‹ Institutions d'Hippocrate, ou, Exposé philosophique des principes traditionnels de la médecineChapitre 28 sur 84 · VÉRITÉS GÉNÉRALES DE LA MÉDECINE · texte numérisé non relu

VÉRITÉS GÉNÉRALES DE LA MÉDECINE

Principes, dogmes et préceptes.

L'homme est composé de solides ou de parties contenantes, de liquides ou de parties contenues, d'impondérables ou de causes de mouvement (èvopp'vTa, impetum facientia) .

Les parties contenantes sont les solides organisés ; les parties contenues sont les humeurs; les impondérables sont les principes d'action qui produisent les actes vitaux.

Les solides comprennent : les os, les membranes, les chairs, les viscères et les vaisseaux ; les humeurs comprennent : le sang, la pituite, la bile jaune et la bile noire ou l'atrabile; les impondérables ou principes d'action sont au nombre de deux : la nature et l'esprit.

La nature (<pocrt,ç, &jvapç) est la cause de toutes les fonctions naturelles organiques ou vitales.

L'esprit (evop^uv) est le principe de l'intelligence et de la volonté; il est distinct de la nature et bien supérieur à ce principe actif.

Donc, l'homme est double (homo duplex). — En effet, si l'homme était une seule chose, il ne ressentirait jamais

(1) Les principes de la médecine sont peu nombreux, mais ils sont féconds et pleins d'enseignements. Le devoir des maîtres est de les développer par de savantes formules et de sages commentaires. (Dr Ed. A.

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de douleur; car qui est-ce qui pourrait exciter de la douleur eu lui, s'il n'était qu'un? (Gardeil, t. Ier, p. 115.) — Si unus esset homo, non doloret, quia non sciret undè doloret.

Le premier principe de tout est le môme. — Il n'y a dans l'économie qu'une fin, et la fin et le principe sont un.

L'imité est la base, la condition et le lien de l'économie vivante.

En raison de cette unité, toutes les parties concourent à l'entretien de la vie, toutes les actions s'harmonisent, prennent part au rétablissement de la santé, et forment un cercle où chaque partie est à la fois le commencement et la fin .

Il n'y a dans l'économie qu'un seul but, qu'un seul effort, qu'un seul consentement, consensus unus, conspivatio una, consenlientia omnia, — Tout est subordonné à tout le corps, et tout l'est aussi à chaque partie. Ad universam quidem totius naluranï omnia, ad parlicularem vero partes cujusque particulœ ad opus.

Il y a en tout être organisé un principe d'activité simple dans son essence et multiple dans ses effets, qui préside par ses facultés au mouvement de l'économie, et qui donne la vie au tout et aux parties. — Ce principe, c'est la nature (<pu<nç-) ; elle fait à la fois la nourriture, l'accroissement et la reproduction.

Les êtres inanimés ont leur nature, les animaux ont la leur, et leurs parties l'ont aussi. — La nature de chaque être agit sans avoir besoin du maître, elle se révèle en

chaque espèce par des phénomènes, par des actes et par des mouvements combinés qui dénotent les besoins, la souffrance ou le bien-être de l'individu.

La santé est un état donné par la nature, laquelle n'emploie pas d'agents étrangers , mais une certaine harmonie entre le souffle, le chaud et l'élaboration des humeurs. — La nature travaille constamment à faire concourir pour la santé, les aliments, les boissons, le jeu des organes et de toutes les parties.

Le corps de l'homme est affecté par des causes externes et internes. Il y a parmi elles des causes salutaires et des causes nuisibles ou morbifiques. — Les causes morbifiques sont celles qui portent le trouble dans l'économie en changeant la qualité, la quantité relative ou le mélange naturel des humeurs, ou en dérangeant leurs mouvements naturels.

L'esprit (evoppw) et les esprits (èvoppvTa) concourent, avec la nature (<pu<yiç), à l'entretien et au développement de la santé.

Les causes générales des maladies sont les miasmes répandus dans l'air, les intempéries des saisons, les changements brusques ou les grands changements dans les habitudes ordinaires de la vie, et surtout dans le régime alimentaire.

Le sommeil, la veille, l'exercice ou le repos, les excès en tout genre; les privations, les plaisirs, les passions, les poisons, les effluves; les choses qui s'exhalent des animaux, celles qui sortent de notre propre corps, ou qui y rentrent, sont autant cle causes de maladies ; et

au-dessus de toutes ces choses, il y a l'insaisissable quid divinum !

Il y a quatre humeurs radicales, savoir : le sang, la pituite, la bile jaune et l'atrabile; elles jouent le plus grand rôle dans le mouvement de l'économie ; c'est d'elles que procèdent la santé, les maladies et la manière dont se terminent les maladies.

On est en possession de la santé quand elles restent entre elles dans leurs rapports naturels, et qu'elles coulent librement; lorsqu'elles sont dans une juste proportion relativement à leur quantité, à leur qualité, à leur mélange : — en un mot, lorsqu'il y a harmonie des éléments, équilibre des mouvements et crase, c'est-à-dire mélange régulier des humeurs.

Par opposition, on est atteint de maladie dans les cas opposés, et particulièrement quand les humeurs ne conservent pas leurs qualités spéciales. Certaines maladies naissent avec nous, nous accompagnent pendant un certain temps, quelquefois jusqu'au commencement de la vieillesse; puis, à cette époque, elles mûrissent en quelque sorte, se dissipent et disparaissent complètement.

Ce n'est ni du sec, ni de l'humide, ni du chaud, ni du froid que l'homme souffre, mais de ce qu'il y a de trop fort dans chaque qualité : c'est parmi les qualités douces la plus douce, parmi les amères la plus amère, parmi les ac'des la plus acide, c'est-à-dire le summum de chaque. — Toutes ces qualités, tempérées l'une par l'autre, ne causent pas de souffrance ; mais si l'une d'elles se sépare et .s'isole des autres, elle devient nuisible et

cause le trouble, la douleur et le mal; — elle devient nuisible, parce que sa séparation entraîne la turgescence ou le tumulte dans la masse.

Tous les accidents qui proviennent de l'altération, de l'àcreté ou des intempéries des humeurs finissent lorsque les humeurs sont cuites ou tempérées: telle estl'œuvre de la coction. — La coction prépare l'expulsion de l'humeur nuisible ; l'acte par lequel la nature opère cette expulsion s'appelle crise ou jugement. — Avoir subi la coction, c'est, pour les humeurs, avoir été mélangées, tempérées les unes par les autres et fondues ensemble.

Beaucoup de fluxions sur les yeux sont causées par toutes sortes d'âcretés qui ulcèrent les paupières, rongent le haut des joues et toutes les parties qui sont audessous des yeux, déchirant et détruisant jusqu'à la membrane épaisse qui couvre la prunelle. Oi\ quand et comment se terminent les douleurs, l'ardeur et l'inflammation qu'elles causent? Ce n'est qu'après que les humeurs sont cuites, qu'elles sont devenues épaisses et sont changées en une matière purulente.

H en est de même des fluxions qui, en tombant sur la gorge, causentles enrouements, les esquinancies, les érysipèles, les inflammations du poumon. — Il y a toujours des humeurs salées et piquantes ; ce sont ces qualités qui constituent et entretiennent ces maladies ; mais lorsque ces humeurs deviennent plus épaisses par la coction, elles perdent leur âcreté ; alors, et non pas plus tôt, la fièvre cesse, et tout le mal se dissipe.

Ce que je dis des affections humorales locales est appli-

caltlc aux affections humorales générales. Ainsi, lorsqu'une humeur appelée bile jaune se sépare et se répand dans le corps, quel malaise, quel accablement, quelle chaleur ne sent-on pas! — Eh bien, on est délivré de tout ce mal ou par une évacuation naturelle, ou par le secours d'un remède administré à propos : on se trouve aussitôt sans chaleur, ainsi que sans les autres symptômes; mais tant que cette humeur reste crue, exaltée et point mêlée, il n'y a point moyen d'arrêter la fièvre ni les douleurs.

Autre exemple. Quand on a" des humeurs acres piquantes de cette espèce, que nous appelons bile verte, quel rage, quels déchirements d'entrailles et de poitrine! on est dans une espèce de désespoir. — Eh bien, encore ici, tous ces accidents ne cessent qu'après que cette bile est purgée, affaiblie, mêlée avec les autres humeurs, qu'elles se tiennent toutes en paix et qu'aucune ne domine.

Il y a plusieurs moyens par lesquels la nature parvient à cuire l'humeur morbifique, à la changer, à l'affaiblir, à lui donner la consistance des bonnes humeurs. Il y a aussi plusieurs voies par lesquelles la nature se débarrasse des matières qui l'oppriment, — les voici : Morbi omnes solvuntur aut per os, aut per alvum, aut alium quemdam ejusmodi articulum; sudor vero omnibus communia est.

En résumé, toutes les parties de l'économie concourent à l'œuvre compliquée de la coction et de la crise, en raison de l'unité et de la solidarité qui existent entre

toutes les parties du corps. Consensus unus, consentientia omnia.

Des crises et des jours critiques.

Est vox hœc crisis, judicium. II. y a crise daus une maladie, lorsqu'elle augmente ou diminue considérablement, lorsqu'elle dégénère en une autre, ou lorsqu'elle cesse entièrement.

Il faut connaître l'ordre successif de ce qui concerne les crises afin de les observer ; car on en tire de quoi faire des prédictions. On en tire aussi des règles pour connaître en quoi doit consister le régime des malades, et quand, comment, avec quoi il faut les traiter.

Le premier et le plus grand de tous les signes que le malade survivra, c'est que la maladie, et tout ce qui y a rapport, ne soit pas contre nature, car ce qui vient en conséquence des lois naturelles n'est pas mortel. — Le second, c'est que la saison concourt avec la maladie ; la nature de l'homme n'est pas à elle seule plus forte que celle de l'univers.

Observez enfin la figure du malade : si elle est sèche ; les veines des mains et celles des angles des yeux : si elles sont en repos, tandis qu'auparavant elles ne l'étaient pas; la voix : si elle devient plus faible et plus douce; ' la respiration : si elle est longue et point élevée. Dans ces cas, la maladie se calmera les jours suivants.

Il faut regarder attentivement à toutes ces choses qui ont rapport aux crises. Ayez encore égard à la ligne longitudinale de la langue : si elle est humectée de salive,

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blanche de même que la pointe, ou si elle l'est moins. Lorsque ces signes favorables sont peu sensibles, le changement en mieux n'arrivera que le troisième jour ; s'ils sont bien sensibles, ce sera pour le lendemain ; s'ils sont très-sensibles, ce sera pour le jour même.

Observez le blanc des yeux, il se ternit nécessairement quand le mal est violent. Lors donc que le blanc des yeux est brillant, c'est signe de santé; s'il l'est moins, elle approche lentement; s'il l'est beaucoup, elle se hâte.

Beaucoup de maladies se terminent par des crises , elles arrivent d'elles-mêmes sans la participation du médecin ; qu'il soit ignorant ou savant, elles servent ou nuisent également.

Ce que nous connaissons des crises est tantôt le même et tantôt différent. Les deux frères, qui étaient logés près du théâtre d'Éphigène, tombèrent malades à la même heure : le plus âgé eut la crise le septième jour ; le plus jeune, le huitième. Le mal revint chez tous les deux à la même heure; il avait discontinué pendant cinq jours. Ils eurent l'un et l'autre, après le retour du mal, une crise définitive le quatorzième jour.

Les maux qui redoublent aux jours pairs se jugent aux jours pairs, comme ceux qui redoublent aux impairs se jugent aux impairs. Les périodes pour les crises aux jours pairs sont au quatrième, au sixième, au huitième, au dixième, au quatorzième, au vingt-huitième, au trente-quatrième, au quarante-huitième, au cinquantième, au quatre-vingtième, au centième. — Les périodes pour les jours impairs sont au premier, au troi-

sième, au cinquième, au septième, au neuvième, au onzième, an dix-septième, au vingt et unième, au vingt-septième et au trentième.

Il faut savoir que si la maladie est jugée dans d'autres jours, il arrive des rechutes, et des choses funestes. — On doit observer attentivement ces époques et les crises qui y arrivent, soit pour la guérison, soit pour la mort, soit pour le caractère que la maladie y prend vers le mieux ou vers le pire. A quelle période se fait le jugement des fièvres erratiques? à quelle période celui des fièvres tierces, des fièvres quartes, des fièvres dont les accès ne viennent que chaque cinquième jour, chaque septième, chaque neuvième? Voilà ce qu'il faut savoir.

Nous voyons dans tout ceci que chaque chose a son cours naturel et ses changements que le temps amène. Cela se manifeste et dans les naissances et dans les morts. — Les septénaires influent beaucoup sur le corps. Ainsi, à sept ans, les dents des enfants tombent, et il en vient de nouvelles; à quatorze ans, la puberté s'établit; à vingt et un ans, la jeunesse est complète ; d'autres changements arrivent aussi avec le temps.

Les maladies se jugent aux jours impairs. En santé, les humeurs sortent le premier jour; les matières fécales sont mises hors du corps le second jour ; les événements qu'on observe dans les maladies s'accordent avec cette doctrine.

Or, c'est aux joursimpairs qu'on voit ce grand combal entre la maladie et la santé ; que ce soit aux jours impairs que les troubles surviennent dans les humeurs,

VÉHI I KS (.hNKKALKS

en voici encore une preuve : Toutes fois que dans une fièvre continue on prend quelque purgatif aux jours pairs, on n'y voit pas de superpurgation ; mais bien des gens sont morts pour avoir été purgés aux jours impairs avec un purgatif actif qui a déterminé une superpurgation. Les anciens médecins ont commis des erreurs, surtout à cet égard! Ils purgeaient aux jours impairs, et les malades mouraient! On ignorait alors ce que l'observation a constaté depuis.

Il est certain que les humeurs se troublent principalement aux jours impairs. — C'est aussi aux jours impairs que le corps envoie les humeurs au ventre. Si donc, lorsqu'il y a déjà du trouble, on en ajoute un nouveau en faisant prendre un purgatif, il n'est pas étonnant que le malade y succombe.

L'inflammation des plaies s'apaise le cinquième jour; elles se guérissent ou le troisième, ou le cinquième, ou le neuvième, ou le onzième : en sorte qu'après la première période de sept jours, une seconde recommence et se termine au quatrième comme répondant au septième, étant tous les deux le troisième jour impair de leur semaine. C'est en effet au quatorzième que se terminent les inflammations des plus grandes plaies.

En résumé, les maladies ne finissent qu'à des époques impaires, comptant par pairs ou impairs, les jours, les mois, les années où les maux ont commencé.

J'ai fait voir qu'il y avait quatre humeurs qui produisaient nos maladies; je dis à présent qu'il y a quatre voies principales par lesquelles l'homme se purge

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naturellement de chacune de ces humeurs; ces quatre voies sont : la bouche, le nez, le ventre et l'urèthre.

Quand le ventre est trop plein, les humeurs occasionnent dans le corps une fonte qui se précipite dans le ventre même pour sortir par quelqu'une des quatre voies. — C'est ainsi qu'il est pourvu à la diminution des humeurs; car le corps donne ou reçoit du ventre, suivant que celui-ci se trouve vide ou plein.

Les fièvres se jugent le quatrième jour, le septième, le onzième, le quatorzième, le dix-septième, le vingtunième; il y en a d'aiguës qui se terminent le trentième, le quarantième, ensuite le soixantième; quand la fièvre passe outre, la maladie devient chronique.

Les dépôts qui se forment aux veines, ou aux os, ou aux nerfs, ou à la peau, sont bons quand ils s'établissent au-dessous du siège de la maladie, comme les varices aux jambes ou aux autres parties inférieures, comme les pesanteurs aux lombes dans les maladies dont le siège est en haut.

Ils sont surtout avantageux quand ils ont leur siège loin du ventre et de l'endroit envahi par le mal principal ; — il en est de même des écoulements, comme celui du sang par le nez, du pus par les oreilles, des crachats par les poumons, de l'urine par la vessie, ou du pus par une voie quelconque.

Quelquefois la maladie ne se transforme pas ainsi. Elle se jette sur les dents, sur les yeux, sur le nez ; elle excite des sueurs : il se forme sous la peau de petites tumeurs qui dégénèrent en des pustules; il y vient des

exanthèmes, de petits abcès et autres. On voit des chutes de cheveux, des dartres, des gales. Ce sont autant d'effets du transport de la matière morbifique qui se jette en abondance, non à demi, sur quelque endroit particulier. Il y a encore bien d'autres événements analogues. Il faut, du reste, qu'ils ne soient pas insuffisants pour l'évacuation du mal ; dans ce dernier cas, ils refluent quelquefois en dedans, et alors le malade succombe.

On voit des maladies de matrice qui font une crise au huitième mois en se jetant sur les lombes et sur les cuisses. On voit des toux finir par des maux aux deux testicules, ou à un seulement. Le transport de la matière morbifique ne se fait pas aussi complètement dans les parties supérieures ; cependant, les hémorrhagies du nez la vident souvent en entier.

Le transport des humeurs doit quelquefois être préparé ou dirigé ; quelquefois il faut le laisser quand c'est la nature qui le conduit. En tout cas, le médecin doit savoir en quoi il consiste et quand il doit arriver, pour n'y coopérer en rien si la nature y suffit, et pour le détourner lorsqu'il est absolument inutile ; — il ne faut pas oublier que ce qui reste après les crises occasionne souvent des rechutes.

En résumé, toutes les parties de l'économie forment un cercle, et chaque partie est par conséquent et commencement et fin. Il résulte de cette solidarité des parties qu'une cause morbifique quelconque n'agit jamais d'une manière absolue sur telle ou telle partie, mais sur toutes, ce qui fait qu'une maladie grave est, en réalité,

une affection de toute la substance : morbus totius substantiœ.

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