‹ Institutions d'Hippocrate, ou, Exposé philosophique des principes traditionnels de la médecineChapitre 30 sur 84 · PRÉCEPTES · texte numérisé non relu

PRÉCEPTES

Le médecin doit savoir tout ce qu'on a su avant lui, à moins qu'il ne veuille se tromper et tromper ensuite les autres.

Ce n'est pas assez une le médecin fasse son devoir, il faut qu'il soit secondé parle malade, par les assistants et par les choses externes • eu effet, trois choses se réunissent dans notre art : la maladie, le malade et le médecin. — Le médecin, interprète de la nature et ministre de l'art, s'oppose à la maladie; mais le malade doit concourir avec le médecin clans l'intérêt de sa propre guérison.

La médecine a deux objets supérieurs : guérir le mal et ne rien faire qui nuise ; — il faut, avant tout, que le médecin connaisse et combatte la cause du mal qu'il se propose de guérir.

Notre art est tel qu'on n'y peut rien négliger : il faut laisser aller ce qui va bien naturellement; user de diligence dans ce qui demande de la célérité ; purger ce qui a besoin d'être purgé; faire, sans donner de douleurs, ce qui peut être opéré sans douleur, et, dans tout, chercher à parvenir au mieux, ne se contentant pas d'en approcher.

Je regarde comme une grande partie de l'art de guérir, de savoir se bien préparer à observer d'après ce qui nous a été transmis; car celui qui est instruit et qui en use à propos me paraît ne pouvoir faire de grandes fautes dans l'art.

11 faut, par conséquent, connaître exactement la constitution des saisons et celle des maladies en général; puis chaque maladie en particulier ou séparément; ce qu'il y a de bon et de mauvais, tant dans sa nature générale qu'en elle-même; pour les signes : ceux qui annoncent la fin du mal et ceux qui présagent le danger ; quant à la durée, tout ce qui s'y manifeste ; si la maladie est aiguë, tout ce qui peut mener à la mort.

On doit, en toutes choses, examiner si elles sont légales à d'autres que l'on connaît, ou si elles sont inégales, si elles sont plus grandes ou plus petites. Il faut voir, toucher, écouter tout ce qui est susceptible d'être vu , touché, entendu; on doit se servir aussi de l'odorat et du goût. — Il faut méditer, enfin, ce qui est du ressort du jugement ; ce sont là tous les moyens par lesquels nous pouvons nous instruire.

Quand l'emploi des remèdes devient nécessaire, on a recours tantôt aux contraires , tantôt aux semblables, selon les cas;, dans les cas obscurs, on se détermine quelquefois par le bien ou par le mal que le malade ressent {a juvantibus et lœdentibus) ; mais en tout mouvement, chaque chose doit être à l'avenant de 1 âge et de la force du malade, et en raison delà saison de ■l'année ; l'action de la vie résiste et triomphe presque toujours, mais encore vaut-il mieux user en tout de modération.

On voit en médecine beaucoup d'accidents qui paraissent terribles par eux-mêmes, et qui cependant ne sont pas funestes et se terminent souvent quand la cause du mal a été enlevée; d'autres, au contraire, plus faibles

en apparence, engendrent des maladies chroniques de mauvais caractère, et affectent insensiblement tout le corps.

Il faut méditer sur les constitutions diverses des saisons et des maladies, sur ce que celles-ci ont de commun avec celles-là, et voir en quoi celles-là sont bonnes contre celles-ci, comment elles les détruisent ou les fortifient, les rendent longues ou mortelles.

Il faut chercher à quoi tient la violence du mal, la mort qu'il donne, les retours qu'il fait, afin de pouvoir y reconnaître l'ordre des crises et les prédire. La science s'en puise dans l'étude dont je parle : celui qui la possède sait quelles sont les maladies qu'il peut soigner avec succès, quand et comment il doit se diriger.

Il faut, en médecine, commencer par combiner de diverses manières ce qui arrive communément; car il est impossible de connaître la nature des maladies, autant même qu'il appartient à l'art de pénétrer ce mystère, si l'on n'examine sous tous les rapports en quoi elles diffèrent.

Un médecin doit savoir saisir l'à-propos pour augmenter et fortifier, retrancher et diminuer comme il convient; il faut, en toute maladie, interdire ce qui l'augmente, et se hâter de donner ce qui est le plus opposé. Quiconque connaît les changements qui s'opèrent dans l'homme, et qui sait y appliquer à propos le sec ou l'humide, le froid et le chaud, pourra guérir les maladies, en profitant de l'occasion pour tout ce qui lui convient,

La médecine n'a qu'un petit nombre d'occasions opportunes; celui qui les connaît les attend; il distingue les symptômes essentiels des accidentels, qui ne tiennent point à l'occasion ; il sait que l'évacuation des selles n'est pas un effet nécessaire des purgatifs ; que toutes choses ont leur contraire, même les plus contraires.

L'occasion opportune pour les aliments est de les donner quand le corps peut les surmonter. Si on les donne à propos, ceux qui sont laxatifs lâchent le ventre ; ceux qui sont substantiels donnent de la force : toutes les fois que le corps est supérieur aux aliments, l'état est naturel, et les aliments ne produisent pas d'effets contraires à ceux qu'on doit en attendre.

Voilà cette occasion opportune que le médecin doit connaître ; s'il ne la saisit point, le malade, au lieu de digérer facilement, sentira les aliments sur l'estomac, et il éprouvera des ardeurs.

Le corps n'est nourri que de ce qu'il surmonte ; si les aliments ne sont pas [pris à propos, et suivant certaines proportions, ils produisent un effet contraire à celui qu'on attend, ils font maigrir. Il en est de même de toutes les choses qui peuvent donner de la force aux organes; elles agissent suivant les forces du corps, d'après l'occasion et d'après leur nature ; si l'occasion est manquée, elles produisent de mauvais effets.

Les occasions, pour le dire brièvement, sont une des choses les plus importantes de l'art ; il y en a beaucoup, et elles sont diverses. Il y a des moments favorables dans les maladies, dans les symptômes, dans le traitement.

Il faut quelquefois agir yite, dans Les défaillances^ par exemple; ou bien encore quand les urines ne peuvenl pas couler, ni les matières fécales sortir; quand les femmes font des fausses couches et autres cas pareils, dans lesquels les moments favorables passent promptement. On n'est souvent plus à temps, et la mort arrive si l'on a trop différé. Dans tous ces cas, il faut profiter de l'occasion ; si l'on donne le secours avant qu'elle n'échappe, on sauvera le malade pour avoir su en profiter.

L'occasion et 1 a-propos existent dans toutes les autres maladies. Quand on a soulagé le malade, on a toujours agi à propos. Les maladies et les plaies qui ne mènent pas nécessairement à la mort ont leur à-propos : il est possible d'arrêter les progrès en les soignant; cependant les soins du médecin ne sont pas ce qui seul les guérit : elles se terminent quelquefois d'elles-mêmes sans le secours de l'art.

On voit des états qu'il faut soigner le matin, sans que ce soit de grand matin ou plus tard. Il y en a qui ne doivent être soignés qu'une fois le mois, ou même tous les trois mois, vers le milieu ou la fin du troisième mois, peu importe. — Quand on parle de l'occasion seulement, il ne s'agit que de savoir la saisir.

Tout ce qui, dans la médecine, fait l'objet des recherches et de l'observation, soit qu'il s'agisse des remèdes, de la nourriture ou de la boisson, doit être appris et connu de tout le monde, puisque tout le monde peut en juger.

Il faut surtout que le médecin connaisse la cause du mal qu'il se propose de guérir ; en effet, quand il ignore

la cause du mal, il condamne au hasard et défend quelquefois ce qu'il y a de meilleur et de plus utile. Pour éviter une pareille erreur, il doit savoir quels sont les effets de toute chose : ainsi, par exemple, ceux d'un bain pris à contre-temps, ceux d'une grande fatigue; car il ne résulte pas les mêmes inconvénients de ces deux choses, ni de toute autre, ni de la réplétion de telle ou telle viande, etc., etc. Or, le médecin qui ne connaît pas ce que chaque chose est par rapport à l'homme, ne peut en connaître les effets, ni agir à propos.

On sait qu'après la nourriture liquide on passe utilement aux aliments solides, et qu'il est avantageux de boire un peu de bon vin par-dessus; on sait de même ce qu'il faut donner avant ou après la boisson, avant ou après la nourriture liquide.

Quand vous vous proposez d'augmenter les forces, vous devez examiner quel est l'état du corps et celui de l'âme à la suite des aliments et des boissons. C'est le meilleur moyen de découvrir ce qui est bon et quelles sont les diverses propriétés des aliments. Tous les aliments ont de quoi nuire et de quoi faire du bien ; dans les uns, c'est seulement plus à découvert que dans les autres.

Il faut aussi que le médecin sache distinguer les maux qui viennent aux hommes des facultés qui sont en eux, et ceux qui viennent de la figure des parties. J'appelle faculté h souverain degré et la force du corps et des humeurs; j'appelle figure la conformation des parties qui composent le corps humain.

Tout homme prudent, connaissant le prix de la santé, doit apprendre à se diriger dans le cas de maladie. Il doit s'informer de ce que les médecins disent des malades et des moyens qu'ils emploient pour les soigner. Il faut qu'il se l'applique à lui- môme, et qu'il prenne à cet égard toutes les connaissances que peut acquérir un simple particulier ; il les acquerra en les cherchant avec soin.

Il saura que les maladies viennent aux hommes, de la bile, de la pituite ou du sang, en tant que ces humeurs sont trop aqueuses ou trop consistantes, ou trop chaudes ou trop froides, ces diverses altérations provenant des aliments, des boissons, des fatigues, des blessures, de l'odorat, de l'ouïe, de l'acte de la génération, du froid ou du chaud, quand le corps en est affecté hors de propos, ou d'une manière non accoutumée, ou trop fortement, ou pas assez.

Tout homme doit savoir à cet égard ce qu'un particulier peut en apprendre pour en user et s'en servir comme le ferait un maître de l'art. — Or, il est possible d'acquérir, sans être médecin, bien des connaissances sur tous ces objets.

On doit observer attentivement les maladies dès le commencement pour voir en quoi la santé manque; s'il y a quelque humeur à vider ou autre chose à faire. Quand on laisse passer le commencement et que l'on veut y remédier après que le mal est avancé, il est à craindre qu'on ne manque son but, le corps étant en ce moment trop épuisé.

Quant à ce qu'on donne aux malades, il faut observer

attentivement s'ils s'en trouvent bien ou mal; il faut prendre garde de ne pas humecter là où il faut dessécher, et réciproquement. Il ne faut pas manquer de donner les incrassants, si l'on a à incrasser ; les atténuants, s'il faut atténuer; les rafraîchissants, s'il faut rafraîchir; les échauffants, s'il faut échauffer, et ainsi du reste.

On voit du mal et du bien venir dans les maladies. A-t-on affaire à une fièvre bilieuse, la bile, se fondant à propos et se procurant une issue hors du corps, présente un bien: si elle se répand sous la peau, le malade la supporte encore, mais la médecine doit attaquer le mal.

Il faut s'habituer à reconnaître dans les changements qui surviennent, et leurs suites et leurs causes. Il faut savoir quels sont les effets du travail d'esprit, des profondes recherches, des méditations; de ce qu'où voit, de ce qu'on dit ; des chagrins, de la colère, de l'ambition, et de tout ce qui exerce son pouvoir sur le corps, soit par la voie des yeux ou des oreilles, ou par toute autre voie.

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