‹ Institutions d'Hippocrate, ou, Exposé philosophique des principes traditionnels de la médecineChapitre 26 sur 84 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Sommaire. — Définition de la médecine ; origine, source et certitude de la médecine. La médecine est un art; cet art prend ses leçons dans l'observation de la nature.

La médecine est l'art de remédier au mal, de procurer une nourriture saine, d'entretenir la santé des hommes, et de veiller à leur conservation, en les préservant d'un régime sans règles d'où proviennent les douleurs et les maladies. Cette pratique est très-importante, elle est le fruit d'une forte réflexion. C'est ainsi que nous voyons des personnes préposées dans les lieux des exercices pour entretenir et pour augmenter les forces des athlètes, faire tous les jours des découvertes en cherchant, par la même voie, quels sont les aliments ou les boissons les plus propres à produire cet effet.

Kxaminons maintenant comment cette méthode, que

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tout le monde appelle médecine, etquiaété inventée pour le soulagement des malades, a mérité ce nom. Examinons comment elle a des artistes, comment il y en a de meilleurs les uns que les autres, et comment elle s'est formée.

Je crois fermement, ainsi que je l'ai déjà dit, que personne ne se serait avisé de chercher cette méthode si les mêmes viandes et le même régime eussent été propres aux malades et aux valides. Nous voyons encore chez les nations qui n'ont point connaissance de la médecine, chez les barbares et même chez les peuples de la Grèce leurs voisins ; nous voyons, dis-je, qu'ils suivent durant la maladie le même régime que dans l'état de santé ; ils rapportent tout au plaisir du moment, ils ne s'abstiennent point de ce qu'ils désirent!

Mais, chez ceux au contraire, où l'on a cherché et trouvé la médecine, il paraît que l'on a suivi les pensées et les vues dont j'ai parlé. On a commencé à retrancher des viandes et à en donner beaucoup moins aux malades qu'aux gens sains. — Voyant que cette découverte réussissait et faisait du bien à quelques-uns, mais qu'elle ne suffisait pas à d'autres qui étaient trop malades ou trop faibles pour digérer même cette petite quantité, on a cru que ces derniers avaient besoin d'une espèce d'aliments plus faibles. — En conséquence, on a inventé la nourriture détrempée, ce que nous appelons la sorbition, en mêlant un peu d'aliments forts avec beaucoup d'eau, et en leur faisant perdre de leur force par ce mélange et par la manière de les faire cuire. Enfin, quand il s'est montré des malades qui n'ont pas même pu supporter

cette nourriture, on l'a supprimée, et l'on est venu à la nourriture liquide, aux simples boissons dont on a réglé l'usage, la qualité., la quantité, afin de ne les donner ni trop souvent, ni trop fortes, ni trop légères.

On voit positivement chez les malades à qui les sorbitionssont nuisibles, que le mal et la fièvre croissent toutes les fois qu'ils en prennent, et qu'ils donnent de la force et de la vigueur non au malade, qui en est affaibli et exténué, mais à la maladie elle-même; ce-qui prouve que la trop grande force des aliments nuit évidemment dans les maladies comme dans l'état de santé.

Maintenant, quelle différence doit-on mettre entre la découverte de l'homme qui a trouvé le régime convenable aux malades, qui pratique l'art que tout le monde appelle la médecine, qu'on reconnaît généralement pour médecin, et entre l'invention de l'homme qui, dans les premiers temps, changea l'ancienne nourriture sauvage et agreste en la manière de vivre que tous les hommes suivent aujourd'hui? Pour moi, je pense que c'est la suite d'une même méthode et une même invention.

En résumé, s'il n'y avait que les viandes trop fortes qui fussent nuisibles, et que les plus faibles fussent également bonnes à la nourriture des malades, rien ne serait plus aisé que de trouver un bon régime ; il n'y aurait qu'à prendre le parti le plus sûr et à réduire tous les malades à une nourriture très-faible ; mais malheureusement il n'en est pas ainsi! — Bien au contraire, car le mal est aussi grand de ne pas nourrir assez les malades (jue de les nourrir trop.

D'autre pari, les médecins sont, sous beaucoup de rapports, comme les mauvais pilotes. Les fautes (pic ces derniers font dans la bonace ne s'aperçoivent pas; mais, s'ils sont surpris d'un ventfUrieux, s'ils sonl battus par une violente tempête, alors on voit manifestement leur ignorance, et l'on reconnaît que le vaisseau ne périt que parleur faute! — Il en est de môme des mauvais médecins : quand ils traitent des maladies légères dans lesquelles ils peuvent faire les plus grandes fautes, leurs bévues sont cachées pour les ignorants ; mais si, par malheur, ils rencontrent une maladie violente et dangereuse, tout le monde s'aperçoit et de leur ignorance dans l'art et de leurs fautes !

La médecine délivre de ce qui est incommode ; elle rétablit le bon état du corps en faisant aller ailleurs ce qui lui nuisait; c'est la nature qui lui a appris à agir ainsi, Le médecin doit prendre ses leçons dans la nature, et ne jamais oublier que la médecine, considérée dans sa condition fondamentale, est l'art d'imiter les procédés curatifs de la nature : « Ars curandi qua via curât sua sponte natura. »

Bien des gens s'exercent cà décrier les arts : ce n'est point, à mon avis, qu'ils espèrent parvenir à les détruire ; leur intention est seulement de montrer de l'esprit. Mais le vrai but d'un bon esprit, c'est de trouver des choses nouvelles et utiles, ou de perfectionner celles qu'on possède déjà; car prétendre flétrir par de vains discours le travail des autres sans le redresser et seulement pour diminuer auprès des ignorants le mérité des découvertes,

p'est moins la marque d'un esprit droit qu'une preuve d'ignorance et de mauvais naturel.

La médecine est un art qui guérit les maladies ou qui apaise les douleurs des malades; mais cet art n'entreprend pas de traiter par des moyens inutiles ceux que le mal a mis dans un état incurable, car ce qui est sans remède, le médecin ne doit pas tenter de le guérir.

On reconnaît que quelques malades qui se sont jetés dans les bras de la médecine ont été guéris ; mais ils ne Vont pas été tous, et c'est ici qu'on s'élève contre la

médecine! Ses ennemis disent que de plusieurs

malades attaqués du même mal, ceux qui obtiennent la guérisou la doivent à un heureux hasard, et nullement

aux règles de l'art.

A cela, je demande comment il est possible que ceux qui ont été guéris aiment mieux l'attribuer à toute autre chose qu'à l'art, lorsque c'est en l'employant et en suivant les règles qu'il indique qu'ils ont été guéris. Mais, dira-t-on, beaucoup de malades ont été guéris sans médecin ; qui en doute? Mais n'est-il pas très-possible que, sans avoir appelé le médecin, ils soient tombés entre les bras de la médecine?

Ce n'est pas qu'ils aient connu ce que la médecine approuve ou ce qu'elle rejette, mais c'est qu'ils ont réussi à faire les mêmes remèdes qui leur auraient été ordonnés par de bons médecins, s'ils en avaient appelé. Or, c'est une grande preuve de l'art et de son pouvoir que ceux-là mêmes qui n'y croient pas ne laissent pas de devoir leur salut à ses règles ; car il faut bien que

ces malades qui ont recouvré leur santé sans médecin, conviennent qu'ils se sont guéris en faisant certaines choses ou en ne faisant rien? Puisqu'ils ont été soulagés, il faut de toute nécessité qu'ils reconnaissent qu'il y a quelque chose par qui ce soulagement a été opéré. Comme aussi, si le mal s'est empiré, il y a nécessairement quelque chose qui a produit l'état pire.

Il y a, à la vérité, peu de malades en état de discerner quelle a été la chose salutaire ou nuisible ; mais le malade qui pourra faire ce discernement et louer ou blâmer avec justice le régime qu'il aura suivi, trouvera nécessairement que le régime qui l'a sauvé est une partie de la médecine. Les fautes mêmes qu'il aura faites ne sont pas des preuves moins éclatantes de l'existence de la médecine; car ce qui lui a fait du bien ne lui a été bon que parce qu'il s'en est servi à propos, comme ce qui lui a fait du mal ne lui a été mauvais que par la même raison ; or, partout où le bon et le mauvais ont certains modes, comment se peut-il qu'il n'y ait pas d'art?

Ainsi, à moins de vouloir passer pour insensé plus encore que pour ignorant, on ne peut pas disconvenir que l'emploi que la médecine fait du régime ne soit un effet de l'art, et c'est en vain, par conséquent, que ceux qui ont été guéris sans la science du médecin voudraient attribuer leur guérison au hasard; car le hasard, quand on vient à l'examiner, se trouve n'être rien. — En effet, tout ce qui s'opère a une cause certaine, et cette cause se trouve souvent encore en avoir une autre qui l'a produite. On ne voit pas que le hasard puisse exister dans

la nature ; c'est seulement un nom donué par l'ignorance à ce dont elle n'a pas connu les causes; — mais la médecine se voit et se verra toujours démontrée dans des effets produits par des causes qui ne manquent pas de les amener tels qu'elle les attend.

Quant à ceux qui allèguent contre la médecine tant de malades qui sont morts entre ses bras, j'admire quelle raison si évidente ils peuvent avoir pour s'en prendre plutôt à l'ignorance du médecin qu'à l'indocilité des malades ; comme s'il était uniquement possible que le médecin ordonnât ce qu'il ne faut point, et qu'il fût impossible que le malade fît quelquefois contre ses ordonnances. On est plus fondé à croire que le malade a pu ne pas exécuter l'ordre du médecin qu'à dire que le médecin a ordonné ce qu'il ne fallait pas au malade.

En effet, lorsqu'un véritable médecin entreprend de guérir un malade, il est sain de corps et d'esprit; il est capable de raisonner sur T'état présent de la maladie, de la comparer avec ce qu'il a vu de semblable ou d'approchant, dans des cas où il a guéri des malades, même de leur propre aveu. Au lieu que le malade ne sait ni quel est son mal, ni ce qui l'a causé. Il ignore ce que sa maladie peut devenir , et ce qui est arrivé en de semblables rencontres. Il reçoit des ordonnances, tourmenté du présent, effrayé de l'avenir; il est plein de son mal et vide de nourriture; il cherche bien plus ce qui le flatte que ce qui peut le guérir. Ce n'est pas qu'il veuille mourir, mais il a de l'aversion pour le remède. En cet état de choses, lequel est le plus vraisemblable, ou que le

malade suive exactement les prescriptions du médecin, sans faire autre chose que ce qui lui est ordonné, ou que le médecin quiales qualités dont j ai parlé, prescrive au malade ce qu'il ne faudrait pas faire. Il y a toute apparence que le médecin ordonne bien, et que le malade n'obéit pas, et meurt pour n'avoir pas tait ce qui lui avait été ordonné.

Quelques-uns disent que la médecine se charge volontiers des maux qui se guériraient d'eux-mêmes, mais qu'elle ne touche pas à ceux où l'on aurait le plus besoin de son secours. Ceux qui tiennent ce langage auraient plus de raison de se plaindre d'un médecin qui ne les traiterait pas de la folie qu'ils n'en ont d'accuser le médecin comme ils font ; car celui qui demande à un artiste ce qui n'est pas de son art, ou qui demande ce qui passe les forces de la nature, est, sans le savoir, dans un état hors de raison plus prochain de la folie que de l'igno- ' rance. Nous pouvons faire tout ce qui se peut faire par les moyens de l'art et les ressources de la nature ; mais nous n'en avons pas d'autres. Ainsi, quand le mal est plus fort que tous les secours de la médecine, il ne faut pas attendre que le médecin puisse le détruire.

Il en est de ceux qui reprochent aux médecins de ne pas entreprendre les malades surmontés par la maladie, comme de ceux qui demanderaient à tout autre art de faire ce qui n'en dépend pas, ainsi que ce qui en dépend. On peut se faire admirer des médecins de nom, en proposant des vues aussi déraisonnables ; mais on passe pour un insensé devant les vrais médecins.

Çeuxqui possèdent l'ail ne s'occupent ni des louanges ni des reproches de ces sortes do personnes. Ils considèrent seulement ceux qui savent discerner quand et en quoi les opérations de l'art sont parfaites ou imparfaites, et si l'imperfection vient de l'ouvrier ou du sujet.

La médecine ne demande qua connaître le mal et à le guérir; mais elle veut se conduire avec prudence et non avec témérité. Elle compte sur son art plus que sur sa force. Il faut aussi que le mal soit tel que l'art puisse le guérir et qu'il lui laisse le temps de le connaître.

Par tout ce que je viens de dire, il paraît bien juste d'admirer l'art de la médecine. Voit-on rien de semblable dans les autres arts? Tous ceux qui travaillent au feu demeurent oisifs et inutiles si le feu leur manque. — La plupart des arts s'exercent sur des matières où l'ouvrage peut être corrigé, telles que le bois, le cuir, l'airain, le fer et autres matières semblables; cependant, loin de précipiter le travail dans les ouvrages, on y donne tout le temps nécessaire pour les faire comme il faut et leur donner la perfection dont ils sont susceptibles ; si quelque instrument manque, on s'arrête et l'ouvrage reste imparfait. Dans tous les arts où la lenteur est plus incommode qu'utile, elle est cependant approuvée ; la médecine est le seul art où, quoique les fautes y soient presque toujours irréparables, on veut que l'artiste satisfasse à l'impatience, sans être arrêté parla pratique des règles de l'art. Cependant elle est privée de la faculté de voir et de toucher une infinité de maux. Elle ne voit, ni le mal de ceux qui souffrent du foie, ni de ceux qui se

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plaignent des reins, ni de ceux qui ont un abcès dans la poitrine ou dans toute autre cavité.

Elle u inventé d'autres moyens pour se conduire : elle considère, par exemple, si la voix est claire ou rauque; elle examine toutes les humeurs qui sortent du corps par certaines voies, et, tirant des renseignements de leur odeur, de leur couleur, de leur consistance ou de leur fluidité, elle juge de la qualité du mal et de l'état du malade ; elle parvient même, au moyen de ces signes, non-seulement à découvrir ce que le malade a souffert, mais ce qu'il peut ou doit souffrir encore. Enfin, après avoir ainsi connu les maladies par leurs signes, si la nature ne suffit pas pour les guérir, Yart apprend à y exciter de légers efforts, en la pressant de manière à lui faire exécuter des mouvements qui la débarrassent de ce qui la surcharge.

C'est dans les efforts de la nature qu'un médecin attentif et habile voit la manière dont il aura à se contre. La nature doit donc toujours être le guide du médecin dans l'emploi des divers moyens qu'il met en œuvre. __ Ainsi, par exemple, si la pituite aboude, le médecin, avec des viandes et des breuvages acres, excite la chaleur naturelle à la pousser au dehors ; - par des courses pénibles en des lieux escarpés, la nature oblige la respiration à donner aux sens un nouveau témoignage de ce qu'elle veut apercevoir visiblement ; — elle a quelquefois recours à des sueurs qu'elle excite par des boissons très-chaudes.

Dans certains cas, ce qui sort de la vessie est plus

propre à faire connaître les maladies que tout ce qui sort des chairs. — Aussi l'art a-t-il trouvé des remèdes à boire et à manger, qui, étant plus chauds que les humeurs chaudes, les font entrer en fusion et les font couler, tandis qu'elles n'auraient point coulé sans la violence qui leur est faite. Mais comme il y a différents vices, il y a aussi divers remèdes et divers signes pour annoncer au médecin la conduite qu'il doit tenir suivant les cas.

Il ne faut donc pas être surpris des défiances des médecins ni de leurs lenteurs à reconnaître les maladies avant d'entreprendre de les guérir, puisqu'ils sont obligés d'avoir recours à une espèce de négociation dans laquelle l'état du malade ne s'explique que par des truchements.

Que la médecine ait une méthode propre à découvrir les remèdes qui peuvent procurer la guérison ou le soulagement, et qu'elle ne manque pas de raisons solides pour ne pas entreprendre des maladies incurables, c'est ce qui apparaît par tout ce que j'ai dit ici, et beaucoup mieux encore, par les preuves manifestes qu'en donnent journellement les personnes habiles dans l'art.

Il me semble qu'aujourd'hui la médecine a fait tous les progrès qu'on peut attendre d'elle? Elle apprend à connaître la nature de toutes les maladies et à saisir le moment de l'occasion. — Celui qui la possède à ce point n'attend rien du hasard ; que le hasard le favorise ou ne le favorise pas, il fera le traitement convenable : la médecine est établie sur des bases solides qui sont en elle sans avoir besoin du hasard.

C'est la scieuce qui fait le bonheur, quand on sait s'en

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servir à propos, et alors qu'a-l-on besoin de bonheur? Si les remèdes ont, de leur nature, une l'acuité ptbpre à guérir les maladies, comme cela me paraît certain, ils n'ont pas à attendre ce qu'on appelle le bonheur pour produire leurs efFets; s'il y fallait le concours du hasard, ce qui n'est point remède de sa nature, le serait ('(.'pendant, aussi bien que les vrais remèdes, en guérissant les maladies avec l'aide du bonheur.

Si l'on exclut le hasard de la médecine et de partout, on pense, à mon avis, très-juste. Disons que le bonheur est pour ceux qui se conduisent toujours très-bien. 11 me semble qu'on réussit ou qu'on ne réussit pas, suivant qu'on procède comme il faut ou comme il ne faut pas. — Bien faire, c'est réussir : c'est le partage des gens habiles ; mal faire, c'est échouer : tel est le lot des ignorants. Comment peut-on dire que l'ignorancë réussit! On ne pourrait faire aucun cas de ce genre de succès. — Il n'y en a pas pour celui qui ne se conduit pas sûrement, et qui se détermine à agir sans savoir si ce qu'il fait doit le conduire au but.

Il est impossible d'apprendre la médecine vite, parce qu'il n'est pas possible d'en donner des principes invariables. La médecine diffère en cela des autres arts. En effet, celui qui dans la peinture, par exemple, apprend ce qu'on y enseigne, peut savoir dansun temps limité tout ce que les autres y savent, parce que l'on y pratique toujours les mêmes choses et le jour et le lendemain ; cela ne varie pas. 11 n'y a pas à saisir cVoccasion essentielle qui ne revienne point. - Mais la médecine doit

dans un temps faire une chose, et le moment d'après faire le contraire ; elle a souvent même à concilier des choses opposées.

Pour réaliser tout ce qui constitue le bon médecin, il faut remplir les six conditions suivantes : il faut posséder des talents naturels, une bonne éducation et de bonnes mœurs; il faut avoir étudié jeune, avoir l'amour du travail et le temps.

La première et la principale de ces conditions est le talent naturel. Si la nature s'est montrée avare de qualités envers celui qui exerce la médecine, il ne réussira pas dans cet art; mais si elle l'a doué de bonnes dispositions, il parviendra à apprendre cet art qu'on ne peut posséder sans intelligence, qu'il faut étudier jeune et dans milieu propre à l'apprendre. —Il faut, déplus, travailler beaucoup et longtemps, afin que la science, devenant comme naturelle, croisse ensuite d'elle-même, pousse des racines et porte ses fruits.

L'étude de la médecine peut être comparée à la culture des plantes. — Notre nature, c'est-à-dire l'esprit naturel, c est la terre. — Les préceptes sont les semences; commencer de bonne heure, c'est jeter cette semence clans la bonne saison. Les bonnes mœurs sont comme le bon air qui nourrit la semence et la fait croître. Le travail, c'est toutes les façons qu'il faut donner à la terre pour la rendre fertile. Enfin, la longueur du temps, c'est ce qui fortifie, nourrit et mûrit toutes choses.

Ceux qui apportent ces six choses dans l'art de guérir en prennent une véritable connaissance; ils doivent être

réputés dans les villes pour de vrais médecins de fait, et non pas de nom seulement. — Ils peuvent s'y montrei avec confiance; mais l'ignorance est un méchant fonds pour ceux qui le possèdent, l'ennemi de la sûreté et de la bonne confiance, la source de l'audace et en même temps de la timidité ; car la timidité est fille de la faiblesse, comme l'audace est fille de l'ignorance.

Il n'y a que deux choses, la science et l'ignorance : la première fait qu'on sait, la seconde qu'on ignore.

Les choses sacrées ne doivent être enseignées qu'aux personnes pures; c'est un sacrilège de les communiquer aux profanes avant de les avoir initiés aux mystères de la science.

Le peuple ne discerne pas les grands médecins d'avec ceux qui ont seulement quelques connaissances ; — il se plaît surtout à blâmer ou à louer les cures extraordinaires. La preuve qu'il est hors d'état de porter de bons jugements au sujet des maladies qui demandent le plus de science, c'est qu'il lui semble que ceux qui ne sont pas médecins sont les plus capables d'en faire le traitement.

Il est facile de retenir quelques mots usités dans l'occasion auprès des malades ; si l'on y parle de tisane crémée, de tel ou tel vin, d'hydromel, etc., le vulgaire regarde comme indifférent que l'ordonnance de ces choses vienne d'un bon ou d'un mauvais médecin ; en quoi il se trompe fort. — C'est précisément dans les diverses manières d'employer ces moyens simples qu'un grand médecin diffère surtout des autres. Or, je crois qu'il convient de consigner par écrit ce qu'ils ignorent

communément à ce sujet, et qu'il est important de savoir comment on peut procurer un grand bien ou faire éviter

un grand mal.

On ignore en général pourquoi, dans les maladies aiguës, certains médecins ne laissent prendre pour nourriture, durant tout le cours de la maladie, que de la tisane, en quoi ils font bien; pourquoi il y en a qui ne permettent en aucun cas de prendre de la substance, de l'orge ou toute autre cbose, regardant cela comme un grand mal; pourquoi d'autres, enfin, interdisent la tisane épaisse jusqu'après le septième jour et au delà; beaucoup de médecins même ne se sont pas attachés à chercher les raisons de cette diversité de conduite ! . . .

Eh bien ! le défaut de connaissances sur ce point nuit cependant à notre art auprès du vulgaire, au point qu'il s'imagine que dans les maladies aiguës, la médecine est nulle. — Je maintiens, moi, que les recherches au sujet du régime sont un des objets de la médecine les plus dignes de fixer toute l'attention du médecin ; — il est certain qu'elles contribuent beaucoup, et aux moyens de rétablir la santé des malades, et à la conservation de celle des gens qui se portent bien, en leur procurant une bonne constitution.

Un médecin embarrassé sur l'état d'un malade, et troublé par la nouveauté d'un cas qu'il n'a point vu, ne doit pas avoir honte d'appeler d'autres médecins pour examiner ensemble le malade, et travailler de concert à le secourir. Il arrive souvent, dans une maladie rebelle, que le trouble fait perdre de vue bien des choses qui

demanderaient de la présence d'esprit. Il faut de la fermeté dans ce cas et ne pas s'effrayer. — On regarde comme une chose essentielle de rester victorieux dans une consultation ; je suis persuadé cependant que jamais un médecin ne portera envie à un autre sans se rendre méprisable. Ce n'est la pratique ordinaire que des charlatans des places , mais ils y sont fort portés. Les consultations n'ont pas été instituées d'après des idées aussi fausses ; — d'ailleurs il est reconnu en médecine qu'avec la plus grande abondance de lumière personnelle, il y a toujours quelque chose encore à désirer.

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