LIVRE I
et nous efforcerons de rendre la pareille selon nostre pouvoir, quand l'opportunité sera. Bref nous porterons cest honneur à Dieu de le recof,^noistre principal autheur de tout bien: mais nous honnorerons aussi bien les hommes, comme les ministres et dispensateurs de ses heneficcs, et penserons qu'il nous a voulu obliger à eux, puis qu'il s'est monstre nostre bien facteur par leurs mains. Si nous endurons quehpie (lonHua.i.;e, ou i)Our nostre ne,uli<;cnce, ou pour nostre nonchalance, nous penserons bien que cela s'est fait par le vouloir de Dieu, mais nous ne laisserons point de nous en im])uter la faute. Si (juelcun de nos parens ou amis, du(piel nous devions avoir le soin, trespasse sans estre bien pensé, combien que nous n'ignorerons point ([u'ilestoit venu au terme leipicl il ne pouvoit i)asser, toutesfois nous n'amoindrirons point par cela nostre péché : mais d'autant que nous n'aurons point fait nostre devoir, nous prendrons sa mort comme estant advenue de nostre faute. Par plus forte raison donc, s'il y a eu fraude ou malice délibérée en connnettant homicide ou larrecin, nous ne devrons pas excuser ces crimes sous couleur de la providence de Dieu; mais en un mesme fait nous contemplerons la justice de Dieu et Tiniiiuité de l'homme, comme l'un et l'autre se monstre évidemment. Quant est des choses futures, nous prendrons pied principalement à ces causes inférieures dont nous avons parlé. Car nous reputerons que ce sera une iicnediction de Dieu, s'il nous donne les moyens humains pour nous entretenir et conserver: et pourtant nous consulterons de ce que nous avons à faire selon nostre faculté : et ne serons point paresseux d'implorer l'aide de ceux lesquels nous verrons estre propres pour nous aider. Plustost estimans que c'est Dieu qui nous présente à la main toutes créatures, lesquelles nous peuvent porter profit, nous les appliquerons en usage, comme instrumens légitimes de sa providence. Et pource que nous sommes incertains quelle issue nous aurons de ce que nous entreprenons (sinon (jue nous avons bonne fiance en Dieu qu'il pourvoirra en tout et par tout à nostre bien) nous tendrons à ce que nous penserons nous estre profitable, d'autant que nostre intelligence se peut estendre. Neantmoins en prenant nos conseils, nous ne suyvrons pas nostre sens propre, mais nous nous recommanderons et permettrons à la sagesse de Dieu, à ce qu'elle nous conduise droitement. Finalement nostre fiance ne sera pas tellement appuyée sur les aides et moyens terrestres, que nous y acquiescions (juand nous les aurons en main, ou quand ils nous defaudront, que nous perdions courage. Car nous aurons l'entendement fiché en la seule providence de Dieu, et ne nous laisserons point distraire du regard d'icelle par la considération des choses présentes. En telle sorte .loab, combien
qu'il cognoisse que l'issue de la bataille où il entroit dependoit du bon plaisir de Dieu, etestoit en sa main, ne s'anonchalit point qu'il ne regardast à exécuter ce qui estoit de sa vocation, resignant à Dieu le gouvernement de tout. Nous tiendrons bon, dit-il, pour nostre peuple, et pour les villes de nostre Dieu. Le Seigneur face ce que bon luy semblera (2 Sam. 10, 12). Telle Iiensée aussi nous despouillera de témérité et prcsonq)tion, pour nous inciter à invo(iuer Dieu continuellement : d'autre part elle soustiendra nos cœurs en bon esi)oir, afin que nous ne doutions point de mespriser hardiment et avec magnanimité les dangers qui nous environnent. 10. Or en cest endroit on peut voir une singulière félicité des fidèles. La vie humaine est environnée, et quasi assiégée de misères infinies. Sans aller plus loin, puis que nostre corps est un réceptacle de mille maladies, et mesme nourrist en soy les causes, quelque part où aille l'homme il porte plusieurs espèces de mort avec soy, tellement qu'il traine sa vie quasi enveloppée avec la mort. Car que dirons-nous autre chose, quand on ne peut avoir froid ne suer sans danger? Davantage, de quelque costé que nous nous tournions, tout ce qui est à l'entour de nous non seulement est suspect, mais nous menace quasi apertement, comme s'il nous vouloit intenter la mort. Montons en un basteau: il n'y a qu'un pied à dire entre la mort et nous. Que nous soyons sur un cheval : il ne faut sinon qu'il choppe d'un pied pour nous faire rompre le col. Allons par les rues : autant qu'il y a de tuilles sur les toits, autant sont-ce de dangers sur nous. Tenons une espée, ou que quelcun auprès de nous en tienne : il ne faut rien pour nous en blesser. Autant ([ue nous voyons de bestes, ou sauvages, ou rebelles, ou difficiles à gouverner, elle sont toutes armées contre nous. Enfermons nous en un beau jardin, où il n'y ait que tout plaisir: un serpent y sera quelque fois caché. Les maisons où nous habitons, comme elles sont assiduellement subjettes à brusler, de jour nous menacent de nous apovrir, de nuict de nous accabler. Quelques possessions que nous ayons, entant (ju'elles sont sulijettes à gresle, gelée, seicheresse, et autres tempestes, elles nous dénoncent stérilité, et par conséquent famine. Je laisse là les empoisonnomens, les embusches, les violences desquelles la vie de l'homme est partie menacée en la maison, partie accompagnée aux champs. Entre teUes perplexitez ne feudroitil pas qu'un homme fust plus que misérable î assavoir, d'autant qu'en vivant il n'est qu'tà demy ^ en vie : s'entretenant à grand'peine en langueur et destresse, tout comme s'il se voyoit le cousteau à la gorge à chacune heure. Quelcun dira que ces choses adviennent peu souvent, ou pour le moins qu'elle n'adviennent pas tousjours, n'a tout le monde: d'autre part, qu'elle ne peuvent