CHAPITRE IV
PENSÉES DIVERSES, nécessité d'un principe.
Il faut dans la musique un premier instrument qui donne le ton à tous les autres pour faire l'harmonie. 11 y faut l'assemblage des tons qui ne soient pas les mêmes. Il y faut de l'aigu, et le nom de ton est le même pour tous, le son en est différent. Plus il y en a qui s'unissent, mieux cela va ; quand il y en a peu de différents, ce n'est pas aussi bien ; si les sons étaient toujours les mêmes, on n'aurait aucun plaisir. Un grand nombre de changements très-variés est ce qui plaît le plus.
La médecine n'est que l'imitation de la nature ainsi que tous les autres arts. Il est évident que les arts cultives par les hommes sont manifestement une suite de
leurs affections évidentes ou cachées. Eu effet, La devin ation ne consiste-t-elle pas à deviner les choses cachées au moyen de celles que l'on connaît; à juger de celles que l'on connaît par celles qui sont cachées ; à prédire l'avenir par le présent, la vie par la mort, les aversions parles habitudes? Quiconque possède parfaitement cet art se trompe rarement; celui qui ne le sait pas, prédit tantôt juste, tantôt faux, tâchant de suivre et d'imiter la nature humaine.
L'esprit de l'homme, qui est invisible, se manifeste dans l'enfant à mesure qu'il grandit, par la connaissance qu'il prend dans les choses visibles. Il apprend à juger de l'avenir par le présent; il distingue la vie et la mort par la différence qu'il remarque dans le mort et dans le vivant. L'estomac acquiert pareillement son intelligence par la faim et par la soif.
La nature divise et rassemble ; tout homme fait dans la nutrition exactement la même chose, il divise et il rassemble.
Les médecins font des ponctions, des séparations pour redonner la santé, pour assurer la vie. La médecine rétablit le bon état du corps en faisant aller ailleurs ce qui lui nuisait ou en appelant ce qui manquait. C'est la nature qui lui a appris à faire ainsi. Le médecin doit prendre ses leçons dans la nature. On l'imite dans l'art du foulon comme dans les autres arts.
Les architectes, en bâtissant des maisons, réunissent toutes les choses les moins homogènes; ils mouillent le sec, ils sèchent l'humide, ils divisent et ils rassemblent
ce qu'ils ont divisé. S'ils n'agissaient ainsi, ils neparviendraient jamais à faire une habitation. Ils imitent le médecin qui, imitant Lui-même la nature, veut qu'on humecte le sec, qu'on dessèche l'humide, qu'on divise, qu'on sépare, qu'on unisse, et qui ramène la santé par une foule de choses contraires.
Les sculpteurs imitent le corps de l'homme au point qu'il semble ne manquer aux statues qu'une âme. Ils ne peuvent pas donner l'intelligence à leur mélange de terre et d'eau. Ils le dessèchent et en enlèvent l'excès d'humidité qu'ils y ont mis ; ils ajoutent là où ils voient qu'il faut ajouter ; ce qui d'abord était informe, ils le mènent à la perfection. Il arrive la même chose à l'homme; de très-petit qu'il était, il devient fort grand par le fait de la nature. Le médecin fait de même : ministre et imitateur de la nature, il ajoute à ce qui manque, il retranche le superflu, il humecte ce qui est trop sec, il sèche ce qui est trop humide, et ainsi du reste.
Les potiers tournent leur roue, elle n'avance ni ne recule, elle va pourtant en avant et en arrière ; elle imite dans ses révolutions le mouvement de l'univers. Sur elle se font des ouvrages de toutes les façons qui sont emportés avec la roue, qui ne ressemblent point les uns aux autres. Il en est de même de l'homme et des animaux sur la surface de la terre ; ils sont tous emportés par un mouvement circulaire, tandis que chacun remplit sa destinée différente, convertissant par les organes le sec en humide et l'humide en sec.
L'art de l'écriture consiste en l'assemblage de figures
qui représentent la parole. Sa puissance setend à rappeler la mémoire du passé, à présenter ce que l'on doit faire à l'avenir. — Sept voyelles (clans la langue grecque) suffisent à tous les hommes pour se représenter le passé et l'avenir. Comme le sentiment se manifeste par la voie de l'écriture, il se manifeste aussi par sept autres voies, savoir : l'oreille, pour les sons; l'œil, pour les choses visibles; le nez, pour les odeurs; la langue, pour les saveurs agréables et désagréables ; le corps, pour le tact i et pour la distinction du froid et du chaud; la bouche, I pour le langage, qui est l'expression de la pensée ; enfin 1 le larynx, pour le passage de l'air qui entre et qui sort. 3 Ce sont là toutes les sources de nos connaissances.
Tous les arts participent donc à la nature de l'homme, I qui est un mélange de feu et d'eau (irrepil in hominem anima, ignis et aquœ temperamenlum, habens partem corporis humani); et la médecine, qui est le premier des arts, consiste encore, je l'ai déjà dit, dans l'imitation des procédés de la nature.
Dans les salles d'escrime, aux écoles publiques, on j apprend à tuer, à violer les lois en s'y conformant, à être ! justement injuste, à tromper, à mentir, à fouler aux i pieds l'honnête et le malhonnête. Celui qui n'agit pas ainsi passe pour un lâche, celui qui agit de la sorte passe pour un brave ! Rien ne prouve plus la folie de l'homme! Pourtant on admire ces choses-là! Il y en a j toujours un qui s'attire plus de louanges, c'est le plus méchant. Les autres le sont aussi, et on les loue ; peu de ; gens connaissent le peu qu'ils valent.
Ceux qui vont à la foire se comportent de même;
c'est à qui trompera le mieux e1 du côté du vendeur cl de celui de l'acheteur. Celui qui trompe le plus adroitement est admiré comme habile. On y fait les affaires le verre à la main, c'est une espèce de rage ! On court, on se heurte, on se bat, on vole, on trompe. 11 v a toujours quelque joueur de farces qui attire les badauds et qui se moque d'eux. 11 parle tout autrement qu'il ne pense à des gens qui le savent bien. — Un autre lui succède, c'est le môme, il joue seulement un autre rôle. Tu même homme est chargé de parler d'une façon et d'agir d'une manière opposée; il a une pensée et il en montre une autre.
J'ai parlé jusqu'ici d'après les idées des autres et aussi d'après les miennes, car celui qui veut écrire sur la médecine est obligé de commencer par présenter ce qui est généralement reçu.
Je ne regarde point comme nécessaire en médecine de traiter de ce qui est au-dessus de la terre, à moins que ce ne soit pour montrer que tout ce qui existe dans la nature a un rapport avec les hommes et les animaux ; ou pour faire voir ce qu'est la vie, la santé, la maladie; ce qu'il y a de bon dans l'homme, ce qu'il y a de mauvais et pourquoi il meurt ! (1)
(1) Telles sont les Institutions d'Hippocrate, c'est -à-dire les vérita instituées ou vulgarisées par Hippocrate. — Elles ont servi de point de départ ou de base à trois doctrines : au naturisme, à L'hippocratisme et au vitalisme, qui ne sont, en définitive, que le développement logique et progressif de la pensée dTlippoerale.
JNous allons donner un résumé de ces trois doctrines ; nous y ajouterons un tableau rapide de rorganicisnic qui en est la contre-partie, et qui, à ce litre, peut éclaircir la question; et puis nous essayerons de nos'er les assises de la constitution scientifique de la médecine.