DE LA DIRECTION SPIRITUELLE
cience de leurs sœurs, quand celles-ci le leur demandent.
Cependant, d'une manière générale, on peut tenir comme assuré que la direction spirituelle n'est donnée aux âmes, en dehors du confesseur, que d'une façon extraordinaire et non garantie par l'Église. De même que tout homme qui sait peut enseigner, et que celui-là cependant enseigne à un titre spécial dont la science est garantie par le jugement et l'autorité de l'Église ; de même aussi celui ou celle qui dirige les âmes, en dehors du sacrement de pénitence, n'offre d'autre garantie que le jugement privé de celui ou de celle qui fait appel à ses lumières. Le prêtre, au contraire, encore qu'il n'aurait pas par lui-même la connaissance expérimentale de la vertu et de la perfection chrétienne, aura toujours, du moment qu'il est confesseur canoniquement institué à ce titre par l'autorité de l'Église, une double force pour diriger les âmes que n'auront jamais les directeurs et directrices d'ordre privé. Ces deux forces sont : 1° la science théorique du péché et de la vertu provenant d'études théologiques spéciales faites à cet effet, aucun confesseur ne pouvant être approuvé pour ce ministère par l'Église, qui ne soit un théologien moraliste, au moins dans une certaine mesure ; et c'est pourquoi sainte Térèse avait coutume de dire qu'entre un confesseur pieux et saint, mais non théologien, et un confesseur théologien, encore que dépourvu de sainteté, elle préférait le second au premier ; 2° une grâce spéciale, que le prêtre reçoit de Dieu pour la direction des âmes au saint tribunal, en vertu de son caractère sacerdotal et par le seul fait qu'il est choisi et député par l'Église pour être, dans une communauté religieuse, docteur, juge, médecin et père, en ce qui regarde, au for interne, le péché et par conséquent la vertu dans l'âme des membres de cette communauté.
Nous devons ajouter que, dans la pratique, il peut se produire de graves inconvénients, quand des religieuses reçoivenl la direction spirituelle de leurs supérieures. Du moment, en effet, qu'il y a direction spirituelle, il y a par le fait même tradition des secrets de la con-
science. Pour être vraiment et sérieusement dirigée, une religieuse doit livrer les secrets les plus intimes de son âme. La supérieure, qui consent à diriger son inférieure, est toujours plus ou moins formellement tenue à garder le secret naturel sur les confidences qui lui sont faites. Or, ce secret naturel peut être, à un moment donné, d'une grande gêne pour la supérieure, dans le gouvernement de la communauté au for externe. Une religieuse, par exemple, livre à la supérieure le secret de ses fautes. La supérieure vient ensuite à connaître ces mêmes fautes au for externe par l'intermédiaire d'autres personnes. Elle doit réprimer ces fautes et les réprimer dans le for externe. La prudence exige qu'elle laisse ignorer à la coupable ses moyens d'information ; c'est le cas le plus ordinaire. Si la supérieure ne réprime pas les manquements de son inférieure, elle manque à son devoir d'état. Si elle les réprime sans faire connaître qu'elle les connaît par ailleurs, n'est-il pas à craindre que la coupable ne reproche à sa supérieure de se servir des secrets de sa conscience pour réprimer ses fautes à l'extérieur et en public ?
N'est-il pas à craindre également que, par une secrète faiblesse inhérente au cœur humain et résultant de la nature des choses, la supérieure ne se montre plus indulgente à l'égard de ses inférieures <|iii, en lui ouvrant leur conscience et en se montrant plus confiantes à son endroit, s'attireront par là même une affection de la supérieure plus grande peut-être et plus humaine ? N'est-il pas à craindre au contraire, qu'en raison de cette même faiblesse, la supérieure ne se montre plus sévère à l'égard de ses inférieures qui, en lui refusant de la laisser pénétrer dans leur for interne et en lui montrant ainsi plus de défiance, seront par là même privées de ses svmpathies et exciteront peut-être chez elle une secrète animosité ? De là le trouble flans la communauté qui se divisera très facilement en deux uroupes, les dirigées de la supérieure, et les non dirigées, qu'on tr formera facilement en opposantes. Tl n'était pas rare,
avant le décret Qm madmodttm, et aujourd'hui encore
dans les communautés où l'observance de ce décret n'a
pas été franchement acceptée, de voir taxer de mauvais esprit les religieuses, qui se refusent à livrer à leurs supérieures les secrets de leur conscience et à en recevoir la direction spirituelle intime.
Tels sont quelques-uns des motifs (et il y en a bien d'autres encore) pour lesquels l'Église, par des décrets récents et nombreux 89, s'efforce, dans le gouvernement des âmes, de séparer de plus en plus l'exercice de l'autorité par la même personne dans l'un et l'autre for. Que les supérieures des communautés religieuses se contentent de gouverner dans le for externe, et qu'elles laissent aux confesseurs le soin du gouvernement des âmes au for interne. La prudence l'exige et les directions de l'Église viennent sur ce point renforcer les règles de la prudence.
On ne saurait guère approuver davantage la conduite des supérieures et autres religieuses, qui entreprennent de diriger, au for intime de la conscience, les femmes et les jeunes filles du monde. Toutes ces directions spirituelles sont cause d'entretiens fréquents et répétés aux grilles des monastères, ou dans les parloirs des maisons religieuses ; elles occasionnent des correspondances suivies : toutes choses contraires aux règles et constitutions des ordres et instituts religieux. Enfin on peut se demander si les religieuses, qui entreprennent ces directions spirituelles, ont grâce d'état, connaissance des normes théologiques et expérience suffisante de la ^ie du monde, pour que ces sortes de directions soient profitables aux personnes séculières, qui les sollicitent, ou s'y soumettent.
Nous venons d'étudier les motifs pour lesquels doit, en pratique, être réservée aux confesseurs la direction des âmes dans le for interne. Il nous reste à étudier les motifs pour lesquels il est interdit par contre aux confesseurs de s'immiscer dans le gouvernement des communautés au for externe, où doit seule se mouvoir librement l'autorité des supérieures.
89. DécrHs du Saint-Officf. 1899. — S. C. Relig., Cum de fin ") juin et fin 20 décembre sacramentalibus, art. VIII.
n'intervient pas au for externe. 565
Le confesseur d'une communauté religieuse n'a aucun pouvoir de domaine sur les membres de cette communauté. Le confesseur n'a que le pouvoir de juridiction qui lui est donné par Févêque et qui s'exerce dans le for interne. Il ne doit donc jamais s'ingérer dans le gouvernement de la communauté, soit à l'intérieur de la maison, soit à l'extérieur dans les relations de la communauté avec le monde et la société civile. Le Saint-Siège l'a récemment et formellement déclaré en ces termes : « Les confesseurs, soit de moniales, soit » de sœurs à vœux simples, veilleront à ne point s'im- » miscer dans le gouvernement tant intérieur qu'exté- » rieur de la communauté 90. »
Les saints, qui ont eu une spéciale connaissance des conditions propres à la vie religieuse, ne parlent pas autrement. « Non, mes chères filles, écrit sainte Jeanne » de Chantai, non, il ne faut pas donner, ni laisser » prendre d'autorité sur le monastère au confesseur )> ordinaire... Il n'en doit point avoir d'autre ni sur la » conscience des sœurs, sinon au sacrement de la sainte » confession, en laquelle nous nous soumettons à sa » juridiction tant seulement. Et les sœurs ne doivent en » aucune façon quelconque s'adresser à lui pour ohte- » nir des congés, si ce n'est du consentement de la d supérieure, n'étant en son pouvoir de les donner au- » trement. Au reste, nous le devons grandement ho- )> norer et respecter, ainsi fine la règle l'ordonne 91. » « Ayant achevé leur confession, dit encore saint Fran- » çois de Sales sur le même sujet, qu'elles escoutent » avec humilité et tranquillité ce que le confesseur » leur dira. Mais s'il leur conseille quelque chose con- » traire aux règles et coustumes de la mayson, elles » le prieront de les excuser, parce qu'elles croyent cela » n'estre conforme à ce qui leur esl prescrit. Comme » aussi leur estant enjoinctes quelques pénitences ex-