‹ Institutions d'Hippocrate, ou, Exposé philosophique des principes traditionnels de la médecineChapitre 29 sur 84 · DOGMES · texte numérisé non relu

DOGMES

Sentence fondamentale. — La vie est courte, l'art est long, l'occasion fugitive, l'expérience trompeuse, le jugement difficile. Il faut non-seulement que le médecin fasse ce qui convient, mais encore que le malade, ceux qui rapprochent et tout ce qui l'environne concourent au mêmjB but.

Dogme primordial. — La nature est le principe qui anime et régit l'économie animale ; c'est elle qui fait que toutes les parties concourent , consentent, conspirent, ont des affinités, et compatissent réciproquement aux maux qu'elles souffrent.

Natura est principium eorum conatuurn qui in sanilalis tutelam et œgritudinis medulam, renuente etiam voluntate, in morbis ut et pathemalibus instituuntur .

La nature attire et retient ce qui est bon ou convenable à chaque espèce; elle rejette ce qui lui est nuisible ou superflu, après l'avoir séparé de ce qui lui est utile.

La nature a des facultés qui lui sont propres. Ce sont elles qui font passer le sang, les esprits et la chaleur dans toutes les parties, qui, par ce moyen, reçoivent le mouvement et la vie ; ce sont elles qui font croître chaque chose.

La nature est une; être ou ne pas être, telle est sa loi.

96 vitam-s générales

C'est la nature qui guérit les maladies. (GardeiL t. IV, p. 476.) Nalura sola medicatriœ.

Natura morborum medicatriœ, naturœ morborum medici, naturœ morborum sanatrices.

La nature trouve par elle-même les voies convenables sans avoir besoin d'être dirigée par notre intelligence.

A nullo quidem edocta, natura quœ conveniunt efficit.

C'est la nature qui nous apprend à ouvrir et fermer les yeux, à remuer la langue, à respirer, et autres choses pareilles; elle se suffit pour une foule de choses nécessaires.

Natura omnibus sufficit, naturœ omnium nullo doclore usœ sunt.

Le larmoiement, Péternument, l'expectoration, le bâillement, la toux, le vomissement, la transpiration, la fièvre, les mouvements mêmes par lesquels on étend tout le corps, sont des mouvements et des efforts naturels et parfois salutaires.

La nature suffit à tout et pour tout. Natura omnia

omnibus sufficit. .

La nature trouve d'elle-même ce qui lui convient sans le secours de personne.

Invenit natura sibi ipsi vias, et quum niliil dedicerit facit quœ expediunt.

La nature est une en tout, mais infiniment variée. C'est un agent inconnu dans son essence qui travaille tantôt pour le tout et pour les parties, quelquefois pour certaines et non pour d'autres.

La nature n'a qu'un but, qu'un effort, tout le corps

bÉ LÀ MÉDECINE. 97

y participe par une sympathie universelle; sans elle point de guérison : le médecin ne doit jamais être que son interprète et son ministre.

Medicus nalurœ minister et interpres.

Dans chaque partie du corps, il y a des parties pour concourir à l'ouvrage. Le commencement, grand dès son principe, coïncide avec la fin ; de la plus petite extrémité il y a communication avec la grande origine.

Sous l'action de la nature obéissant à l'ordre suprême, l'organisme forme un tout dont les diverses parties sont elles-mêmes subordonnées les unes aux autres ; de là le nom économie (okovo^a) donné à V organisme. (Ce mot, formé du grec olxoç, maison, vdpç, règle, veut dire gouvernement intérieur et supérieur.)

Le principe qui préside au gouvernement de l'organisme est le même que celui qui règle l'univers.

Il est impossible d'établir en médecine des règles absolues et invariables ; car la nature diffère de la nature, l'âge de l'âge, et ce qu'on fait un jour avec avantage, on ne peut pas toujours le continuer le lendemain. Quelquefois même il faut employer des moyens opposés ou contraires.

Règle générale. — Il faut peu de choses pour guérir, à moins que le mal n'ait attaqué quelque organe essentiel , quelque partie importante : — la jeunesse tient souvent lieu de remède. — Dans les affections, le premier soin du médecin est d'attaquer la cause de l'affection : — sublatâ causâ, tollitur effectus .— On aide ensuite la nature.

On aide la nature (I) à l'intérieur par une foule de remèdes dont l'expérience a sanctionné l'effet, par des stimulants, par des cordiaux. On aide la nature k Y extérieur par des fomentations, par des onctions, par le revêtement de tout le corps ou de quelque partie ; par l'usage varié des émollients, des stimulants, des astringents, ou bien encore par des agglutinations ou des scarifications ; enfin, par le fer ou par le feu, par le chaud ou par le froid diversement employés.

Beaucoup de maladies sont salutaires : ainsi, par exemple, ceux qui ont des hémorrhoïdes ne sont sujets ni à la péripneumonie , ni à des phlegmons , ni à des ébullitions, ni à des dartres ; mais si on les soigne mal a propos, si l'on tarit leurs hémorrhoïdes, ils sont souvent atteints de maladies funestes.

Il en est ainsi des autres dépôts, comme les fistules, qui guérissent d'autres maux : ce qui procure la guérison en survenant, s'il existe auparavant, devient un préservatif ; ce que certains maux ont de commun fait que les uns sont un obstacle à ceux qui s'y joindraient. Les parties pour lesquelles on pourrait craindre se trouvent préservées par la douleur, par le travail et par le mal de celle qui souffre déjà, ou par toute autre chose. (Gardeil, t. Ier, p. 73.)

Ces accidents sont, comme les crises, le produit d'un

(1) Le mot nature n'est pas le seul qu'Ilippocrate ait employé pour désigner la cause inconnue de la vie; il a recours tantôt aux mots élher, souffle intérieur, force vitale (Wvapt;), âme physique, âme intelligente, esprit ; — tantôt à des périphrases comme celle-ci : Calidum innalum, caloris spiritus unde totum in loto constitit.

travail interne qui échappé à l'observation ; par conséquent, il est bon de considérer d'où les maux proviennent, et de quels maux ils préservent (1). • Aussi, le bon et le mauvais sont toujours relatifs : les plaies, le sang rendu, le pus, la lèpre, les dartres, la teigne, la gale, les taches à la peau, sont tantôt un bien, tantôt un mal. Il y en a qui ne sont ni un bien, ni un mal. Le pus est l'aliment des plaies pour la régénération des chairs; la moelle est l'aliment des os, elle sert à former le cal. Le même principe fait l'accroissement, la nourriture et la reproduction des os. — L'humide est la voie, le véhicule de l'aliment.

La fièvre elle-même est un des grands moyens de guérison employés par la nature.

Denique ipse febris [quod maxime mirum videri potest) sœpe prœsidio est.

Febris nisus naturœ in melius vergentis.

l'rœfecto enim est febris, ipsœ naturœ instrumentum quo partes impur as a puris secernat.

Igitur febris est effectio vitœ conantis mortem avertere.

Il est beau sans doute de voir comme le corps trouve dans sa propre nature ce qui lui convient; mais il est bon surtout de savoir imiter la nature.

(1) « Il est des maladies qu'on ne peut pas guérir et d'autres dont il vaut mieux ne pas tenter la guérison, car on s'exposerait à causer le transport de la matière morbifique sur des points qui en seraient lésés, et la nature pourrait y succomber. » (IIippocrate, De humoribus).

ioo

Page 1