LIVRE I
luy laissent quasi rion hors du corps. Mais nous avons cy dessus enseigné par l'Escriture, «lue c'est une substance qui na point de corps: à quoy il faut maintenant adjouster, combien qu'elle ne puisse proiirement estre contenue en un lieu, toutestois qu'estant posée et logée au corps, elle y habite comme en un domicile : non pas seulement pour donner vigueur aux membres, et rendre les organes extérieurs propres et utiles à leurs actions, mais aussi pour avoir primauté à régir et gouverner la vie de l'homme : non seulement aux délibérations et actes qui concernent la vie terrestre, mais aussi afin de l'esveiller et guider à craindre Dieu. Combien que ce dernier icy ne s'apperçoivc point si clairement en la corruption de nostre nature : toutestois encores quelques reliques en demeurent imprimées parmy les vices. Car dont vient ([ue les hommes ont si grand soin de leur réputation, sinon de quelque honte ([u'ils ont engravée en eux? Et dont vient ceste honte, sinon qu'ils sont contrains de savoir que c'est d'honnesteté? Or la source et la cause est, qu'ils entendent qu'ils sont naiz pour vi\Te justement : en quoy il y a quelque semence de religion enclose. Davantage, comme sans contredit l'homme a esté créé pour aspirer cà la vie céleste : aussi il est certain que le goust et appréhension d'icelle a esté imprimée en son ame. Et de fait l'homme seroit privé et despouillé du principal fruict de son intelligence, s'il estoit ignorant de sa félicité, de laquelle la perfection est d'estre conjoint <à Dieu. Ainsi le principal de l'ame est de tendre à ce but: et selon que chacun s'elîorce d'y tendre et d'en approcher, il approuve par cela qu'il est doué de raison. Ceux (\n\ disent qu'il y a plusieurs anies en l'homme, connue la sensitive et la raisonnable, combien (pi'iis semblent apporter (juelque chose de probable, toutesfois n'ayans point de fermeté sont à l'cjetter, n'estoit ([ue nous prinsions plaisir à nous tormenter en choses frivoles et inutiles. Ils disent (|u'il y a une grande contrariété entre les mouvemens du corps, qu'on appelle organiques, et la partie raisonnable de l'ame. Voire, comme si la raison mesmes n'estoit pas agitée en soy de divers combats, et que ses conseils et délibérations ne bataillassent point ensemble souvent connue jjne armée contre l'autre. Mais d'autant que tels troubles procèdent de la dépravation de nature, c'est mal argué qu'il y ait deux âmes, d'autant que les facultez ne s'accordent pas d'une mesure et proportion égale, comme il seroit décent et requis. Or quant est des facultez, je laisse aux Philosophes à les deschiflrer mieux par le menu : il nous suffira d'en avoir une simple déclaration pour nous édifier en pieté. Je confesse que ce qu'ils enseignent en cest endroit, est vray : et non seulement plaisant à cognoistre, mais aussi utile et bien digéré par eux : et ne voudroye
point destourner ceux qui ont désir d'apprendre, qu'ils n'y appliquent leur estude. Je reçoy donc en premier lieu les cinq sens, lesquels toutesfois Platon ayme mieux nommer organes : *® et que par iceux comme par canaux, tous objets qui se présentent h la veue, au goust, ou au flair, ou à l'attouchement, distillent au sens commun, comme en une cisterne qui reçoit d'un costé et d'autre: en après la fantasie, laquelle discerne ce que le sens connuun a conceu et appréhendé : puis que la raison fait son office en jugeant de tout. Finalement que par dessus la raison est l'intelligence, laquelle contemple d'un regard posé et arresté toutes choses que raison demelne par ses discours. Et ainsi, qu'il y a trois vertus en l'ame, qui a|)partiennent à cognoistre et entendre, les(juelles pour ceste cause sont nommées cognitives, assavoir la raison, l'intelligence, et la fantasie : ausquelles il y en a trois autres correspondantes, qui appartiennent à appeter : assavoir la volonté, de laquelle l'office est d'appeter ce que l'intelligence et la raison luy proposent : la colère, laquelle suit ce que luy présente la raison et fantasie: la concupiscence, laquelle appréhende ce qui luy est objecté par la lantasie et par le sens.^" Quand toutes ces choses seront vrayes,ou pour le moins \Ta\-semblables, encores n'est-il ja mestier de nous y amuser, jtource qu'il y a danger qu'elles ne nous pourroyent aider de gueres, et nous pourroyent beaucoup tormenter par leur obscurité. S'il semble bon ta quelcun de distinguer autrement les facultez de l'ame : assavoir (lue l'une soit appelléeAppetitive, laquelle combien qu'elle n'ait point de raison en soy, toutesfois estant conduite d'ailleurs oljtempere à raison : l'autre soit nommée Intellective, laquelle participe de soy à raison: je n'y resisteray pas beaucoup. Je ne voudroye pas non plus répugner à ce que dit Aristote. qu'il y a trois choses dont procèdent toutes les actions humaines, assavoir sens, entendement, et appétit. Mais nous élisons plustost la distinction (pii peut estre comprinse des plus petis, laquelle ne se peut apjjrendre des Philosophes. Car quand ils veulent parler bien simlilement. après avoir divisé l'ame en appétit et intelligence, ils font l'un et l'autre double.*^ Car ils disent, qu'il y a une intelligence contemplative qui ne vient point jusques en action: mais s'arreste seulement à contempler ce qui est signifié par le mot d'Engin, connue dit Ciceron.^* L'autre gist en pratique, laquelle après avoir appréhendé le bien ou le mal, meut la volonté à le suy\Te ou fuir : sous laquelle espèce est contenue la science de bien vivre. Pareillement ils divisent l'appétit en concupiscence et volonté: appelans Volonté, ipiand le désir de l'homme obteuqiere à raison : Concupiscence, quand il se desborde en intempérance, rejettant le joug de modestie. En ce faisant ils imaginent tousjours