'objection qu'on a accoustumé de faire, que tous plaidoyers sont condamnez par sainct Paul, est tresfausse. Il est facile d'entendre par ses paroUes, qu'il y avoit en l'église des Corinthiens une ardeur véhémente et desordonnée de plaidoyer (1 Cor. 6, 6 ss.) jusques à donner aux infidèles occasion de mesdire de l'Evangile et de toute la religion Chrestienne. C'est ce que sainct Paul reprend premièrement en eux, que par l'intempérance de leurs contentions ils ditïamoyent l'Evangile entre les infidèles. Davantage, il reprend aussi ceste faute en eux, qu'ils discordoyent ainsi entre eux frères avec frères, et estoyent si loin de souffrir injure, que mesme il convoitoyent les biens les uns des autres, s'assailloyent, et portoyent dommage les uns aux autres. C'est donc contre ceste cupidité enragée de plaidoyer qu'A combat, et non simplement contre toutes controversies. Mais il declaire que du tout c'est mal fait, de ne pas plustost souffrir dommage et perdre de ses biens, que de travailler pour la conservation d'iceux, jusques à contentions. Voire, pource qu'Us s'esmouvoyent si tost à l'occasion de quelque petite fascherie ou dommage qu'on leur faisoit, pour entrer du premier coup en procès : il dit que cela est un signe qu'ils sont par trop faciles à irriter, et par conséquent trop impatiens. Car c'est là où revient toute la somme. Certainement les Chrestiens doivent procurer cela, de plustost tousjours quitter leur droit, que de commencer procès, dont il leur soit difficile de sortir sinon avec un courage indigné

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