CHAPITRE III
Sommaire. — Considérations philosophiques ; avis et conseils.
Il y a des arts accablants pour ceux qui les exercent, et qui procurent de grands avantages aux personnes qui les emploient. Le public en profite communément, tandis que ceux qui s'y adonnent vivent dans des peines continuelles. La médecine est certainement de ce nombre.
En effet, le médecin a toujours sous les yeux des objets tristes; il est obligé de toucher à des choses désagréables; il s'affecte de l'affection des 'autres, et, au moyen des secours que son art fournit, le malade est souvent délivré de son mal, de sa souffrance, quelquefois même du danger d'une mort prochaine. C'est à la
médécinè qu'on s'adresse pour y remédier; elle est toujours occupée à donuer des soulagements.
On dira que le médecin tait des fautes, il est difficile de s'en assurer; les soins qu'il donne sont manifestes; ses erreurs au contraire ne peuvent être vues de tout le monde; — il faut pour cela être médecin, et d'ailleurs ses œuvres ne sont pas communément des opérations du corps, mais de l'esprit.
Quel nom plus propre pourrait-on donner à l'art de soigner les malades que celui de médecine, qui signifie art de remédier au mal, puisque cet art, fruit d'une forte réflexion, n'a été établi que pour procurer une bonne nourriture, pour entretenir la santé des hommes, et pour veiller à leur conservation en les préservant d'un régime sans règles, d'où proviennent les douleurs et les maladies.
On ne peut pas aimer la médecine sans aimer l'humanité. Ceux qui sont plongés dans l'abîme de l'ignorance ne comprendront pas ceci, car ils se disent médecins sans connaître l'art ; ils prouvent par leur conduite que leur élévation n'est que sur la pointe des pieds et sur le besoin de gagner de l'argent. — Ils se font payer des pauvres comme des riches ; enfin , aussi insolemment orgueilleux dans la bonne fortune que bas et humbles dans les revers, ils s'adonnent au luxe, et se soucient fort peu des fautes qu'ils commettent dans l'art. — Le bon médecin, au contraire, travaille de toutes
ses forces à n'en commettre aucune, et c'est en cela
qu'il mérite le nom d'ouvrier dans l'art.
1k MÉTHODOLOGIE.
Le bon médecin doit savoir encourager le malade et l'empêcher de se troubler l'esprit durant le temps qu'il a à passer avant d'arriver au rétablissement de sa santé; en effet, les alarmes, les craintes du malade, sont choses très-nuisibles, et le médecin qui sait les prévenir ou les arrêter est un ministre très-utile, car il est avéré que beaucoup de malades abrègent eux-mêmes leur vie en se laissant accabler de leur mal.
Lors donc qu'on est chargé de soigner un malade, on gagnera sa confiance en lui montrant que notre art consiste à suivre la nature et non à en faire une nouvelle. En effet, la santé de l'homme est un état donné par la nature, laquelle n'emploie pas d'agents étrangers, mais une certaine harmonie entre les diverses parties qui composent le corps.
La nature travaille sans cesse à faire concourir pour la santé, et les aliments, et le jeu de toutes les parties du corps ; il importe donc au médecin de connaître le rapport qu'ont entre eux les organes du corps, les signes qu'ils donnent et les choses de toute espèce.
Le médecin doit aussi être physicien, mais il doit avant tout connaître la nature et observer les forces de chaque malade, nul ne se resemblant parfaitement. Il faut par conséquent qu'il tâtonne, et qu'il se conduise d'après ce qu'il aura observé dans chacune des maladies en particulier, à l'effet de déterminer ce qu'il doit prescrire dans les différents cas.
Si dans une assemblée vous voulez tenir de beaux discours, je ne crois pas que ce soit fort glorieux, n'allez
pas du moins vous autoriser des passages des poètes : les citations de cette sorte décèlent la paresse et l'ignorance de celui qui les fait, bien loin par conséquent de prouver sa science.
Toute recherche est blâmable, fût-elle le fruit d'un grand travail, lorsqu'elle n'a point un rapport direct au but qu'on doit se proposer ; cela est vrai dans la médecine, qui fournit seule des raisons qui par elles-mêmes ont assez d'attrait. Ne ressemblez pas au frelon qui fail
; beaucoup de bruit et peu d'ouvrage.
Je plains les médecins qui se sont mis tard à étudier
| notre art. Il est tel que la connaissance de ce que l'on voit par soi-même ne suffit pas... il y faut la connaissance du passé. Or, comment leur mémoire pourraitelle se charger de tout ce qu'il y a à apprendre dans la tradition ? Ils tombent donc dans un abîme d'infortunes. — Ils finissent par se mettre peu en peine de la justesse des définitions et de la vérité de leurs promesses. — Ils abondent en serments dont ils prennent les dieux à témoin, et en discours dans lesquels ils louent perpétuellement leurs lectures, comme s'ils voulaient instruire les amis du malade, qui, effrayés de son état, s'y rendent en foule pour savoir ce qui sera ordonné. Toutes les fois que je me trouverais appelé avec ces gens, je n'entrerais point dans un raisonnement sur le malade à soigner, mais je leur demanderais promptement le remède, car ils peuvent avoir quelques connaissances de ce qui est à faire; mais, comme ils sont essentiellement dépourvus de science, je ne voudrais
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entendre que leur pratique, qui peut Être utile, et je rejetterais les connaissances qu'ils affectent de possèdes? sur les principes de l'art.
D'autre part, on ne saurait connaître à fond l'étendue des principes de la médecine sans être constamment el depuis longtemps versé dans la pratique ; on peut donc laisser parler ceux qui passent pour les posséder, mais il reste h les examiner de près avant de les laisser agir.
C'est avec fondement que les amis de la sagesse en recommandent la pratique comme utile dans une foule d'occasions, mais surtout dans le train ordinaire de la vie. Disons cependant qu'il y a bien des espèces de sagesse ou de philosophie qui me paraissent creuses et vides de sens : je parle de celles qui discourent au long sur des choses inutiles. — J'estime, au contraire, celles qui ont pour objet la perfection d'un art utile, contribuant à l'honneur, au bonheur et à la gloire des hommes ; tout ce en quoi on ne se propose ni lucre, ni rien de bas, je le regarde comme un art qui mérite d'être cultivé...; mais surtout qu'il soit innocent, ou bien qu'il devienne le pwtage des esclaves.
Les jeunes gens rencontrent quelquefois des maîtres qui ne savent que discourir. Lorsque la maturité de l'art est arrivée, ils ne peuvent plus les regarder sans indignation, et quand ils sont vieux, ils rendent de dépit quelque loi pour en délivrer la ville. -Ces personnes sont habiles pour former des assemblées où elles débitent leurs tromperies avec industrie. Elles se répandent dans tous les cercles de la ville. Vous les reconnaîtrez
facilement à leurs habits, et à toute leur allure ; elles vont magnifiquement vêtues.
Observez combien sont différents ceux dont l'extérieur n'a rien de recherché ou de superflu. A leur habit simple et modeste, on voit qu'ils méritent l'estime des honnêtes gens; on reconnaît leur prudence et leur modération. Toujours les mêmes, ils n'ont dans la démarche rien de fastueux ni de vain : sérieux dans l'abord, ils donnent des réponses pleines de douceur; en revanche, ils sont redoutables dans la discussion et vont résolument au but. — Ils sont agréables dans le commerce avec leurs amis, modérés envers tout le monde, gardant le silence quand les autres s'agitent, méditant avant de répondre, patients et habiles à saisir l'occasion. Sobres dans leur nourriture, ils se contentent de peu, et savent, suivant le cas, soutenir l'abstinence; clairs dans leurs discours, ils ne cachent rien de ce qu'ils ont appris, et le disantavec grâce et facilité, ils se font honorer de tous ceux qui les entendent. Ils n'annoncent dans leurs discours rien qui ne soit vrai jusqu'à pouvoir être démontré.
C'est à la nature, premièrement, qu'on est redevable de toutes ces qualités. Quand on les possède, on fait dans tous les arts de rapides progrès; car dans la sagesse et dans l'art qui l'enseigne, il faut commencer par quelque chose que les maîtres ne donnent point. La nature s'y fond ensuite de telle manière, que l'on reconnaît toujours ce qu'elle y a mis. Aussi on voit des gens qui, manquant et du côté de la nature, et du côté des maîtres, ne s'attirent aucun éloge dans l'occasion; et si quelqu'un
les poussejusqu'à demander la démonstration dece qu'ils avancent, la nature etl'art ne viennent point h leur secours. Ils ont suivi cependant à peu près la même méthode que ceux dont nous parlions tout à l'heure, mais, se trouvant dépourvus de ce qui y est le plus nécessaire, ils se couvrent de ridicule.
La bonne leçon est celle qui émane de l'œuvre : toute œuvre de l'art provient du raisonnement ; d'autre part, un raisonnement artùé qui n'est pas accompagné de l'œuvre, décèle quelque vice dans la méthode.
Opiner et ne pas faire, est une preuve d'ignorance et d'erreur dans l'art ; en médecine particulièrement, l'opinion isolée est ùn crime pour ceux qui la suivent et un grand mal pour les malades. On prend confiance en ses propres raisonnements; on se fie, avec cette illusion, à des choses qui se trouvent démenties dans l'épreuve, comme le mauvais or se reconnaît à la fournaise. Ce que l'on dit souvent, la fin l'a fait voir, ne rend pas plus sages les imprudents dont je parle, tandis que le temps a manifesté l'excellence de la méthode que les autres suivent dans l'art et la manifeste chaque jour à ceux qui veulent la suivre.
Concluons, après avoir senti la vérité de tout ce qui précède, qu'il faut allier la sagesse à la médecine. — Le médecin vrai philosophe est un demi-dieu ; l'art de la sagesse et celui de la médecine se tiennent de près. Tout ce que donne le premier, la seconde le met en usage. Ainsi, par exemple : mépris de l'argent, modération, décence, modestie, honneur, bonté, affabilité,
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gravité, juste appréciation de toute espèce de besoins dans la vie, courage contre les événements et réflexions sur la toute-puissance de la Divinité.
Les médecins sont exposés sans cesse aux occasions propres à déceler la luxure, ou l'intempérance, ou la cupidité, ou la bassesse, ou la médisance, ou l'audace. . . On les reconnaît à la manière dont ils se conduisent avec ceux qui les emploient, aussi bien qu'à celle dont ils vivent avec leurs amis et à l'état de leurs biens. A tous ces égards, la médecine doit participer à la sagesse, mais elle y tient principalement en ce qui concerne la connaissance de la Divinité, vers laquelle elle 1 est ramenée sans cesse : en voyant les divers accidents de la vie, les médecins sont continuellement obligés de reconnaître la toute-puissance divine.
Les médecins ne sauraient attribuer à leur art un vain pouvoir, même lorsqu'ils se voient déchus de ce qu'ils entreprennent; mais lorsque la médecine réussit, c'est à la Divinité qu'elle en est redevable : c'est ainsi que la médecine conduit à la sagesse. Ceux mêmes qui ne croient pas à la Providence sont obligés de reconnaître son action, quand ils examinent ce qui se passe dans notre corps ; ce qu'elle y opère incessamment et jusque dans les guérisons qui suivent les opérations de la main, ou qui succèdent à l'usage tant des remèdes que d'un bon régime.
Tenez toujours prêt ce qui vous est nécessaire, ou bien il vous manquera quelque chose dans l'occasion. — 11 faut s'accoutumer, dans la médecine, à faire avec
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toute sorte d'étoffes, et avec une certaine adresse dans la main, les frictions, lesliniments, les lotions, les compresses et les bandages ; il faul avoir toujours prêtschez soi les instruments, les machines, et toute espèce de ferrements nécessaires. En manquer, c'est un défaut de prévoyance qui nuit au malade. — Il faut en avoir de légers, commodes à porter en voyage. — Pour trouver le tout promptement, il faut le placer avec ordre. On dpit avoir présents dans son esprit et y conserver gravés les remèdes simples et leurs vertus, ainsi que les cures des maladies, leurs diverses formes et les symptômes qui les accompagnent.
Il faut savoir aussi ce qui concerne le mélange des drogues pour les divers usages qu'on veut en faire. Soyez prêt à l'égard des potions, sans négliger la connaissance des lieux où viennent les remèdes, ni leur espèce, leur volume, la vétusté et le reste, suivant l'occasion et le besoin, afin de ne pas vous trouver dépourvu dans les visites, et exposé à ne pouvoir faire ce qui doit être fait.
Tâchez, avant d'aller chez les malades, de savoir ce qu'il y aura à faire; c'est du soulagement qu'ils ont besoin, et non de raisonnements. L'expérience réfléchie apprend à prévoir ce qui doit arriver. Soignez votre maintien; souvenez-vous de parler peu; gardez-vous de vous troubler et de troubler les autres.
Abordez le malade avec précaution ; que vos réponses se sentent du calme de votre esprit, non de l'agitation qui vous entoure, et qu'elles fassent connaître que vous êtes prêt à agir suivant le besoin. Ordonnez ce qui c
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vient, annoncez ensuite ce qui pourra survenir et à quoi l'on peut s'attendre.
Visitez souvent le malade pour surveiller les changements qui surviennent. Il vous sera aussi plus facile de connaître le mal et de vous préserver de l'erreur. Les affections des humeurs varient à raison de leur propre nature ou par accident. Si l'on manque de prévoyance pour saisir l'occasion et agir à temps, le mal s'empire promptement; il emporte le malade par le concours d'une foule d'accidents devenus insurmontables, et qui auraient pu céder s'ils eussent été prévus et attaqués à temps en profitant de l'expérience d'un cas pareil.
Observez aussi les fautes commises par les malades qui trompent souvent le médecin au sujet des remèdes. Ne négligez pas ce qui concerne l'emplacement des lits relativement à la saison cle l'année et au genre de maladie; qu'ils soient loin de tout bruit et des odeurs, surtout de celle du vin , qui est des plus mauvaises, ou bien faites-les changer.
Tout ceci doit être fait avec tranquillité et avec adresse, de manière que les malades ne s'en aperçoivent presque pas; car il est essentiel qu'ils ne voient pas de la crainte autour d'eux, mais au contraire de la sérénité. 11 faut savoir les détourner de leurs goûts, mêlant à propos une certaine sévérité avec de la douceur et de l'autorité. — Donnez- leur des consolations sans leur faire connaître le mal qui les accable, ou celui qui les attend! Bien des médecins, pour avoir manqué à cette attention,
ont augmenté le mal présent et accéléré l'événement fatal.
Il faut avoir un élève qui reçoive de vous les ordonnances et qui les fasse ensuite ponctuellement exécuter. Choisissez-le parmi ceux qui sont déjà avancés dans l'art, capables d'ajouter quelque chose au besoin, de ne commettre aucune faute dans l'administration des remèdes, et de vous informer exactement de tout ce qui se passe dans l'intervalle de vos visites. Il ne faut en aucune manière livrer ce soin à des ignorants, ou bien vous supporterez tous les blâmes de tout ce qui aura été mal fait.
Puisque ce que nous venons de dire trouve également son application dans l'art de la sagesse et dans celui de la médecine, le médecin en prendra tout ce qui lui convient particulièrement, sans négliger ce qui lui est commun avec les autres hommes ; ce qui fait la bonne renommée doitêtre généralement pratiqué de tout le monde . Tel est le moyeu d'être estimé de ceux qui vivent de nos jours et de ceux qui viendront après. S'il y en a qui soient privés du mérite de la science, qu'ils aient du moins celui de la prudence dans les diverses circonstances de la maladie.