LIVRE I
bles à trouver ! car qui est-ce qui cognoist les pensées de Dieu, ou qui a esté son conseillier ? Vray est qu'il y a aussi des mystères contenus en la Loy et en l'Evangile, lesquels surmontent de beaucoup nostre capacité. Mais ]iource (|ne Dieu illumine ses esleus de l'Esprit d'intelligence pour comprendre les mystères qu'il a ^ oulu révéler par sa parolle, il n'y a là nul abysnie. mais c'est une voye en laquelle on peut cheminer seurement, une lampe pour guider nos pieds, une clarté de vie : bref c'est une escole ouverte de la vérité patente. Mais la façon admirable de régir le monde est à bon droict nommée Abysme profond : pource (ju'il nous la faut reveremment adorer (juand elle nous est cachée. Moyse a tresbien exprimé les deux en jieu de mots : Les secrets, dit-il, sont reservez à nostre Dieu, mais ce qui est icy escrit appartient à vous et vos enfans (Deut. 29, 29). A'ous voyons qu'il nous commande non seulement d'appliquer nostre estude à méditer la Loy de Dieu, mais aussi d'eslever nos sens en haut pour adorer la providence de Dieu. Geste hautesse pous est aussi bien preschée au livre de Job, pour humilier nos esprits. Car après que l'autheur a magnifié tant qu'il a peu les œuvres de Dieu, et en faisant ses discours haut et bas par la machine du monde, a traité combien elles sont merveilleuses : il adjouste finalement. Voici, ce sont les bords ou extremitez de ses voyes : et combien est-ce peu ce que nous oyons de luy? et qui comprendra le bruit de ses forces (Job 26, 14) ? SuvTant cela eu un autre lieu il distingue entre la sagesse qui demem'e en Dieu, et la façon qu'il a establie aux hommes pour estre sages. Car après avoir devisé des secrets de natm-e, il dit (jue la sagesse est cogneue à Dieu seul, et n'apparoist i)oint aux yeux de nul vivant : et neantmoins tantost après il adjouste, qu'elle se publie pour estre cherchée, d'autant qu'il est dit à l'homme, Voicy la crainte de Dieu, c'est la sagesse (Job 28, 21. 28). A quoy se rapporte le dii-e de sainct Augustin, *'' C'est pource que nous ne savons pas tout ce <iue Dieu fait de nous par un tresbon ordre, fjue nous faisons selon sa Loy, quand nous sommes conduits de bonne volonté : mais (piant au reste, que nous sommes menez de la providence de Dieu, laquelle est une loy immuable. Puis donc que Dieu s'attribue ime authorité de gouverner le monde, à nous incognue, c'est la droite reigle de sobriété et de modestie, nous submettre à son Emjjire souverain : et que sa volonté nous soit le patron unique de toute justice, et cause tresjuste de tout ce qui se fait. Je n'enten pas cesté volonté absolue de laquelle les Sophistes babillent, faisant un divorce exécrable entre sa justice et puissance, comme s'il pouvoit faire ceci ou cela contre toute equ-ité : mais j'enten sa providence dont il gouverne le monde, de
laquelle rien ne procède que bon et droit, combien que les raisons nous en soyent inco-
gneues.
3. Tous ceux qui seront rengez à telle modestie, ne s'escarmoucheront point pour le temps passé contre Dieu, jiour les adversitez (ju'ils auront souffertes : et ne rejetteront point sur luy la coulpe do leurs péchez : comme le roy Agamemnon dit en Homère, Ce ne suis-je pas qui en suis cause, mais Jupiter et la déesse de nécessité. Ils ne se jetteront point aussi à l'abandon par desespoir, ainsi qu'un jeune honnne nous est introduit i)ar un Poète ancien, disant, La condition des hommes n'a point d'arrest, la nécessité les pousse et transporte : par- ([uoy je nfen iray rompre ma navire contre le rocher, et perdray mon bien avec ma vie. Ils ne feront point aussi couverture du nom de Dieu, pour ensevelir leur honte, comme le mesme Poète introduit mi jeune homme parlant de ses amours, Dieu m'y a poussé, je croy que les dieux l'ont voulu : car s'ils ne le vouloyent, je say qu'il ne se feroit point. Mais plustost ils s'enquerront en l'Escriture, et apprendront que c'est qui plaist à Dieu, pour s'efforcer d'y tendre, ayans le sainct Esprit pour guide. Cependant aussi estans appareillez de suy^sTe où Dieu les appellera, monstrerontpareffect qu'il n'est rien l)lus utile que ceste doctrine, laquelle est injustement blasmée par les malins d'autant qu'aucuns la pratiquent mal. Car ce sont propos trop esgarez que tiennent beaucoup de gens profanes, s'escarmouchans comme s'ils vouloyent mesler le ciel et la terre, comme l'on dit, (juand ils allèguent que si Dieu a marqué le poinct de nostre mort, nous ne le pouvons eschapper: ce sera donc en vain (lue nous travaillerons k estre sur nos gardes. Ainsi, ce qu'aucuns ne s'osent pas mettre au chemin, quand ils oyent dire qu'il y a danger de peur d'estre memlris des brigans : les uns appellent les Médecins et s'aident des Apoticaires en maladies : les autres s'abstiennent de grosses viandes pour se contregarder : les autres craignent d'habiter en maisons ruineuses, et tous généralement cherchent moyens pour parvenir à leurs intentions : toutes ces choses sont remèdes frivoles qu'on cherche pour corriger la volonté de Dieu : ou bien ce n'est point par sa volonté et ordonnance que toutes choses adviennent. Car ce sont choses incompatibles, de dire que la vie et la mort, santé et maladie, paix et guerre, richesses et povreté viennent de Dieu : et que les hommes par leur industrie les évitent ou obtiennent, selon qu'ils les hayssent ou appetent. Davantage ils disent que les oraisons des fidèles non seulement seront superflues, mais aussi perverses: par lesquelles ils demandent que Dieu pouryoye à ce qu'il a délibéré éternellement. En somme, ils ostcnt toute délibération qu'on fait des choses