‹ Institutions d'Hippocrate, ou, Exposé philosophique des principes traditionnels de la médecineChapitre 58 sur 84 · DU NATURISME, DU V1TALISME · texte numérisé non relu

DU NATURISME, DU V1TALISME

ET DE L'ORGANÏGJSME

ou

EXAMEN CRITIQUE DES TROIS DOCTRINES MÉDICALES QUI ARSORBENT ET DOMINENT L'HISTOIRE DE LA MÉDECINE.

Considérations générales.

En médecine, on donne le nom de naturisme, à la doctrine qui enseigne que la nature, dans les êtres doués de la vie, est formatrice, conservai rice et médicatrice. L'origine de cette doctrine est très-ancienne, car l'histoire nous apprend qu'Hippocrate la recommandait déjà àses élèves, qui se laissaient captiver par les discours des prêtres d'Esculape et par les sophismes des philosophes.

En effet, en ces premiers temps, les prêtres d'Esculape attribuaient la plupart des maladies à la colère des dieux, et comme leur thérapeutique était exclusivement basée sur cette croyance, il en résultait qu'elle consistait eu ablutions, en purifications, en offrandes religieuses, en pratiques superstitieuses, et même, disons le mot, en jongleries.

Les philosophes ne professaient pas une médecine plus sensée! Ils s'imaginaient avoir trouvé une explica-

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tion irréfutable delà formation tic l'homme et de l'univers ; el comme ils ne voyaient clans la médecine qu'un simple appendice de leur vaste système, ils se larguaient tout uniment d'expliquer les lois de la vie par les lois supérieures de la physique qu'ils venaient d'inventer !

Hippocrate trouva les choses dans cet état ; il reconnut aisément que la médecine rationnelle, que la médecine qui guérit n'a rien de commun avec la médecine mystique des prêtres, ni avec la médecine spéculative des philosophes, et, en homme de génie, il établit une ligne de démarcation absolue entre la philosophie des causes premières et la philosophie de la médecine, qui ne peut avoir d'autres bases que l'observation, l'expérience et le raisonnement.

Il démontra que la nature seule guérit les maladies, et sur ce fait primordial il établit des institutions qui devinrent les principes de la médecine, comme les Institutes de Justinien devinrent, deux siècles après, les principes du droit.

Du reste, cette doctrine est si bien l'expression de la vérité, qu'elle a survécu à toutes les révolutions des systèmes et qu'elle est encore aujourd'hui la seule rationnelle, comme on peut s'en convaincre en la suivant dans les différentes phases de développement et de perfectionnement qu'elle a parcourues depuis son origine jusqu'à nous, sous les noms de naturisme, d'hippocratisme et de vitalisme.

DU VITALISME ET DE i/ORGANlCISME.

Du naturisme.

Le naturisme remonte aux temps les plus reculés, mais il n'a réellement pris une forme scientifique que sous Hippocrate, qui, après se l'être en quelque sorte approprié, en a élucidé, développé et vulgarisé les principes.

Pour bien saisir l'esprit de cette doctrine, il faut d'abord se rendre compte de ce que les anciens entendaient par le mot nature. 11 faut ensuite se faire une idée nette du sens qu'Hippocrate lui-même attachait à ces expressions : « nature, nature universelle, nature de l'homme. »

Le mot nature vient du grec cpuw, je produis, qui dérive d'un mot chaldéen qui signifie feu ou production. Or, pour les anciens, qui cherchaient dans l'étymologie des mots la connaissance des choses, le mot nature exprimait la cause première, et la nature était pour eux, le prototype, l'archétype et l'éternelle révélation, c'està-dire, l'éther ou l'esprit qui remplit le monde, et qui préside par des lois immuables à l'ordonnance du tout, à l'harmonie des parties et à la conservation des êtres. En un mot, pour les anciensla nature était Dieu lui-même!

C'était une erreur excusable peut-être, mais enfin c'était une erreur ; car la nature n'est que la cause universelle seconde ou l'agent de Dieu, et c'est à Dieu seul qu'il faut rapporter le principe de toute chose, la formation de l'univers et la création tout entière.

En effet, du moment que la chaîne des choses n'est

plus ramenée à cette source suprême, tout s'évanouit, tout s'abîme dans une nuit éternelle, et la raison humaine, si audacieuse et si fière, s'épuise elle-même dans un doute accablant!

Et vraiment, comment la nature gouvernerait-elle le monde, si elle n'obéissait à une intelligence qui dirige tout suivant un plan qu'elle a elle-même conçu? Comment étalerait-elle à nos yeux tant de merveilles, si elle n'était, suivant la magnifique expression de Fernel, la manifestation éclatante de la pensée divine : Hœc autem ipsius Dei ratio lex est natura.

Oui, c'est par la volonté de Dieu que la nature est clouée de la force qui donne le mouvement et fait circuler la vie dans l'univers ; c'est par son ordre qu'elle pourvoit aux besoins de tous et de chacun ; par conséquent, la volonté qui règle le cours et les révolutions des astres est la même qui soumet à ses lois les innombrables légions d'êtres qui peuplent les mondes? Et alors, par une sublime répartition , chaque être possède en lui une forcé qui lui est propre, et cette force s'alimente à une source inépuisable qui anime tout, qui conduit tout, et dont nulle puissance humaine, nulle diversité de climats ou de lieux, nulle révolution d'années ne saurait suspendre un seul instant l'éternelle activité.

Telle est dans sa véritable acception la signification réelle du mot nature; quand on la saisit bien, on ne peut jamais confondre la matière avec la force, la création avec le créateur, l'univers avec Dieu.

Maintenant, qu'entend-on par ces mots : nature de

DU VITALISME ET DE LORGANIClSME. 293

l'homme, et esprit de l'homme? La nature de l'homme est la force qui régit l'organisme et qui le fait ce qu'il est. L'esprit de l'homme est l'homme lui-même, en conscience et en âme; c'est de lui, c'est de cet esprit, qui a sa loi suprême, que Cicéron a dit : « C'est la docte raison conforme à la sagesse universelle, invariable, éternelle, qui n'est point autre dans Rome, autre dans Athènes, autre aujourd'hui, autre demain, mais qui est la même partout comme la parole de Dieu, et qui s'impose à toutes nations et à tous les temps, sans que nous puissions jamais en saisir l'essence. »

Selon Hippocrate, la nature de l'homme est la force qui l'anime et qui fait que toutes les parties de son organisme concourent et conspirent dans l'intérêt de l'ensemble, ont des affinités, compatissent entre elles et réagissent de concert contre tous les agents morbifîques.

La nature, dit-il, est une et infiniment variée; elle suffit à tout (omnibus subvenit). Elle est douée de facultés qui sont ses ministres; c'est elle qui entretient la vie; qui fait passer le sang, la chaleur et les esprits dans toutes les parties du corps, et qui fait naître et croître chaque chose. En un mot, la nature de l'homme est le principe d'action qui le contient en soi, et non par accident ; qui l'anime, qui le dirige et l'individualise.

Voilà en germe le naturisme; il a commencé le jour où le génie antique a reconnu dans l'organisme une force qui régit les fonctions, qui se soulève contre les agents morbifiques et répare le mal qu'ils ont causé : or,

si cette force n'est pas la vie elle-même, elle en conserve du moins les organes et en dirige les fonctions ou les actes.

Ainsi donc le naturisme est fondé sur cette vérité, qu'il y a en tout être organisé une force, une nature qui, simplement conservatrice tant qu'elle ne préside qua l'entretien des organes et à l'harmonie des fonctions, devient immédiatement médicatrice dès qu'une cause

offensive ou perturbatrice vient à léser les organes ou à troubler les fonctions.

Cette découverte d'une force médicatrice dans l'organisme, toute simple qu'elle peut paraître aux yeux de la multitude, est au fond une des plus importantes découvertes qu'on ait jamais faites dans la science de l'homme, et il n'appartenait vraiment qu'au génie de distinguer l'action de cette force tour à tour active ou paresseuse, salutaire ou nuisible, au milieu des phénomènes de toute espèce qui composent tout état morbide.

Mais, sachons-le bien, Hippocrate n'attachait d'autres attributs à la nature que ceux de pourvoir à la conservation et à la guérison des maladies, et il était loin par conséquent de voir en elle un esprit, comme on voudrait bien le faire accroire à ceux qui ont toujours une adhésion toute prête pour toute espèce de chose.

Pour lui, le mot nature était simplement un terme abrégé dont il se servait pour désigner la force qui préside aux fonctions physiologiques et pathologiques, c'està-dire le principe du mouvement ou la cause inconnue

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des phénomènes qui, chez les êtres organisés, commencent avec la vie et finissent avec elle.

Comme expression de l'art, le naturisme est le système qui résulte de l'application raisonnée des données fournies à la science médicale par la connaissance des lois générales de la vie ; il constitue sous ce rapport le code pratique des notions expérimentales patiemment acquises de siècle en siècle, sur la puissance de la nature médicatrice, sur la marche naturelle des maladies, et sur les conditions et les moyens capables de la modifier et de la régler.

En résumé, le naturisme est à la fois un véritable système et un système vrai : un véritable système parce qu'il repose sur un fait-principe, sur l'autocratie de la nature; un système vrai, parce qu'à l'aide du principe qu'il invoque, il explique tous les phénomènes de la vie et que la vérité systématique est en toute chose l'unité embrassant l'universalité.

Principes du naturisme.

Il y a un principe simple dans son essence et multiple dans ses effets, qui préside à la formation, à la conservation et à la guérison des êtres. Ce principe est la nature.

La nature fait la vie du tout et la vie des parties ; elle suffit aux animaux pour toute chose, et elle sait d'ellemême, sans l'avoir appris, tout ce qui leur convient.

La nature assure et maintient l'unité des fonctions : par elle, il n'y a dans l'organisme qu'un seul effort; tout

~Jb RÉSUMÉ HISTORIQUE DU NATURISME,

conspire au même but; tout est subordonné à tout le corps, et tout l'est aussi à ehaque partie.

La nature est une faculté première et principale, mais il en est bien d'autres qui en dépendent et qui avec elle gouvernent le corps (1). A l'aide de ces facultés, elle attire ce qui est convenable à chaque espèce ; elle retient et prépare ce qu'elle a attiré ; elle sépare et rejette tout ce qui pourrait devenir contraire ou nuisible à l'économie.

La nature révèle l'état du corps par des phénomènes et des symptômes qui lui servent pour ainsi dire de langage. Ces phénomènes, ces symptômes, ces cris de l'organisme, indiquent : tantôt que la nature est suffisante et qu'elle triomphera de la cause morbifique ; tantôt qu'elle est impuissante et qu'il faut la soutenir; tantôt, enfin, que l'excès même de ses efforts pourrait rendre ses effets pernicieux et qu'il est urgent de ralentir et de diriger ses mouvements.

La nature a pour excitateur les impressions diverses que les modificateurs exercent sur l'économie animale.

Dans l'état normal de l'économie, la nature est purement formatrice ou conservatrice ; mais dès qu'un principe morbifique vient à exercer son action, elle devient aussitôt médicatrice, et alors son concours est tellement nécessaire, que sans lui on n'obtient rien d'utile ou de bon.

La maladie est une lutte entre la nature médicatrice

(1) Les idées de Haller, de Bordeu et de Bichat sur la sensibilité, la contractilité et les propriétés vitales, ne sont au fond que des commentaires de cet aphorisme d'Hippocrale.

et les causes morbifiques, lutte après laquelle la nature s'efforce toujours de réparer les pertes et les dommages qu'elle a causés par ses propres efforts.

Voilà dans leur expression sommaire les principes fondamentaux du naturisme, c'est-à-dire les principes qui doivent dominer et régler l'exercice de l'art médical ; ils ne sont pas nombreux, mais les déductions qui en dérivent sont infinies, et le devoir du médecin est de les formuler sous forme de corollaires.

En somme, c'est Hippocrate qui a imprimé au naturisme le caractère unitaire qui lui est propre et qui lui a valu le nomd'hippocratisme, mais au fond le naturisme n'est que la coordination raisonnée d'une foule de connaissances acquises de toute antiquité, comme Hippocrate nous l'apprend lui-même dans le paragraphe suivant que nous lui empruntons :

« La médecine, dit Hippocrate, a découvert des principes fixes et une route pure par laquelle on est arrivé depuis plusieurs siècles à une infinité de vérités précieuses. Celui qui avec du talent dirigera ses recherches en partant de ces vérités connues, en augmentera le nombre; celui, au contraire, qui, les rejetant, choisira une autre voie et prétendra avoir trouvé ainsi des dogmes fondamentaux, se trompera lui-même et trompera les autres avec lui. Il n'y a nul moyen de faire faire de nouveaux pas à la sience que de reprendre les travaux au point où ils ont été laissés. »

Conclusion : le naturisme hippocratique est un système essentiellement conciliant qui n'exclut ni le progrès

consommé, ni le progrès réalisable, mais qui fait un appel sincère à tous les systèmes, sous la simple réserve de n'accepter aucune prétention absolue, et de faire entrer au contraire chaque théorie légitime dans l'ensemble orthodoxe de sa propre constitution.

Après la mort d'Hippocrate, quelques esprits plus téméraires qu'éclairés s'efforcèrent de renverser sa doctrine, dans l'espoir de former des systèmes nouveaux avec ses débris ; mais ils en furent pour leurs peines., et ne parvinrent jamais à donner une base solide à leurs stériles essais.

Thessalus et Dracon établirent le dogmatisme (quatre cents ans environ avant J. C). Acron d'Agrigente institua l'empirisme (cent ans après); Érasistrate et Asclépiade fondèrent l'atomisme corpusculaire et le méthodisme ; Proxagore et Hérophile jetèrent les premières bases de l'humorisme; Athénée et Archigènè inventèrent le pneumatisme (vers le premier siècle de l'ère chrétienne). Mais, nous le répétons, tous ces systèmes s'écroulèrent rapidement, et le naturisme hippocratique triompha toujours de ses plus ardents détracteurs, et cela malgré les sophistications et les adultérations dont il fut l'objet; ce qui a fait dire de son histoire qu'elle est l'histoire même des révolutions de la médecine.

Ainsi donc, le naturisme, tour à tour honni ou honoré, repoussé ou recherché, a toujours reparu à la surface des sciences, et de tout temps il s'est trouvé des hommes instruits et convaincus qui ont fait refleurir ses

DU VITALISME ET DE l'oRGANICISME. 299

principes : tels ont été Galien, Fernel et Sydenham.

Galien a eu le premier l'honneur insigne de faire revivre le naturisme hippocratique, et il lui a imprimé une impulsion si puissante, qu'il a régné ensuite, pendant plus de deux cents ans, malgré Rhazès et Avicenne ; malgré les oppositions de la cabale et de la chimie pompeusement érigées en système par Albert le Grand, Roger Bacon, Arnaud de Villeneuve, Raymond Lulle, Basile Valentin; enfin, malgré Paracelse, le fougueux auteur de cette fameuse boutade si souvent paraphrasée depuis par tous les réformateurs modernes :

« Nec me unquam sectabimini, lu Avicennes, tu Galène, tu Rhazes, tu Mesue! Non ego, sed vos sectabimini, vos dico parisiensis, vos monspessulani, vos suevi, vos misnenses, vos colonienses, vos venienses, vos per Danubius aut Rhenus alit ; tu etiam Ilalia, lu Dalmatia, vos

Allienœ, vos Grecœ, tu Arabes, tu Israelita Ego

monarcho ero. »

Après Galien, Fernel a été le véritable représentant du naturisme hippocratique, et non-seulement il a saisi avec plus de science et de sûreté que ses prédécesseurs l'esprit philosophique de cette doctrine, mais encore, parmi tous ceux qui l'ont professée, il a été celui qui a mieux su la faire comprendre aux autres.

Duret, Baillou, Charlier, Daniel Sennert, Houlier et Lazare Rivière ont tous secondé les efforts de Fernel et affirmé sa doctrine; puis, cent après, Sydenham, qu'on a surnommé, à juste titre, l'Hippocrate anglais, a relevé encore une fois l'édifice séculaire ébranlé tour à tour

àOO RÉSUME HISTORIQUE DU NATURISME,

par les utopies de van Helmont, de le Boë Sylvius, de Borelli, de Bellini et dePitcarn, contre lesquelles Baghvi avait déjà protesté très-énergiquement. Nous devons à Sydenham la formule suivante : « Morbus nihil aliud est quam naturœ conamem materiœ morbificœ ex* terminationem in œcjri solutem omni ope molientis. » Nous la reproduisons ici parce qu'elle a servi de souche à toutes les définitions qui ont été données ultérieurement de la maladie par les vitalistes modernes, depuis Bordeu, Barthez, Dumas et Vitet, jusqu'au professeur Cayol .

Gordon, Dulaurens et Stahl ont soutenu et défendu aussi le naturisme, remis encore en question par les novateurs ; mais leurs théories trop exclusives, et d'ailleurs trop foncièrement imprégnées de spiritualisme, n'ont fait, le plus souvent, que l'altérer sans lui apporter le moindre secours.

Les choses ont duré ainsi jusqu'aux dernières années du xviie siècle, époque cà laquelle le cartésianisme, qui était alors en grande faveur, est venu porter un coup terrible au naturisme, en attaquant de front le dogme de la force vitale, et en rattachant toutes les fonctions de l'organisme à un pur automatisme dépendant exclusivement des lois générales de la physique, de la chimie et de la mécanique.

L'école de Montpellier s'éleva d'abord contre cette invasion du cartésianisme; mais, parla suite, il se trouva dans son sein des esprits irrésolus qui se laissèrent endoctriner par les disciples de Descartes, et finirent même

- par accepter une transaction ; — oubliant sans doute qu'en fait de science, comme en politique, les concessions n'aboutissent d'ordinaire qu'à l'affaiblissement ou à la ruine de la bonne cause !

Sauvages, Roussel et Bordeu passent pour avoir été 1 es agents trop crédules de cette déplorable fusion qui devint immédiatement la cause d'une scission très-regrettable entre les hommes les plus éminents Le mal

était fait, il fallut en subir les conséquences.

Hoffmann créa le mécanico-dynamisme ; Boerhaave imagina l'iatro-mécanicisme ; et Bordeu lui-même, le sévère Bordeu, inventa l' or gano-pliysiologisme, c'est-àdire le vitalisme hybride qui a donné lieu à toutes les théories néo-dichotomiques qui ont paru depuis, et qui ont été si funestes à la médecine.

Il ne pouvait guère en être autrement ; car déclarer formellement que la sensibilité et la contractilité sont des propriétés inhérentes à la fibre animale et exclusivement propres à la molécule vivante, c'était tout simplement abandonner gratuitement les horizons purs du naturisme pour les régions nuageuses de l'organicisme.

La médecine en était là, quand Barthez parut. Le disciple des Magnol, des Haguenot et des Fizes, vit avec douleur l'état déplorable dans lequel végétait la médecine, opprimée qu'elle était par la physique, la chimie et la mécanique, qui se partageaient en rivales l'empire des sciences, et il prit aussitôt le parti de l'arracher à cet abaissement continu.

Précisément Bordeu, qui regrettait déjà d'avoir fait

302 RÉSUMi HISTORIQUE DU NATURISME,

tant de concessions aux idées régnantes, s'attachait, par une sorte de revanche, à prouver d'une manière péremptoire que la médecine, loin de dépendre de la physique, de la chimie et de la mécanique, comme on se complaisait à l'enseigner dans les écoles, constituait au contraire une science autonome et distincte qui avait des lois spéciales qu'on devait étudier dans la série des êtres organisés. Barthez applaudit à ces grandes idées, qui étaient aussi les siennes, et il employa sa puissante activité à compléter l'œuvre de son prédécesseur.

Il recueillit et rassembla d'abord tous les faits favorables à cette thèse commune, et puis, après avoir dégagé de la multiplicité des faits tous les principes qui les dominent, il les rattacha à une cause unique qu'il désigna sous le nom de principe vital, édifiant ainsi la médecine tout entière sur le fait même de la force qui préside aux phénomènes de la vie.

Dans cette grande occasion, Barthez eut l'heureuse idée d'appliquer à la médecine la méthode de Bacon, qui n'est autre au fond que celle qu'Hippocrate avait préconisée il y a deux mille ans, et la réalisation de cette entreprise lui mérita, à juste titre, le surnom de fondateur de la philosophie médicale.

Barthez donna à cette philosophie le nom de philosophie naturelle, déclarant qu'elle consistait dans la recherche expérimentale des lois et des causes de la vie, autant que ces causes peuvent être saisies et connues par l'expérience et par le raisonnement.

Barthez ne s'en tint pas là . Après avoir reconstitué la

médecine-science, il créa la médecine-art, en instituant la théorie des indications et des contre-indications thérapeutiques, qui est à la pratique médicale ce que la tactique est à l'art militaire. Ce fut un coup de maître, car il parvint de la sorte à convertir en principes fixes et en règles pratiques des propositions générales qui étaient restées jusqu'à lui incertaines et vagues, et par le fait sans emploi.

Barthez rapportait à la structure des organes la progression, et tous les phénomènes physiques que présentent les corps organisés ; il rapportait à la force vitale les sensations, les contractions, la digestion, la nutrition, et toutes les fonctions organiques; enfin, il rapportait la perception humaine à une force distincte et supérieure à une force morale, à une âme proprement dite.

Barthez établissait une différence radicale entre les forces vitales et les forces physiques et chimiques. Ces dernières, disait-il, sont isolées et indépendantes les unes des autres; les forces vitales, au contraire, s'appellent, se correspondent et convergent toutes vers un but commun et déterminé.

Barthez admettait le fait de la force vitale proclamé par Hippocrate sous le nom de nature; seulement il substitua à ce nom celui de principe vital, employé autrefois par Aristote, en ayant soin toutefois de faire bien observer que par ce mot il entendait purement et simplement désigner la cause inconnue des phénomènes vitaux, sans rien préjuger relativement à l'essence de cette cause; il ajouta même qu'on pouvait parfaitement

30/l RÉSUMÉ HISTORIQUE DU NATURISME,

remplacer ce mot par tout autre mot, par un de ceux-ci par exemple : agent de la vie, puissance vitale, force vitale, et même tout uniment par un œ algébrique.

Barthez dit ensuite qu'on doit rapporter à cette cause unique, c'est-à-dire au principe même de la vie dans l'homme, les forces qui résident en chaque élément, en chaque partie, en chaque organe, en chaque système d'organes, et qui en assurent les fonctions tant générales de sensibilité, de motricité et de nutrition, etc., queparticulières de digestion, etc.

Pour Barthez comme pour les anciens, les mots fièvre et maladie sont synonymes ; l'un et l'autre expriment uu seul et même ordre de fonctions : l'ordre des fonctions pathologiques.

Celsc avait dit : « Denique ipsa febris quod maxime mirum videri potesl, sœpe prœsidio est. » Alexandre de Traites avait ajouté : « Febris est nisus naturœ in melius vergentis. » Sydenham et Stoll avaient répété : « Prœsidid*enim est febris ipsœ naturœ instrumentum , qui parles impuras a purissecernat. — Igitur est febris aut morbus affectio vilœ conantis mortem averlere. »

Barthez s'empara de ces définitions philosophiques; il en élargit encore le sens, et puis, après de longues méditations fécondées par son génie, il formula cette, sentence fondamentale : «La maladie est une fonction; cette fonction a un but, et ce but est l'acte même de la guérison de toute affection par la nature. »

Enfin, après avoir posé ce principe, un des plus féconds en commentaires et en applications, Barthez couronna

lui-même son œuvre en créant les méthodes naturelles, analytiques et empiriques, c'est-à-dire en fondant le code pratique de l'art médical.

Telle est en peu de mots la doctrine de Barthez : c'est le naturisme hippocratique développé, élucidé et scientifiquement formulé; c'est la philosophie de la médecine entrevue il y a vingt-deux siècles par le génie antique et constituée de nos jours par le génie moderne. Enfin, c'est la médecine traditionnelle et progressive, simple comme la nature, graduelle et lumineuse comme elle, et présentant par son ensemble l'accord admirable des principes et des règles, de l'observation et de l'expérience, de la théorie et de la pratique.

Barthez a donné le nom de vitalisme à ce magnifique commentaire du naturisme, pour opposer jusque dans les termes une digue insurmontable au flot toujours montant des sciences physiques et chimiques, espérant ainsi faire revivre sous le nom même de la vie, c'est-à-dire sous le nom du principe sur lequel la médecine repose, cette doctrine d'Hippocrate qui en définitive est la seule vraie, puisqu'elle est la science même de la nature prise sur le fait.

Le vitalisme barthézien a exercé sur la science médicale une influence immense et salutaire. En effet, après avoir été tour à tour physique, chimique, mécanique et mathématique, la médecine en était arrivée peu à peu à ne plus voir dans les symptômes des maladies que des phénomènes menaçants et pleins de danger, réclamant, tous, les moyens les plus énergiques et les plus

300 HiisUMl'î HISTORIQUE DU NATURISME,

eîtpéditife, Le vitalisme redressa tout cela; il prouva de nouveau que ces phénomènes si alarmants, que ces symptômes si redoutables ne sontque les formes divers d'tifl mouvement complexe qui aboutit à deux phénomènes distincts, l'un révélant l'état de l'économie allivlée passivement, l'autre affirmant l'effort de la nature mëdlcatricê réagissant contre le mal ou contre la cause du mal, et, sous ce double rapport, le vitalisme rendit le plus grand service à la médecine.

En effet, tous les bons esprits comprirent la portée d'une séparation aussi importante, aualytiquement établie entre des phénomènes qui révèlent des tendances et des actes si opposés; ils s'attachèrent à faire au lit même du malade la part de l'affection et celle de l'action médicatrice, et ils parvinrent ainsi à fonder une thérapeutique naturelle sur l'interprétation clinique des symptômes, c'est-à-dire sur la nature même des choses.

Eli bien, malgré tous ces avantages, malgré l'incontestable supériorité de ses princ ipes et l'excellence de ses doctrines, le vitalisme a rencontré comme tous les autres systèmes ses incrédules, ses détracteurs et même ses ennemis ; de là sont venues toutes les déviations qu'il a subies et qui se sont caractérisées dans le système de Brown; dans l'organo-vitalisme de Bichat, et dans la doctrine de l'irritation si hardiment conçue et si vigoureusement professée par Broussais !

En tout cas, il est un fait capital qui ressort de l'étude approfondie de tous les systèmes : c'est que la pensée hippocratique rayonne au fond de tous, active et forte,

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et qu'ils ne diffèrent réellement les uns des autres que par des nuances imperceptibles, quelquefois même par de simples et puériles substitutions de mots inventés comme à plaisir par des gens qui, par ces stratagèmes, ont espéré peut-être passer un jour à la postérité sous lé nom pompeux de chef d'école.

En effet, qu'est-ce que le pneuma dans le système d'Athénée, si ce n'est la nature d'Hippocrate? Qu'est-ce que la force vitale et les esprits vitaux animaux et naturels dans le système de Galien, sinon la nature et les facultés d'Hippocrate? Qu'est-ce enfin que l'archée dans le système de Paracelse, si ce n'est toujours la nature providentielle des anciens?

Et d'autre part, que fait Van Helmont, disciple de Paracelse, quand il invoque avec son maître la puissance d'un archée animateur et directeur de l'économie animale, ayant sous ses ordres toute une légion d'archées. inférieurs? 11 évoque, sous d'autres noms les esprits de Galien ou les facultés multiples d'Hippocrate.

Que font Gordon, Dulaurens etStahl, quand ils professent que toute l'activité de l'homme est subordonnée à la toute-puissance de l'âme ? Et Frédéric Hoffmann , qu'entend-il dire quand il avance : 1° qu'un éther sécrété parle cerveau est la cause des phénomènes de la vie ; 2° que cet éther imprime à l'organisme la tonicité, la sensibilité et la motilité nécessaires à l'exercice des fonctions de la vie; 3° qu'une âme consciente règne sur le tout, mais que cette âme, qui est temporairement unie au corps, diffère essentiellement de l'éther qui anime les organes,

ces fidèles serviteurs de l'âme? Disons-le nettement, Van Helmont, Gordon, Dulaurens, Stahl et Frédéric Hoffmann répètent exactement la même chose sous des noms différents, et ils ne font par conséquent que donner des commentaires plus ou moins heureux des grandes pensées répandues dans les livres d'Hippocrate et de Galien.

Ici arrêtons-nous un instant à Frédéric Hoffmann, et constatons d'abord que c'est bien à lui, et non pas à M. de Bonald, comme on le fait ordinairement, qu'il faut rapporter cette belle pensée : « L'homme est une intelligence servie par des organes. » Prouvons ensuite que cette pensée, qui est très-digne de fixer l'attention et de charmer l'esprit, n'est pas cependant en opposition avec les principes que nous développons.

En effet, l'homme est bien une intelligence servie par des organes ; mais comme, au fond, les organes qui servent cette intelligence sont déjà vivants quand l'âme s'en empare, on est bien obligé, pour expliquer ce fait, d'admettre en principe qu'il existe une force qui a antérieurement communiqué le mouvement aux organes, et que cette force est celle qu'Hippocrate, dans son langage discret, appelait tout simplement la nature... Donc Frédéric Hoffmann, comme tous ses prédécesseurs, n'a fait réellement que substituer une expression à une autre, quand il a désigné sous le nom à'éther organique ce que, suivant les temps, on a successivement appelé : pneuma, esprit, souffle, nature ou vie. Passons à Boerhaave.

Que distingue-t-on dans le système de Boerhaave? Toujours et encore l'idée hippocratique, c'est-à-dire la force vitale présidant aux phénomènes de la vie, mais rien en deçà, rien au delà. Et dans celui de Bordeu? Une espèce de dichotomisme qui, d'une part, reconnaît dans l'organisme l'existence de forces vitales et de propriétés propres à la fibre animale ; qui, de l'autre, affirme par supplément, que la sensibilité constitue le fond de la vie commune à l'homme et aux animaux, mais qu'elle est relevée chez lui par l'action de l'âme, ce qui le place à la tête de la création. Par conséquent, ce sont encore la sensibilité et la motilité, c'est-à-dire les attributs de la vie, qui sont dans ces systèmes, comme dans tous les autres, arbitrairement substitués à la nature et aux facultés d'Hippocrate.

Les mêmes réflexions sont applicables aux doctrines de Cullen, de Brown, de Bichat et de Broussais. Ainsi, dans le système de Cullen, c'est le fluide nerveux qui est représenté comme le principe de vie ; dans le système de Brown, c'est l'excitabilité qui explique tout. Dans la doctrine de Bichat, naïvement acceptée comme une nouveauté par certains enthousiastes, c'est encore la force vitale et les propriétés vitales qui servent de base à tout le système. Enfin, dans la doctrine de Broussais, qui n'est au fond que la doctrine de Brown retournée, ce sont les mots force plastique, chimie vivante, irritabilité et irritation, qui tiennent lieu de tout, et qui, prononcés dans ses cours scientifiques avec une intonation stridente, ont passionné pendant vingt ans tout un peuple de béats,

310 K&SUMÉ îMSTOiuyuK du NATURISME,

et jeté en convulsion lu plupart des doctrines médicales !

Et cependant il a suffi de remplacer les paroles sacra, mentellesdu maître par des mots bien simples :1a nature, la vie, la réaction, pour renverser tout l'édifice qu'il avait élevé. Et maintenant que tout est calme,. chacun se demande avec étonnément comment et par quel étrange effet de fascination, Broussais, qui a plutôt tonné que professé sa doctrine, a pu conquérir aussi promptement et à si peu de frais de si ardents prosélytes.

En somme, l'analyse à laquelle nous venons de soumettre le principe constitutif des diverses doctrines, prouve, selon nous, d'une manière péremptoire, que tous ces systèmes sans exception invoquent comme principe fondamental un fait unique, universel, reconnu par les anciens et par les modernes, et que ce fait est celui de la vie animant l'organisme et présidant à la formation, à la conservation et à la guérison des êtres.

Maintenant, peu importe que la vie, c'est-à-dire que la force, qui suffit à tout, soit inhérente ou adventive à l'économie, qu'elle soit le propre d'un fluide particulier ou d'une action moléculaire. Le point important est de savoir que cette force existe, qu'elle se révèle par des phénomènes et par des actes, et qu'elle a reçu en tout temps, en tout lieu et dans toutes les langues, un nom en rapport avec les principes de la philosophie régnante aux différentes époques de la science.

Enfin, l'essentiel, au point de vue de l'art médical, est de reconnaître que la force vitale est dirigée par des

PU MTALISMi: Kl l>K l.'oUGANICISMli. Oïl

lois spéciales, et que ce qu'on appelle l'action médicatrice de la nature n'est autre que l'action même de l'organisme remplissant ses fonctions pathologiques sous l'influx direct et universel de la vie.

lMiilosopuic médicale de Bai-tucz, 011 principe* du vitalismo (1) •

La philosophie médicale a pour objet l'étude des phénomènes de la vie et de leurs causes. Elle classe les faits vitaux, elle les généralise, elle les synthétise, et elle compose ou perfectionne ainsi la véritable science médicale.

La philosophie médicale observe d'abord l'ensemble des faits, elle constate ensuite les lois qui les dirigent; puis elle remoute méthodiquement des faits particuliers aux faits généraux, des faits généraux aux forces qui les produisent, et de celles-ci à la force unique et absolue qui les domine toutes.

La philosophie constate l'action des causes, c'est-àdire l'ordre de succession de leurs effets, et le caractère des lois qui assurent ces effets ; mais elle ne saurait aller au delà, car, ignorant la nature des causes, elle est réduite à ne les entrevoir qu'à travers leurs effets.

En conséquence, elle assigne aux causes expérimentales des noms synonymes et indéterminés, tels que ceux-ci : principe, puissance, faculté, parce que ces

(1) Ces principes, qui forment les vraies semences de la philosophie médicale, sont extraits ou déduils en partie des livres de Barthez, en partie des commentaires que le professeur Lordat en a donnés.

mots établissent purement et simplement l'existence de ces causes, sans rien affirmer touchant leur nature eu leur essence.

Expliquer un phénomène, c'est tout simplement démontrer que les faits qui l'engendrent se suivent dans un ordre analogue à l'ordre de succession de quelques faits plus familiers, et par conséquent plus connus.

L'état présent de chaque science naturelle autorise à y admettre un certain nombre de causes expérimentales qui correspondent à la comparaison analytique des phénomènes qu'elles déterminent ; mais il est également nuisible à la constitution d'une science de trop étendre le nombre des causes ou de trop le restreindre. Ainsi, par exemple, dans l'étude de la nature, les anciens ont trop multiplié le nombre des causes, et trop souvent invoqué une cause ou faculté naturelle pour rendre compte de phénomènes qu'ils auraient pu expliquer par leur analogie avec d'autres phénomènes dépendants de facultés qu'ils avaient déjà admises; de plus, ils ont aggravé encore cette multiplication vicieuse des causes en appliquant à chacune d'elles le nom d'une affection morale ou autre qu'ils supposaient devoir exister dans un principe inconnu : en donnant, par exemple, pour cause de l'ascension de l'eau dans les pompes la soidisant horreur du vide éprouvée par la nature!

Toutefois ces erreurs ne justifient pas les diatribes qu'on a lancées contre la philosophie et contre ses imperfections; car la philosophie n'est pas répréhensible pour avoir établi des causes ou des facultés occultes, mais

seulement pour n'avoir pas su limiter le nombre de ces facultés d'après l'état présent des connaissances précises sur la valeur de ces faits.

Certains auteurs sont tombés dans un excès opposé en abaissant au contraire le nombre des causes expérimentales fort au-dessous de celui qu'indique l'observation ; d'autres sont même allés jusqu'à rapporter toutes les forces motrices du corps à la seule force de communication du mouvement par l'impulsion, cherchant ainsi à réduire à une seule force les facultés occultes des anciens qu'ils espéraient ainsi faire disparaître un jour tout à fait! Ces erreurs sont bien graves, et elles font sentir toute la nécessité de revenir et de se conformer aux enseignements de la logique médicale.

En thèse générale, dans toute science naturelle, les hypothèses qui ne sont pas déduites des faits propres à cette science, mais de faits empruntés à une science plus ou moins étrangère, sont contraires à la bonne manière de philosopher. Il serait absurbe, en effet, pour voir un objet, d'en regarder un autre dont on n'aurait pas prouvé l'identité avec le premier, car ce serait pour ainsi dire aller à Londres pour savoir ce qui se passe à Paris : c'est pourtant ce qu'on a presque toujours fait dans la science médicale, où, au lieu d'étudier les êtres vivants dans les phénomènes qui leur sont propres, on les a presque toujours étudiés dans les corps privés de la vie.

C'est en calculant, en déterminant le nombre respectif des faits bien observés qui se rapportent à chaque cause générale ou faculté expérimentale, qu'on parvient à

ola Rlisu.Mii HISTORIQUE m NATURISME,

découvrir les lois de cette cause, qui sont véritablemenl expérimentales, puisqu'elles sont l'expression de fait] arrangés d'après leurs grandes et légitimes analogies.

De cette manière on ne prend aucun engagement avec des idées préconçues, pas même avec les dogmes qu'ofl aurait pu primitivement établir, et il en résulte qu'on peut changer les causes expérimentales elles-mêmes] si, par une comparaison analytique plus exacte de leurs lois, on juge convenable de les classer différemment.

D'autre part, on n'admet aucune notion intermédiaire aux phénomènes pour servir de lien ou de moyen d'explication à ces phénomènes; on déclare au contraire qu'on ne veut et qu'on ne peut pénétrer dans leur mécd nisme intérieur. On reconnaît simplement que les phénomènes auxquels on est remonté graduellement en suivant leur succession doivent avoir une cause ; niais on n'affirme rien sur la nature ni sur le mode d'action de cette cause; on constate qu'elle existe et qu'elle agit; on étudie son action d'après les phénomène qu'elle présente, et l'on érige ensuite en lois générales ou particulières les résultats obtenus.

Dans la recherche des lois d'une cause ou faculté expérimentale, on doit employer le nom de cette faculté préférablement à tout autre : ainsi, par exemple, on doit se servir du mot sensibilité lorsqu'on étudie les lois de cette propriété, quoique cependant on ne sache pas ce que c'est que la sensibilité. Cette dénomination a un sens vague et indéterminé. Elle ne spécifie rien relativement à la nature de cette force, on l'emploi." eepen-*

DU VITAMSME ET DE LOlUiANICISME. 315

(lanl pour no pas se jeter dans une hypothèse quelconque; alors on peut étudier les phénomènes avec netteté et selon leurs analogies les plus légitimes, sans que l'esprit soit enchaîné par aucune prévention.

Encore une fois, les mots de ce genre n'indiquent rien par eux-mêmes; ils ne signalent que la cause inconnue des phénomènes; si l'on y mêle une autre idée, quelle qu'elle soit et quelque probable qu'elle paraisse, ce ne peut être qu'une hypothèse qui sera la source de mille erreurs. Ce ne sont donc que des moyens artificiels de classification destinés simplement à fixer la pensée sur certains points de vue, afin qu'elle ne s'égare point dans les vaines illusions de l'esprit. Ces mots ne doivent jamais avoir d'autre sens que celui que leur donnent les faits eux-mêmes : car, que le sens ajouté soit formel et décidé, indéterminé ou vague; que ce soit une idée positive, ou une simple conjecture, une conception subtile ou grossière, métaphysique ou mécanique, on ne recevra jamais son appoint sans de graves inconvénients.

Les mots doivent exercer ici les mêmes fonctions que œ et y dans les mathématiques ; ces lettres n'expriment aucune valeur par elles-mêmes, mais elles tiennent heureusement la place d'une valeur arbitraire et erronée que Ton prendrait nécessairement, si l'on croyait devoir commencer le problème par une solution approximative, et si l'on faisait entrer celle-ci dans les calculs, qui, par cela seul, deviendraient de plus en plus inexacts. Enfin, les mots permettent de faire les opérations qui doivent Çôuduireà la solution véritable. C'est ainsi que la déno-

mination de sensibilité ne signifiait pas grand'chose quand on s'en est servi pour la première l'ois ; mais lorsqu'à l'aide du mot, on a étudié tous les faits relatifs à la sensibilité, et qu'on a pu en établir les lois générales, ce mot les a rappelés. Maintenant, il les réunit en un seul faisceau, et il les empêche de s'isoler et de se perdre dans les hypothèses, ce qui serait arrivé inévitablement si l'on avait commencé par prendre une idée plus décidée du sujet.

D'après cette manière de raisonner, on donne le nom de principes aux causes générales des phénomènes du mouvement, et de la vie, qui ne sont connues que par leurs lois, que manifeste l'observation. On n'entend désigner par ce nom que le commencement, l'origine, le principe de ces phénomènes : ainsi, on appelle principes de mouvement, les causes qui produisent les mouvements delà matière inerte. Dans l'état actuel des sciences physiques, les causes expérimentales sont l'impulsion, l'attraction ou la gravité, l'élasticité et l'affinité chimique. L'expérience ne nous conduit pas au delà de ces phénomènes primitifs et des causes qu'ils supposent et représentent; ces mots ne font qu'exprimer les causes cachées, occultes, inaccessibles à tous nos moyens d'investigation. Vouloir pénétrer plus avant et s'enfoncer dans le mécanisme intérieur de ces phénomènes primitifs, c'est vouloir s'égarer dans mille hypothèses, c'est abandonner l'expérience et se livrer gratuitement aux suppositions.

Barthez reconnaît que les plantes obéissent à des lois

DU V1TALISME ET DE l'ûRGANIGISME. 317

qu'on ne peut rattacher aux lois physiques, et qu'il faut par conséquent pour elles, comme pour les animaux, admettre de nouvelles forces et de nouvelles causes qui correspondent à d'autres modes d'action et à une nouvelle série de faits.

Les causes ne doivent pas être expliquées, pas plus que l'attraction et l'affinité. Il faut se contenter de savoir, et c'est l'observation qui nous l'apprend, que les forces vitales diffèrent essentiellement des forces physiques et chimiques; que celles-ci sont isolées et indépendantes; que les forces vitales, au contraire, se correspondent et se concertent dans un but identique; qu'ainsi, par exemple, les forces sensitives et motrices s'unissent et se lient si étroitement, qu'on dirait qu'une seule et même cause enchaîne deux phénomènes qui ne sont que deux expressions différentes d'uu même principe.

Cette dernière considération oblige à reconnaître une cause unique de la vie, quel que soit d'ailleurs le nom que l'on donne à cette cause ; on peut par conséquent lui donner le nom de principe vital, mais à la condition que ce nom n'implique dans l'esprit aucune explication de l'essence même de la vie, et qu'il ne laisse dans l'esprit d'autre idée que celle de la cause inconnue de la vie.

Barthez nous prouve, par ces paroles, que s'il rallie toutes les forces vitales sous une seule dénomination, c'est uniquement parce que toutes les forces de la vie se correspondent et se rattachent toutes, comme à leur source commune, à un principe unique, à une seule et même cause, et que ce fait ne saurait être impunément

318 iiistoriqiii: DU natirisme.

négligé dans une étude atiatytlque des pbénomènès de la vie.

Pour Barthez, cette condition est fondamentale dans l'ordre des vérités scientifiques, et la plupart des systèmes de physiologie n'ont échoué, selon lui, que parce qu'ils n'avaient pas assez tenu Compte de ce principe qui est la base Blêtile de la logique dans l'œuvre délicate de la délimitation des sciences.

Avant Barthez , beaucoup d'auteurs avaient déjà reconnu et proclamé l'existence d'un principe vital, mais tous avaient cherché à donner une idée de ce principe en se servant de comparaisons plus ou moins exactes empruntées les unes à la chimie, les autres à la physique et même à la métaphysique. Barthez seul a présenté le principe vital comme une notion abstraite et indéterminée, en recommandant expressément de ne point chercher à déterminer la nature ou l'essence de ce principe, attendu qu'on n'y parviendrait qu'en employant des hypothèses, ce qui serait très-préjudiciable à la science.

Après avoir fait un précepte de ce principe, Barthez a résumé, analysé et discuté toutes les opinions anciennes et modernes émises par les philosophes et par les médecins sur l'essence et les causes de la vie ; mais, toujours fidèle à sa propre philosophie, il n'a jamais adopté ni prôné exclusivement aucune de ces opinions.

Il se peut, dit-il, que, d'après une loi générale établie par l'Auteur de la nature, une faculté vitale douée de forces sensitives et motrices survienne nécessairement d'une manière indéfinissable à la combinaison de matière

DU V1TALISME ET DE L 0RGANIC1SME . 319

dont chaque animal est formé, et que cette faculté renferme la raison suffisante des mouvements nécessaires à la vie de l'animal pendant toute sa durée. Il est possible aussi que ce principe ne soit qu'une faculté innée qui appartient au corps animal et qui y produit et dirige, suivant des lois primordiales, toutes les séries de mouvements spontanés dont ce corps est susceptible. Un ar* divin peut faire que, dans un système de matière, les mouvements automatiques de chaque partie concourent à la formation et à la réparation du tout, et que le corps animé ressemble, suivant la pensée ingénieuse de Galien, à la forge de Vulcain dont les soufflets mêmes étaient vivants..! Mais il se peut aussi que Dieu unisse à la combinaison de matière qui est disposée pour la formation de chaque animal un principe de vie qui subsiste par lui-même, et qui diffère dans l'homme de l 'âme pensante!

« On n'a pas su ou voulu m'entendre, dit Barthez, quand on a affirmé que je faisais consister la nouveauté de ma théorie dans l'adoption d'un principe vital comme d 'un être dont il suffisait de supposer l'existence et l'action pour expliquer toutes les fonctions de la vie. Mon objet est simplement de rapporter les faits que présentent les phénomènes de la vie à des analogies simples et très- Itendues, pour approcher de plus en plus de connaître les forces et les fonctions de la vie.

» A la vérité, dans le cours de mon ouvrage, je personnitie quelquefois le principe vital, mais c'est tout simplement pour en parler d'une manière plus commode.

Aussi, comme je ne veux lui attribuer que" ce qui résulte immédiatement de l'expérience, rien n'empêche qu'aux expressions qui représentent ce principe comme un être distinct de tous les autres et existant par lui-même, on ne substitue la notion abstraite qu'on peut s'en faire comme d'une simple faculté vitale qui nous est inconnue dans son principe, mais qui est douée de facultés sensitives et motrices.

» Enfin, n'importe qu'on attribue ou qu'on refuse une existence particulière ou propre à ce que j'appelle le principe vital; mais je suis la véritable méthode de philosophie, lorsque je considère les fonctions de la vie dans l'homme comme étant produites par les forces d'un principe vital et régies suivant ses lois primordiales. »

Telle est la philosophie de Barthez ; son objet est de ramener la science médicale au rapprochement de faits vitaux bien observés, aux analogies simples et étendues de ces faits, aux lois spéciales que ces analogies indiquent, lois qui mènent naturellement à la considération des causes expérimentales se résolvant définitivement en une cause unique.

Cette méthode conduit à une synthèse générale, et elle est vraiment la seule dont on puisse attendre des progrès en médecine : car elle est la seule qui, en s' élevant aux plus hautes considérations philosophiques, emhrasse à la fois les principes les plus abstraits et les détails les plus élémentaires de la science.

Icifiuit l'exposé historique du naturisme ou del'hippocratisme; nous allons maintenant aborder celui du vita-

lisme, c'est-à-dire de l'hippocratisme développé et perfectionné d'après les principes de philosophie institués par Barthez.

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