LIVRE I
il suscite haines et cnflaniije contentions et noises : le tout afin de renverser le rogne de Dieu et de plonger les hommes en damnation éternelle. Dont il ay)iH;'rt, ([ue de nature il est pervers, meschant et malin. Car il faut bien ({u'il y ait une extrême perversité en une nature, laquelle s'adonne du tout à anéantir la gloire de Dieu et le salut des hommes. C'est ce ([ue dit sainct Jean en son Epistre, ((ue dés le commencement il pèche (1 Jean 3, 8). Car par cela il entend (ju'il est autheur, capitaine et inventeur de toute malice et ini(juité.
16. Neantmoins d'autant que le diable est créé de Dieu, si nous faut-il noter (pi'il n'a point la malice que nous disons luy estre naturelle, de sa création, mais entant qu'il a esté dej)i'avé. Car tout ce qu'il a de damnable, il le s'est acquis en se destournant de Dieu. De laquelle chose l'Eseriture nous advertit, afm (jue nous ne pensions point que l'iniquité procède de Dieu, la- ([uelle luy est du tout contraire. Pour ceste cause, nostre Seigneur Jésus dit que Satan parle de son propre (juand il parle mensonge (Jean 8, 44) : et adjouste la raison. D'autant ([u'il n'est point' demeuré en la vérité. Quand il dit qu'il n'a [)oint i)ersisté en la vérité, il signifie que quelque fois il a esté en icelle : et quand il le nomme Père de mensonge, il luy oste toute excuse à ce qu'il ne puisse imputer a Dieu son mal, dont luy-mesme en est cause. Or combien que ces choses soyent touchées en bref et obscurément, toutesfois elles suffisent pour fermer la bouche aux blasphémateurs de Dieu. Et (ju'estce qu'il nous chaut de cognoistre rien plus du diable, ou en autre fin? Aucuns se mescontentent que l'Eseriture ne raconte point au long et distinctement la cheute des diables, la cause d'icelle, la façon, le temps et l'espèce, voire mesme par plusieurs fois : mais pource que ces choses ne nous appartiennent de rien, ou bien peu, le meilleur a esté de n'en dire mot ou de les toucher bien legierement. Car il ne convenoit point au sainct Esprit de satisfaire à nostre curiosité en nous recitant des histoires vaines et sans fruict. Et nous voyons que nostre Seigneur a regardé de ne nous rien enseigner, sinon ce qui nous pouvoit estre en édification. Parquoy à fin que nous-mesmes aussi ne nous arrestions à choses superflues, qu'il nous suffise de savoir, touchant de la nature des diables, (|u'en leur première création ils ont esté Anges de Dieu : mais en déclinant de leur origine, ils se sont ruinez et ont esté faits instrumens de perdition aux autres. Pource que ce poinct estoit utile h cognoistre, il nous est clairement monstre par sainct Pierre et par sainct Jude, (luand ils disent que Dieu n'a point espargné ses Anges qui ont péché, et n'ont point gardé leur origine, mais ont abandonné leur lieu (2 Pierre 2, 4; Jude 6). Et sainct Paul faisant men-
tion des Anges esleus, leur oppose sans doute les reprouvez (1 Tim. o, 21).
17. Quant est du combat et discord que nous avons dit que Satan a contre Dieu, il le faut entemh'e en sorte, que cependant nous sachions qu'il ne [)eut rien faire sinon par le vouloir et congé de Dieu. Car nous lisons en l'histoire de Job, qu'il se présente devant Dieu pour ouyr ce qu'il luy commandera et qu'il n'ose rien entreprendre sans avoir premier demandé licence (Job 1, 6; 2, 1). Semblablement quand Achab meritoit d'estre deceu, il se représenta à Dieu pour estre esprit de mensonge en la bouche de tous les Prophètes : et estant envoyé, fit ce qui luy fut ordonné (1 Rois 22, 20). Selon ceste raison, l'esprit qui tormentoit Saul est nommé l'Esprit mauvais de Dieu, d'autant (jue Dieu en usoit connue d'un tleau pour corriger Saul (1 Sam. 16,14; 18, 10). Et en un autre passage il est dit, que Dieu a frappé de playes les Egyptiens par ses mauvais anges (Ps. 78, 49). Semblablement sujTant ces exemples particuliers, sainct Paul dit généralement que l'aveuglement des meschans est une œuvre de Dieu, après l'avoir attribué à Satan (2 Thess. 2, 9. 11). 11 appert donc que Satan est sous la puissance de Dieu, et qu'il est tellement gouverné par son congé, qu'il est contraint de luy rendre obéissance. Or quand nous disons que Satan résiste à Dieu, et que ses œuvres sont contraires à celles de Dieu, nous entendons que teUe répugnance no se fait pas sans la permission de Dieu. Je ne parle point icy de la volonté mauvaise de Satan, ne de ce qu'il machine, mais seulement de ses effects. Car entant que le diable est pervers de nature, il n'a garde d'estre enclin à obéir à la volonté de Dieu, mais se met du tout à rébellion et resistence. Il a donc cela de soy-mesme et de sa perversité, que de tout son désir et propos il répugne à Dieu. Par ceste perversité il est induit et incité à s'efforcer à faire les choses lesquelles il pense estre contraires à Dieu. Mais d'autant ([ue Dieu le tient lié et serré des cordes de sa puissance, il ne luy permet de rien exécuter sinon ce qu'il luy plaist. Voila donc comme le diable bongré maugré sert à son créateur, d'autant qu'il est contraint de s'employer là où le bon plaisir de Dieu le pousse.
18. Or d'autant que Dieu conduit çà et là les esprits immondes comme bon luy semble, il ordonne et modère en telle sorte ce gouvernement, qu'ils molestent fort les fidèles, leur facent beaucoup d'embusches, les tormentent de divers assauts, les pressent quelque fois de près, et les lassent souventesfois, les troublent et les estonnent, mesme jusques à les navrer, mais le tout pour les exercer, et non point pom' les oppresser ne vaincre : au contraire, qu'ils ayent les infidèles en leur subjection, qu'ils exercent une tyrannie en leui" âmes et en leurs corps,
CHAFITRK XIV
les trainans où Ikhi leur senihle, comiiu' osi-lavt's. a toutes eiiorinitez. (Juaiit est des fidèles, d'autant (juils ont alTaire a tels ennemis, ces exhortations leur sont faites : Ne donnez point lieu au diaMi'. Item, Le dialtle vostre ennemy eifeuit coiiuMc un l\on luuyaiit, cliercliant a dévorer : auquel résistez en fermeté de foy (Ephes. 4, ■27. 1 Pierre 5, S) : et autics sendilaldcs. Mrsine sainrt l'aul confesse (juil n'a point esté eveuipl d'une ti'lle bataille, (|uand il dit (pie l'anj^'e de Satan luy avoit esté dorme [lour l'humilier, afin qu'il ne s'enorf,Hieillist [las i:2 ('or. 1:2, 7). C'est donc un exercice comimui a tous les eiifans de Dieu : toutesfois tl'autant (jue eeste promesse de hriscr la teste de SaUm, appartient en commun a Jcsus Christ et a tous ses membres (Gen. 3, 15) : je dy que les fidèles ne peuvent estre vaincuz ny oppressez })ar Satan. Ils sont bien espouvantez souvente fois, mais ils ne sont pas tellement esperilus, (|u'ils ne reprennent coura^^e. Ils sont bien abbatuz de quelques coups, mais ils se relèvent. Ils sont bien navrez, mais non pas a mort. Finalement ils travaillent toute leur vie, en sorte qu'en la (in ils obtiennent victoire. Ce que je ne restrain point à chacun acte particulièrement. Car nous savoLS que David [lar une juste punition de Dieu fut pour un tenqis lai.ssé à Satan pour estre poussé de luy à faire les monstres du (teuple (-2 Sam. 21. I) : et ce n'est pas en vain cpie saiiicl l'aul laisse espoir de pardon à ceux qui auront esté entortillez aux filets du diable (2 Tim. 2, 26). Parquoy sainct Paul demonslre que ceste proniessc n'est sinon commencée en nous durant la vie présente, pource que c'est le temps de la bataille : mais (pi'elle sera accomplie quand la bataille sera cessée Le Dieu de paix, dit-il, brisera en bref Satan dessous vos pieds (Rom. 16, 20). (Juant il nostre Chef, il a tousjours eu pleinement ceste victoire. Car le prince de ce monde n'a rien trouvé eu luy (Jean 14, 30) : mais en nous (jui sommes ses membres, elle n'apparoit encore qu'en partie : et ne sera parfaite jusques a ce (ju'estans despouillez de nostre chair, la- »iuelle nous rend sujets à infirmitez, nous soyons du tout remplis île la vertu ilu sainct Esprit. En ceste manière (juand le rej^'ne de Jésus (Christ est dressé, Satan avec sa puissance est abbatu, comme porte la sentence de Jésus Christ : Je voyoye Satan tomber du ciel comme la foudre (Luc 10, 18). Car par cela il conferme le rapport (jue luy avoyent fait ses Apostres du fruict de leur prédication. Item, quand le prince de ce monde tient son portail, tout ce qu'il possède est paisible : mais s'il y survient un plus fort, il est débouté (Luc 11,21). A ceste fin, comme dit l'Apostre, Jésus Christ en mourant a vaincu Satan, qui avoit l'empire de mort (Hebr. 2, 14), et a triomphé de tous ses appareils, tellement qu'ils ne peuvent nuire a l'Eglise, autrement il
la ruineroit à chacune minute. Car selon (jne nous sommes fraf^ilcs, et ipi'en sa force il est transporté «l'une si terrible rage, comment pourrions-nous tenir bon tant peu que ce soit, contre les alarmes continuelles (pi'il nous dresse, si nous n'estions maintenus par la victoire de nosU'e Capitaine ? Dieu donc ne permet point le règne à Satan sur les âmes des fidèles : mais luy abandonne seulement les meschans et incrédules, lesquels il ne recognoit point de son troupeau. Car il est dit (pie SaUtn a le monde en sa possession sans contredit jus([ues à ce (pi'il en soit dejetté l)ar Christ. ll(Mn, (pi'il aveugle tous ceux (jui ne croyent point à l'Evangile (2 Cor. 4, 4). Item, qu'il parfait son œuvre en tous les relielles : ce qui se l'ail à bon droict, d'autant (jue les meschans sont instrumens de l'ire de Dieu (Ephes.
2, 2). Pourtant c'est bien raison (ju'il les livre entre les mains d'iceluy, qui est ministre de sa vengeance. Finalement il est dit de tous les reprouvez, qu'ils ont le diable pour père (Jean 8,44: 1 Jean 3, 8). Car comme les fidèles .sont cogneus pour enfans de Dieu, entant qu'ils portent son image, iceux aussi portans l'image de Satan, sont à bon droit reputez ses enfans.
19. Or comme cy dessus nous avons refuté ceste folle et perverse imagination qu'()nl aucuns, de dire que les saincts Anges ne sont sinon bonnes ins])irations ou mouvemens que Dieu donne aux houunes : ainsi maiulenanl nous (aut-il reprouver l'erreur de ceux qui resvent que les (fiables ne sont sinon alTections mauvaises, lesquelles nous sont suggérées de nostre chair. Or il sera facile de ce faire, et brièvement, pource que nous en avons beaucoup de tesmoignages tle l'Flscriture evidens et certains. Premièrement, (piand ils sont nommez Esprits immondes et Anges apostats, qui ont décliné de leur nature première (Luc II, 24: 2 Pierre 2, 4 ; Jude 6) : ces noms-là expriment assez (jue ce ne sont pas mouvemens n'atîections des cœurs, mais plustost esjirits ayans intelligence. Semblablement quand Jésus Christ et sainct Jean comparent les enfans de Dieu avec les enfans du diable : ce seroit une comparaison inepte, si le nom de Diable ne signifioit que des inspirations mauvaises (Jean 8, 44 : 1 Jean 3, 10). Sainct Jean parle encore plus clairement, quand il dit que le diable dés le commencement pèche (1 Jean
3, 8). Pareillement (piand sainct Jude dit que Michel Archange debattoit avec le diable, du corps de Moyse(Jude9) : toutainsi (ju'il metd'un costé un bon Ange, ainsi de l'autre il en met un mauvais. A (pioy est semblable ce que nous lisons en l'histoire de Job, que Satan comparut devant Dieu avec les Anges saincts (Job 1, 6: 2, 1). Toutesfois il n'y a rien plus clair que les sentences qui font mention de la peine que les diables commencent desja d'endurer, et qu'ils endureront beaucoup plus au jour de la resur-