LES COURSES
des chars et des attelages, les bannières des factions et les costumes brillants et bigarrés de la foule qui se pressait pour jouir de la vue des courses, on comprendra la passion des Byzantins pour ces splendides spectacles.
Les courses. — Les chevaux n'avaient habituellement d'autre harnais qu'une sangle légère qui leur ceignait la partie antérieure du corps et à laquelle on attachait le timon. Le mors, lié à la mâchoire inférieure, était directement attaché aux brides que tenait le cocher {flg. 4%4). La position de celui-ci mérite d'être
Fig. 122. — Génies des courses de chars.
signalée : le genou gauche s'appuyait sur le parapet, tandis que le pied droit portait sur l'extrémité du char, de telle façon que, par position courbée et inclinée sur le devant, le cocher se tenait presque en équilibre sur l'essieu. Les cochers dirigeaient leurs chevaux de la main gauche et tenaient avec la droite le fouet toujours prêt à frapper. Ils portaient du côté gauche un petit couteau recourbé. Leur habillement se distinguait par la couleur de la faction à laquelle ils appartenaient. Ce vêtement était une tunique légère descendantjusqu'au milieu de la cuisse. Ils avaient toujours les pieds nus pour les tenir plus facilement en équilibre sur le char. Les brides des chevaux étaient solidement attachées au corps du cocher.
De nombreux bas-reliefs représentent les courses de chars; mais les cochers sont souvent remplacés par de petits génies, qu'on désigne généralement sous le nomdegénies des courses. Ces monu-
LES FETES
ments font très bien comprendre les manœuvres habituelles aux cochers.
Dans un bas-relief du Louvre {fig. 422], on voit quatre génies des courses de char répondant aux quatre factions principales des cochers, la blanche, la rouge, la verte et la bleue. Ils conduisent des biges ou chars à deux chevaux qui parcourent l'arène. On trouve ici les petites tricheries en usage : ainsi le cocher d'un des chars se retourne pour arrêter celui qui le suit et le faire tomber s'il le peut. Les chutes étaient assez fréquentes et parfois très dangereuses.
Pour embarrasser les cochers, on jetait sous les pieds des chevaux des paniers ou des vases, on en voit sur tous les bas-
Fiff. 123.
Génies de la course aux chars.
reliefs qui représentent des courses. Ainsi, dans la figure 423, on voit les chevaux du premier char se cabrer et le cocher devra faire des prodiges pour éviter que les roues de son char ne viennent rencontrer le vase qu'on a jeté devant lui. Ceux qui créaient ces embarras aux cochers étaient des hommes attachés à la faction opposée. Quelquefois ceux qui voulaient ainsi arrêter un char tombaient eux-mêmes sous les pieds des chevaux.
Il y avait aussi des jongleurs, dont les tours d'adresse amusaient le public et qui passaient sous les pieds des chevaux pendant la course ou bien s'asseyaient ou se couchaient au milieu de l'arène, pour se relever subitement quand le char arrivait au galop.
Ces bas-reliefs, qui montrent les génies de la course, reproduisent exactement ce qui se passait dans les véritables cirques. On y voit (fig. 422) la spina, les dauphins, les œufs qui servaient à marquer le nombre de tours que les chars faisaient autour des bornes.
LES COCHERS
Les cochers. — Le costume des auriges est très bien caractérisé sur une statue du musée Pie Clémentin, qui provient de la villa Albani [fig. 42^). Toutefois il s'agit uniquement du torse, car les
Fig. 124. — Cocher vainqueur.
bras et les jambes sont une restauration moderne et la tête, bien qu'antique, a été rapportée et n'appartenait pas à la statue. Le personnage porte une tunique courte et s'arrêtant au milieu des cuisses. Des courroies entourent le buste depuis les seins jusqu'aux hanches, et, n'étant pas toujours juxtaposées, laissent voir
cinq fois la tunique. Un couteau à lame recourbée et fixé sur les courroies servait, selon Visconti, à couper les traits qui étaient
Fig. 125. — Fragment aurige.
attachés à l'aurige même. Il est probable que lorsqu'ils étaient renversés, les cochers coupaient les courroies pour n'être pas entraînés par les chevaux. Ces larges bandes de cuir, bien entre-
Fig. 126 et 127. — Cochers vainqueurs.
lacées, qui descendaient jusqu'à la ceinture, serraient le corps et le rendaient, croyait-on, plus propre à la rapidité de la course. On retrouve un costume analogue [xo'wfig. -/âô) sur quelques médailles et sur plusieurs monuments.
LES COCHERS
Le fragment représenté figure 425 passe également pour appartenir à une statue d'aurige. Cependant cette attribution a été contestée par Visconti, à cause de la ressemblance que présente Is costume avec celui des soldats romains : en effet les courroies horizontales de sa cuirasse sont juxtaposées et se fixent sur sa poitrine au moyen de clous ; d'autres bandes relient la cuirasse aux épaules, comme cela avait lieu pour les soldats. La plupart des antiquaires ont pourtant maintenu l'ancienne attribution, se fondant sur le casque, qui n'est pas celui des soldats, et sur l'écharpe qui sort de
, . , . Fig. 128. — Alexandre.
dessous la cuirasse avec de petites cour- ^sur ua jeton de rhippodrome. roies, costume que portaient souvent les
auriges : en outre, sa tête imberbe et efféminée s'appliquerait difficilement à un militaire. Il faut bien remarquer d'ailleurs que le costume des auriges n'était pas un uniforme bien rigoureusement observé, car les bas-reliefs montrent à cet égard une assez grande variété.
Fig, 129.
Tirelires de cochers.
Fisr. i3o.
On voit également d'assez nombreuses représentations de cochers sur des médailles qui pour la plupart se rapportent à ]'époque byzantine. C'est en effet dans cette période que des cochers ont pris dans les préoccupations publiques la très grande importance et le rôle en quelque sorte politique que nous leur voyons jouer dans l'empire d'Orient.
vil. — 9
Les médailles où l'on voit des représentations de cochers victorieux {fig. i^7, i28), étaient le plus ordinairement des jetons d'entrée. Quelquefois les jetons représentent sur une de leurs faces l'image d'Alexandre le Grand {fig. 428). Les cochers qui avaient le don de plaire à la multitude étaient très bien rétribués. Les figures 493 et 4di représentent des tirelires de cochers; l'image d'un cocher victorieux figure en dessous de l'ouverture par laquelle on déposait la monnaie.
« On remarque une différence essentielle dans les jeux de l'antiquité, dit Gibbon dans son Histoire de l'Empire romain. Parmi les Grecs, les personnages les plus éminents y jouaient un rôle; mais les Romains n'y paraissaient que comme spectateurs. Le stade olympique était ouvert à la fortune, au mérite et à l'ambition ; et si les candidats comptaient assez sur leur habileté et sur leur savoir, ils pouvaient marcher sur les traces de Diomède et de Ménélas et conduire eux-mêmes leurs chevaux dans la carrière. Dix, vingt, quarante chars s'élançaient au môme instant; le vainqueur obtenait une couronne de laurier, et des vers lyriques, plus durables que les monuments de marbre et d'airain, célébraient sa gloire et celle de sa famille et de son pays. Mais à Rome, le sénateur ou même le citoyen qui se respectait aurait rougi de montrer dans le cirque sa personne ou ses chevaux. Les jeux se donnaient aux frais de la république, des magistrats ou des empereurs; on abandonnait les rênes des coursiers à des mains serviles; et, si les profits d'un conducteur de char chéri du peuple excédaient quelquefois ceux d'un avocat, on doit les regarder comme une suite de l'extravagance publique, et des riches salaires qu'on payait à une profession frappée de déshonneur. On n'employa d'abord que deux chars; le conducteur du premier était vêtu de blanc et le second de rouge. On y ajouta ensuite deux autres chars avec la couleur verte et bleue; et les courses se répétant vingt-cinq fois, cent chars contribuaient le même jour à la pompe du cirque. Les quatre factions ne tardèrent pas obtenir la sanction de la loi, et on leur supposa une origine mystérieuse. On dit que les quatre couleurs, adoptées sans dessein, venaient des divers aspects qu'offre la nature dans les quatre saisons; qu'elles représentaient les feux de la canicule, les neiges de l'hiver, les teintes foncées de l'automne et l'agréable verdure du printemps. D'autres les faisaient venir des éléments et non pas des saisons: ils voulaient que la lutte
LES COCHERS 131
du vert et du bleu figurât la lutte de la Terre et de l'Océan ; que leurs victoires respectives annonçassent une récolte abondante ou une navigation heureuse : et aussi les hostilités des cultivateurs et des marins étaient, à quelques égards, moins absurdes que l'aveugle fureur du peuple de Rome, qui dévouait sa vie et sa fortune à la couleur qu'il adoptait. Les princes les plus sages dédaignèrent et favorisèrent cette folie ; mais les noms de Galigula, de Néron, de Vitellius, de Vérus, de Commode, de Caracalla et d'Héliogabale furent inscrits sur la liste des verts. Ils fréquentaient les écuries de cette faction, ils applaudirent à ses favoris ; ils châtièrent ses antagonistes ; et en imitant ou en affectant les mœurs de ce parti, ils méritèrent l'estime de la populace. Des querelles sanguinaires et tumultueuses troublèrent les jeux du cirque jusqu'à la dernière période des spectacles de Rome ; et Théodose, entraîné par la justice ou par l'affection, interposa son autorité en faveur des verts contre la violence d'un consul et d'un praticien dévoués passionnément aux bleus. Constantinople adopta les folies de l'ancienne Rome, sans adopter ses vertus; et les factions qui avaient agité le cirque troublèrent l'hippodrome avec une nouvelle fureur. Sous le règne d'Anastase, le fanatisme de religion accrut cette frénésie populaire, et les verts, qui avaient lâchement caché des pierres et des poignards dans des paniers de fruits, massacrèrent trois mille bleus au milieu d'une fête solennelle. La contagion se répandit de la capitale dans les provinces et les villes de l'Orient, et deux couleurs, adoptées pour l'amusement du public, donnèrent lieu à des factions puissantes et irréconciliables qui ébranlèrent les fondements d'une administration faible. »
L'engouement pour les courses de chars devint général dès le commencement de l'empire romain. Cependant il y eut quelquefois des protestations isolées contre cette passion singulière. La lettre suivante de Pline le Jeune en offre un exemple.
Pline rà Calvisius.
« J'ai passé tous ces jours derniers dans la plus douce tranquillité, entre mes tablettes et mes livres. Comment, dites-vous, cela se peut-il au milieu de Rome? C'était le temps des spectacles du cirque qui n'ont pas pour moi le moindre attrait. Je n'y trouve rien de nouveau, rien de varié, rien qu'il ne suffise d'avoir vu une fois. C'est ce qui me fait trouver d'autant plus étrange ce désir puéril que tant
(le milliers d'hommes éprouvent de revoir de temps en temps des chevaux qui courent et des hommes qui conduisent des chars. Encore, s'ils étaient attirés par la vitesse des chevaux ou par l'adresse des hommes, leur curiosité aurait quelque motif. Mais non, ils ne s'attachent qu'à la couleur des combattants : c'est là tout ce qu'ils aiment. Que dans le milieu de la course ou du combat on fasse passer d'un côté la couleur qui est de l'autre, on verra leurs goûts et leurs vœux changer tout à coup avec elle, et abandonner les hommes et les chevaux qu'ils connaissent de loin, qu'ils appellent par leurs noms : tant une vile casaque fait impression, je ne dis pas sur la populace, plus vile encore que /Ces casaques, mais sur des hommes graves! Quand je songe qu'ils ne se lassent point de revoir avec tant d'ardeur des choses si vaines, si froides et si communes, je trouve une satisfaction secrète à n'être point sensible à ces bagatelles, et c'est avec un grand plaisir que je consacre aux belles-lettres un loisir que les autres perdent dans de si frivoles amusements. »
Les combats d'animaux. — Les combats d'animaux ont été dans toute l'antiquité un des grands divertissements populaires. Il serait difficile d'en fixer l'origine, mais elle doit être fort ancienne, puisque des combats de taureaux sont figurés sur les monuments égyptiens ifig. 4Si). Strabon nous apprend en effet qu'on élevait à cette intention des taureaux. Ces combats avaient lieu sur les grandes avenues qui conduisaient aux temples.
Il est impossible de dire si c'est par l'Egypte que le goût des combats des taureaux est venu chez les Grecs et les Romains, car il est assez probable que cet usage a existé aussi chez plusieurs peuples de l'Orient. C'est on Thessalie qu'on les voit paraître pour la première fois en Europe, et les Grecs croyaient que les combats dé taureaux étaient originaires de Thessalie. Une ancienne épigramme de l'anthologie dépeint un Thessalien jetant un nœud dans les cornes du taureau, qu'il fait plier et renverse en un clin d'œil- César a donné le premier aux Romains le spectacle de cette lutte, qui toutefois n'a jamais eu dans l'antiquité l'importance qu'elle a acquise en Espagne dans la société moderne. Sous le règne de Claude, on vit, dit Suétone, des cavaliers thessaliens poursuivre dans le cirque des taureaux sauvages, leur sauter sur le dos après les avoir fatigués, et les terrasser en les saisissant par les cornes.