LIVRE I
desrobent à Dieu sa gloire, et se privent d'une doctrine (jui leur seroit fort utile: veu qu'il n'y a rien plus misérable que l'homme, si ainsi estoit f|ue les mouvemens naturels du ciel, de l'air, de la terre et des eaux eussent leur cours libre contre luy. Joint qu'en tenant telle opinion, c'est amoindrir trop vilainement la singulière bonté de Dieu envers un chacun. David s'escrie que les petis enfans qui sont encores à la mammelle de la mère, ont assez d'éloquence pourprescher la gloire de Dieu (Ps. 8, 3): c'est assavoir d'autant que si tost qu'ils sont sortis du ventre, et venus au monde, ils trouvent leur nourriture (pii leur est apprestée par une providence d'enhaut. Je confesse bien que cela est naturel et gênerai : mais si faut-il cependant que nous contemplions et consideriuns ce que l'expérience monstre tout évidemment, qu'entre les mères les unes ont les mammelles pleines et bien fournies de laict, les autres seront quasi seiches, selon qu'il plaira à Dieu de nourrir un enfant abondamment, et l'autre plus petitement. Or ceux qui attribuent droitement à Dieu la louange de Tout-puissant, recueillent de cela double fruit. Premièrement, d'autant qu'il a assez ample faculté de bien faire, veu que le ciel et la terre sont sous sa possession et seigneurie, et que toutes créatures dépendent de son plaisir pour s'assujettir à luy en obéissance. Secondement, pource qu'on se peut asseurément reposer en sa protection, veu que toutes choses qui pourroyent nuire de quelque part que ce soit, sont sujettes à sa volonté, veu que Satan avec toute sa rage et tout son appareil est reprimé par la volonté d'iccluy comme d'une bride, et veu que ce qui peut contrevenir à nostre salut est submis à son conunandement. Et ne faut pas penser qu'il y ait autrement moyen de corriger ou appaiser les espouvantemens ou craintes excessives et superstitieuses que nous concevons aisément quand les dangiers se présentent, ou que nous les appréhendons. Je di que nous sonmies craintifs d'une façon superstitieuse, si (juand les créatures nous menacent ou présentent quelque espouvantement, nous les redoutons comme si elles avoyent quelque pouvoir de nuire d'elles mesmes, ou qu'il nous en vinst quelque dommage par cas fortuit, ou que Dieu ne fust point suffisant pour nous aider à rencontre d'icelles. Comme pour exemple, le Prophète défend aux enfans de Dieu de craindre les estoilles et signes du ciel, comme font les incrédules (Jer. 10, 2). Certes il ne condamne point toute crainte: mais d'autant que les infidèles transfèrent le gouvernement du monde de Dieu aux estoilles, ils imaginent que tout leur bon heur ou mal-heur dépend d'icelles, et non pas de la volonté de Dieu. Ainsi au lieu de craindre Dieu ils craignent les estoilles, planètes et comètes. Ainsi, qui voudra éviter ceste infidélité.
qu'il se souvienne tousjours que la puissance, action, ou mouvement qu'ont les creatm'es, n'est point une chose qui se pourmene et voltige à leur plaisir: mais que Dieu par son conseil secret y gouverne tellement tout, que rien n'advient qu'il n'ait luy niesme déterminé de son seu et vouloir.
4. Parquoy que cecy soit premièrement bien resoulu : c'est que quand on parle de la providence de Dieu, ce mot ne signifie pas qu'estant oisif au ciel il spécule ce qui se fait en terre: mais plustost qu'il est comme un patron de navire, qui tient le gouvernail pour adresser tous evenemens. Ainsi ce mot s'estend tant à sa main qu'à ses yeux : c'est à dire que non seulement il voit, mais aussi ordonne ce qu'il veut estre fait, (^ar (juand Abraham disoil à son fils. Dieu y pourverra (Gen. 22, 8): ce n'estoit point seulement pour luy attribuer la cognoissance de ce qui devoit avenir : mais pour luy remettre le soin de la peiiilexité en laquelle il estoit, d'autant que c'est le propre office d'iceluy, de donner yssue aux choses confuses. Dont il s'ensuit que la providence de Dieu est actuelle, comme l'on dit. Car ceux qui s'attachent à une prescience nue et de nul efiect, sont i)ar trop sots et badins. L'erreur de ceux qui attribuent à Dieu un gouvernement gênerai et confus, est moins lourd, d'autant qu'ils confessent que Dieu maintient le monde et toutes ses parties en leur estre, mais seulement par un mouvement naturel, sans adresser en particulier ce qui se fait : si est-ce neantmoins cjuc tel erreur n'est point supportable. Car ils disent que par ceste providence, qu'ils appellent universelle, nulle créature n'est empeschée de tourner ça et là comme à l'aventure, ne l'homme de se guider et adresser par son franc arbitre où il luy plaira. Voicy comment ils partissent entre Dieu et l'homme : c'est que Dieu inspire par sa vertu à l'homme mouvement naturel, a ce qu'il ait vigueur pour s'appliquer à ce que sa nature porte : et l'homme ayant telle faculté gouverne par son propre conseil et volonté tout ce qu'il fait. Bref ils imaginent que le monde et les hommes avec leurs alîaires se maintiennent par la vertu de Dieu: mais qu'ils ne sont pas gouvernez selon qu'il ordonne et dispose. Je laisse icy à parler des Epicuriens (de laquelle peste le monde a esté tousjours rempli) lesquels en leurs resveries pensent que Dieu soit oysif et comme un fait-neant : aussi des autres fantastiques, qui jadis ont gazouillé que Dieu gouverne tellement par dessus le milieu de l'air, qu'il laisse ce qui est dessous à fortune. Car les créatures mesme qui n'ont ne bouche ne langage, crient assez haut contre une sottise si énorme. Mon intenfion est seulement de reprouver l'opinion (jui est par trop commune, laquelle attribue à Dieu un mouvement incertain, confus et com-