‹ Institutions d'Hippocrate, ou, Exposé philosophique des principes traditionnels de la médecineChapitre 61 sur 84 · DE L'ORGANICISME · texte numérisé non relu

DE L'ORGANICISME

L'organicisme est le système qui, en médecine, ramène la pathologie tout entière à la lésion matérielle des organes , c'esl-à-dire à l'altération des solides , des liquides ou de leurs éléments.

Comme conception systématique, l'organicisme remonte aux doctrines philosophiques de Thalès, de Leucippe, d'Épicure et de Lucrèce; du moins, c'est de ces souches que sont sortis l'atomisme corpusculaire d'Asclépiade et le méthodisme de Thémison, qui, après bien des siècles, ont donné lieu au solidisme de Baglivi dont dérivent tous les organicismes modernes. Toutefois, c'est clans le Sepulcretum de Théophile Bonet et dans l'ouvrage de Morgagni , De sedibus et causis morborum per anatomen indigatis, qu'apparaissent les premiers rudiments de l'organicisme proprement dit Théophile Bonet en a jeté les bases quand il a rapporté toutes les causes des maladies à l'état anatomo-pathologique des organes ou des tissus; Morgagni a complété l'œuvre de son prédécesseur quand il a dit qu'avec le secours de l'anatomie pathologique on parviendrait un jour, non-seulement

lisme des propriétés vitales) et au vitalisme de la Revue médicale (vitalisme psychique).

Mais comme, par le fait, ces trois communions du vitalisme n'ont jamais constitué que les schismes d'une seule et même doctrine diversement interprétée, il en est tout simplement résulté que l'échafaudage du docteur Sales-Girons s'est immédiatement écroulé comme un château de cartes, tandis que le naturisme orthodoxe est resté, comme toujours, solide et ferme sur ses bases et sur ses principes. (Ed. A.)

'Ml\ RÉSUME HISTORIQUE DU NATURISME.

à découvrir toutes les causes des maladies, mais encore à déterminer, à montrer du doigt leur véritable siège.

A la vérité, l'expérience n'a pas toujours justifié les pompeuses promesses de ces deux apôtres de l'organicisme naissant, mais l'anatomo-pathologisme n'en a pas moins bien fait son chemin. Beaucoup de médecins ont cessé de considérer l'organisme comme un système dont toutes les parties sont régies par une force active qui offre le type d'un gouvernement intérieur et supérieur ; d'autres n'ont plus voulu voir en lui qu'un mécanisme passif, qu'un assemblage de rouages sans aucune subordination à un principe unique régulateur; et peu à peu on a fini par abandonner les grandes leçons d'Hippocrate sur l'unité vitale et sur la force médicatrice de la nature, pour concentrer toute son attention sur la composition des humeurs et sur l'état moléculaire des organes, c'est-à-dire, sur tout ce qui est fluide, matière ou mécanisme!

Bien plus, l'imagination, séduite par des apparences trompeuses, se flatta un jour du fol espoir de trouver dans la matière les secrets de la raison et de tout expliquer en médecine par le jeu des organes; elle en appela aux dépositions de tous les sens à la fois, et peu s'en fallut alors que l'esprit abusé par eux ne niât l'espace, le mouvement et le temps, sous le vain prétexte qu'on ne peut ni les saisir, ni les toucher, ni les peser !

Quoi qu'il en soit, l'organicisme a été, à son début ,

Dli YlTALlSMli PX M L0HGAN1CISMK. ô/D

moins un système proprement dit qu'une méthode uouvelle d'investigation exclusivement appliquée à l'étude des maladies. Ainsi, dans le principe, il s'est borné à établir les rapports qui existent entre l'état pathologique des organes et les symptômes qui révèlent cet état; il a indiqué ensuite les causes organiques des malades, mais il nest pas allé au delà. Or, ce sont là sans contredit deux points très- importants, mais cependant il y a encore loin de ces considérations aux vastes proportions d'un système.

L'école de Montpellier s'éleva immédiatement contre la nouvelle direction qu'on cherchait à imprimer aux études médicales, et elle parvint d'abord à en conjurer les mauvais effets par un heureux rappel aux vrais principes et par la vulgarisation des méthodes nosologiques qui ont leur point d'appui dans la nation des phénomènes extérieurs des maladies. Néanmoins le feu mal éteint couvait encore sous la cendre, et l'organicisme se ranima aux courants de la philosophie régnante, qui s'efforçait alors de matérialiser toutes les sciences et de les grouper dans un vaste code qui reçut plus tard le nom pompeux à' Encyclopédie.

Bichat parut. Il imprima un tel essor à l'organicisme et à l'organo-pathologisme, que ces deux sciences finirent par s'absorber, au point de ne pks .ormer qu'une seule et même science, l'anatomisme !

On vit alors des choses étranges. À la nature d'Hippocrate, force médicatrice active et pour ainsi dire intelligente, on substitua l'irritabilité de Haller, force passive

o7() RÉSUMÉ HISTORIQUE DU NATURISME,

et muette! — Au langage précis et souple de la médecine hippocratique on opposa la technologie inflexible ei sèche de l'anatomie pathologique fraîchement illustrée par les travaux de Hunter et de Morgagni, mais incapable au fond de remplacer les larges formules des anciens! Enfin, on cessa de considérer l'organisme comme un être collectif qui a la faculté de réagir contre les causes morbifiques, et l'on ne reconnut plus en lui qu'un mécanisme fatalement soumis à l'action changeante des agents extérieurs.

La médecine souffrit autant de ce déplorable état de choses que de l'invasion des sciences accessoires et de l'impatronisation de leurs procédés et de leurs idiomes. D'abord, elle y perdit son autonomie ; elle dégénéra peu à peu en un véritable cadavérisme; enfin elle en vint jusqu'à effacer es mots principe, philosophie, théorie, qui signifient lumière, savoir, conception, et à les remplacer par ces expressions : pratique, opinion personnelle, expérience individuelle, qui sont très-souvent synonymes de routine, ignorance, aveuglement.

Et puis, chose plus grave encore, des hommes trèssavants et d'un esprit supérieur se mirent à la remorque des novateurs, et l'on entendit Bordeu, le célèbre Bordeu, dont l'école de Montpellier et l'école de Paris se disputent encore le nom, déclarer formellement que la vie consiste clans la sensibilité et la motilité, et que ces propriétés prennent leur source dans l'organicisme, c'est-àdire, dans le tissu des organes, dans la fibre animale. Ainsi commença cette espèce de tératologie à laquelle

DU VITALISMB ET DE l'oUGANICISME. 377

od donna orgueilleusement le nom de doctrine des propriétés vitales.

Quoi qu'il en soit, ce fut pour l'organicisme le commencement d'une ère brillante. 11 se fortifia successivement de tous les arguments invoqués dans les doctrines de Brown, de Bichat et de Broussais, et surcomposé de la sorte, il arriva jusqu'au professeur Rostan, qui le remania habilement, et fixa ses dogmes dans un travail très-remarquable, intitulé : Principes de l'organicisme.

Cette œuvre fortement conçue fut regardée, à son apparition, comme une digue prudemment opposée aux envahissements de la doctrine physiologique qui menaçait alors de tout renverser; mais peu à peu l'esprit de parti s'empara de ce large commentaire, l'interpréta à sa manière et finit par l'exploiter tout entier à son profit. Cependant on verra, par les conclusions de M. Rostan, que nous allons reproduire, que les principes du savant professeur sont loin de répondre aux spéculations et aux interprétations des organiciens matérialistes !

Conclusions de m. le professeur Rostan.

La vie est, physiologiquement parlant, l'organisme en fonctions.

L'organisme est doué de propriétés qui lui sont propres; mais comme ces propriétés procèdent de la matière organisée, il est logique de les désigner sous

378 résumé msToiuyuii du natukisme,

le nom de propriétés organiques ou de propriétés des organes.

D'autre pari, comme la réaction vitale, œuvre de l'organisme vivant, est le fait qui en pathologie domine tous les autres faits, la raison veut également que ce fait serve de base à la médecine théorique et pratique.

Tel est le sens condensé, sinon le texte, des conclusions formulées par le professeur Rostan ; elles le classent parmi les vitalistes, quoi qu'en disent ceux qui, n'ayant pas suffisamment approfondi ses doctrines, ou suivi sa clinique, s'obstinent encore à ne voir en lui qu'un organicien exclusif.

Ce qui a pu les tromper, c'est que M. Rostan rattache la vie à l'organisation et les propriétés vitales au tissu des organes; mais comme, en définitive, il admet en principe le fait fondamental de la réaction; comme il attribue, d'autre part, à l'organisme ce que les naturistes attribuent à la nature, c'est-à-dire l'œuvre de la guérison ; enfin, comme au lit du malade il invoque les principes du naturisme et en applique judicieusement les préceptes, il est évident pour nous que par ses théories, comme par sa pratique, M. Rostan est naturiste.

Maintenant, que dirons-nous de la scission qui existe entre la science et l'art, entre la théorie et la pratique, entre le principe et l'application? — C'est incontestablement un des faits les plus affligeants de notre époque, et certes l'histoire impartiale s'autorisera bientôt de cette immense défaillance pour juger très-sévèrement les hommes irrésolus, organiciens ou vitalistes, qui

théorisent d une manière et pratiquent d'une autre, car il n'est malheureusement que trop vrai que les choses se passent ainsi chez les uns et chez les autres!

L'organieisme a subi des fortunes bien diverses depuis que M. le professeur Rostan l'a revivifié. On l'a vu tour à tour prôné ou attaqué avec excès, s'amalgamer à l'anatomisme, à l'anatomo-pathologisme ou à la chimiatrie. Et aujourd'hui qu'il se sent abandonné de toutes parts, il demande pour ainsi dire des lettres de créance au vitalisme dichotomique de MM. Pidoux et Dechambre.

Du reste, l'organieisme a tellement souffert des adultérations auxquelles il s'est prêté, qu'il ne lui reste guère aujourd'hui que son nom devenu lui-même la marque fatale de tous les systèmes sophistiqués !

Au fait, la plupart de ses théories sont détestables. Ce sont elles qui, en jetant en circulation cette proposition erronée : La vie est le résultat de l'organisation, a entraîné des hommes de valeur à débiter ex calhedrâ des banalités de la force de celles que nous allons reproduire :

«La vie est une modification des propriétés inhérentes à la matière organisée. » (Littré.)

« La vie consiste dans le double mouvement d'assimilation et de désassimilation qu'une substance organisée présente d'une manière continue et sans se détruire. » (Michel Lévy.)

« La matière dont l'homme est composé imprime par supplément la sensibilité, le mouvement, l'intelligence, la volonté et la conscience aux êtres susceptibles de cet

apanage; par conséquent, l'âme humaine n'est en réalité que l'ensemble du cerveau et de la moelle épinière. »

Voilà les formules esthétiques que l'organicisme a enfantées : que vous en semble? Est-il une définition plus creuse et plus fausse que celle de M. Littré?

Peut-on, passez- nous l'expression, peut-on slercoriser la vie avec plus d'abandon germanique et de poésie tudesque que l'entreprend, en sommeillant, M. Michel Lévy du Val-de-Grâce ?

Enfin, n'est-ce pas la désespérance même qui déborde des paroles anémiques du docteur X. . .? En vérité, cela décourage; mais, heureusement, la raison publique a déjà fait justice de ces hérésies, et elle protestera toujours contre toutes les théories qui, en ravalant l'homme au niveau des viscères et des kystes, tendraient à le déshériter des nobles prérogatives de son essence. Maintenant résumons brièvement ce que nous avons dit de l'organicisme.

Esprit et corollaires «le Porgaulclsiue.

L'organicisme repose sur la notion expérimentale des lésions organiques et sur la connaissance du siège anatomique de ces lésions.

Toute maladie est produite par une lésion qui la caractérise ; cette lésion existe alors même qu'on ne peut constater sa présence, soit pendant la vie, soit après la mort! Dans ce cas elle est latente, mais le progrès des

lumières et le perfectionnement des moyens d'investigation permettront de la dévoiler au jour.

Il n'y a ni entités morbides, ni diathèses, ni fièvres essentielles, ni réactions, ni crises, mais simplement des organes qui se congestionnent, qui s'irritent ou s'enflamment, qui se déphlogistiquent, se syphilisent ou se cancérisent !

De même, il n'y a ni spécifiques ni antidotes proprement dits, ni remèdes spéciaux, mais tout uniment des substances simples à l'aide desquelles, passez-nous l'expression, on fait des réparations locales, sauf à recourir aux saignées plus ou moins exténuantes, si l'économie se montre trop réfractaire aux moyens ordinaires.

Tout organe lésé subit un ou plusieurs degrés d'altération et de décomposition qui conduiraient infailliblement le malade à sa perte, si l'on ne se hâtait d'arrêter le mal à sa source.

Le nom d'une maladie doit, avant tout, désigner la lésion organique qui spécifie cette maladie.

Il faut attaquer immédiatement et résolument toute maladie par des moyens capables de modifier ou de guérir la lésion matérielle qui l'a produite et qui l'entretient.

En résumé, la vraie méthode consiste à chercher par l'examen des symptômes la lésion matérielle qui occasionne les troubles fonctionnels, et à diriger immédiatement tous les moyens d'action contre cette lésion matérielle.

Les organiciens professent sur les fonctions de l'économie des théories qui leur sont propres : ils ne voient

en elles 411e les ell'els d'un nircaiiisme physico-chimique dont l'intégrité dépend du bon état des solides et des liquides. — De plus, ils n'adiiiHtenl qti'iW seul ordre de fonctions, l'ordre des fonctions physiologiques; quant aux fonctions nosologiques et pathologiques, ils ne semblent même pas se douter de leur nom; ce sont les modifications ou les dérangements des fonctions physiologiques. En revanche, ils reconnaissent toute une maladie et quelquefois même plusieurs maladies clans la simple agglomération de petits boutons bleus ou roUges disséminés sur la muqueuse ou sur la peau ; alors ils établissent des classifications de maladies et de sous-maladies si compliquées et si variées, qu'il est impossible d'asseoir la moindre idée médicale ou de fonder le moindre traitement rationnel sur des délimitations aussi arbitraires et aussi futiles.

Néanmoins l'organicisme a rendu quelques services à la médecine : il a rattaché à des lésions organiques ou à l'altération des liquides des groupes entiers de phénomènes dont la cause et le lien avaient jusqu'alors plus ou moins échappé à l'attention des observateurs ; il a jeté de vives lumières sur plusieurs points oubliés ou mal jugés de pathologie générale. Enfin, il a remanié avantageusement quelques parties de la nosologie, en créant ou en supprimant certaines classes d'affections.

Mais, pour quelques légers services, que d'erreurs n'at-il pas enfantées! que de principes séculaires n'a-t-il pas abrogés! que de vérités importantes n'a-t-il pas étouffées! Procédons par ordre.

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L'organicisme a détourné l'attention île l'étude de l'homme vivant et réagissant pour la porter exclusivement sur l'étude de l'état matériel des organes et des liquides; il a imposé à la médecine des procédés d'investigation qui ont renversé de fond en comble les méthodes qui lui sont propres ; il a détruit toutes les assises de la pathologie : d'une part, en rattachant toutes les affections à des lésions organiques, et, d'autre part, en confondant les maladies avec les affections, les affections avec les réactions et les réactions, avec les désorganisations qui n'en sont le plus souvent que les résultats éventuels; enfin, il a matérialisé les actes de la vie en attribuant à des lésions de tissu des séries de phénomènes qui ne sont que l'expression même des réactions de la vie.

Puis, il a présenté la connaissance du siège des maladies comme la base de tout examen et de tout diagnostic, oubliant malheureusement que cette expression, le siège des maladies , implique forcément l'idée de quelque chose de fixe, de matériel, d'arrêté, de durable, et par conséquent qu'il serait souverainement absurde d'appliquer une pareille qualification à des phénomènes, ou, pour mieux dire, à des actes qui ont une cause finale, un objet direct, un but déterminé, et qui sont à ce titre de véritables fonctions.

De plus, l'organisme a faussé 1 etiologie en présentant les lésions organiques comme les causes directes des maladies; il a démonétisé la symptomatologie en signalant les symptômes des maladies comme les sim-

pies effets des lésions organiques; et alors, par une conséquence naturelle, mais déplorable, en faussant l'étiologic, il a déshérité la médecine d'un bien précieux, en ce sens que la connaissance des causes de maladies est une source infiniment plus féconde en indications pratiques que celle des lésions organiques. Et d'autre part, en démonétisant la symptomatologie , c'est-à-dire en n'établissant aucune différence entre les phénomènes, entre les symptômes, il a fait perdre de vue et pour ainsi dire annihilé un des faits les mieux acquis à la médecine hippocratique : celui qui affirme qu'en tout état morbide, il y a non-seulement un état affectif produit par une cause morbifique, mais encore un état actif, c'est-à-dire un effort de réaction dont le but est de lutter contre la cause morbifique et d'en arrêter les effets.

11 résulte de là que rien n'est plus à sa place en pathologie, et qu'on a beaucoup de peine à y retrouver les traces de la science orthodoxe et de l'art véritable. Autrefois, par exemple, on cherchait avant tout à se rendre compte de l'état général du malade, à évaluer ses ressources, à peser en quelque sorte ses forces vitales? Et pour cela on s'inquiétait auprès des personnes qui l'entouraient des causes qui, d'après elles, pouvaient avoir donné lieu à la maladie? On évoquait ensuite toutes les causes qui ne sont ni à la portée du malade, ni à- celle des assistants; et puis, quand à l'aide d'une profonde réflexion, on s'était fait une idée corrélative des causes de la maladie et des forces du malade, on

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s'appliquait soigneusement à prescrire un traitement en rapport avec toutes ces données commémoratives.

Aujourd'hui ces sages habitudes n'existent plus! On ne se préoccupe, ni de la cause de la maladie, ni des forces du malade, mais simplement de l'état matériel de ses organes. On va droit au siège du mal, et l'on établit sur lieu le diagnostic et le pronostic de l'affection. — C'est ainsi du moins que procèdent la plupart des organiciens. — Ils s'arment pour cela de stéthoscopes, de microscopes, et d'un tas d'instruments dont ils se servent comme d'autant de sens allongés; si maintenant, à l'aide de ces auxiliaires infaillibles, ils ont la bonne fortune de découvrir une belle lésion organique, une tumeur, une induration ou une perforation, ils convoquent à la hâte le ban et l'arrière- ban des disciples, et tous ensemble ils procèdent anatomiquement à l'inventaire académique de la lésion !

S'agit-il, par exemple, d'une tumeur : ils décrivent d'abord sa forme, ils mesurent ensuite sa grosseur, ils indiquent sa couleur; ils rattachent à la présence de cette tumeur, non-seulement les symptômes existants, mais encore les symptômes qu'on a pu saisir au passage ; et en définitive ils bâtissent sur le tout une histoire émouvante qui affirme d'une manière absolue que cette tumeur constitue à elle seule la maladie tout entière.

Quant à la cause morbifique, ils n'en parlent guère ou ils n'en parlent pas du tout, attendu que depuis qu'on ne rapporte plus toutes les maladies à l'irritation

gastrique ayant puissance universelle de « anse, comme cela se pratiquait uu beau temps de limussais, chacun est entièrement libre de se taire des causes morbiûques une idée à sa guise, la connaissance de la lésion matérielle absorbant à elle seule toute la question. Enfin, par comble d'indépendance, les organisons ont aboli le mot philosophie, qui, pour eux, ne signifie rien du tout, et ils l'ont remplacé par le mot pratique, qu'ils regardent comme synonyme de science, de prescience et même de génie !

En somme, l'organicisme a exercé une action déplorable sur toutes les branches de la médecine. En physiologie, il a supprimé les forces actives médicatrices ; en étiologie, il a tout encombré de causes organiques ; en symptomatologie, il a semé le désordre et la confusion partout; en nosologie, il est allé jusqu'à essayer de classer les actes de la vie d'après les méthodes botaniques de Tournefort et de Jussieu ; en thérapeutique, il a impatronisé les saignées jugulantes de Valsa et de Valsalva; enfin, en philosophie, il a bouleversé tous les sentiments de conscience, en niant formellement l'existence de lame comme source de toute raison, et en affirmant , par contre, que le cerveau est l'organe producteur et sécréteur de la pensée 1

Malgré cela, l'organicisme est encore aujourd'hui l'idole de la Faculté de Paris, qui en porte le culte jusqu'au fétichisme ! C'est ce qui explique comment cette École, qui du reste a toujours abondé en physiciens, en chimistes, en botanistes et en chirurgiens plutôt qu'en

médecins, en est arrivée de nos jours à faire douter d'elle-même comme dispensatrice souveraine de la science médicale.

A présent, pour mieux faire apprécier la différence qui existe entre le vitalisme et l'organicisme, nous allons reproduire les paroles de quelques auteurs qui ont traité cette question avec une grande supériorité de vues.

« Il y a, dit Pinel, cette différence capitale entre le vitalisme et l'organicisme, que l'organicisme ne voit dans toute maladie qu'un tableau mobile, qu'un assemblage incohérent d'affections toujours naissantes qu'il faut poursuivre et combattre par des moyens très-énergiques ; tandis que le vitalisme reconnaît au contraire dans toute maladie un ensemble régulier de moyens appropriés à la guérison, c'est-à-dire, un effort synergique d'actes salutaires entrepris et dirigés par la nature. »

« La médecine, dit Cayol, est représentée par deux écoles. L'une considère les organes sains ou malades comme les instruments de la vie; les maladies comme des réactions ou des fonctions anormales de l'organisme, et les altérations organiques comme des effets et des résultats éventuels de ces réactions ou fonctions anormales. C'est l'école vitaliste, elle s'appuie sur la vie : c'est la bonne école, elle seule est orthodoxe. L'autre école recherche et prétend découvrir dans les organes, dans leur contexture, dans les molécules dont ils se composent, et dans leurs altérations matérielles, la raison, le principe de la vie et de tous les phénomènes physio-

logiques et pathologiques par lesquels elle se manifeste. C'est l'école matérialiste anatomique, anatomo-pathologique, physiologique, organique, éclectique, comme il vous plaira de l'appeler ; elle repose sur le cadavérisme. C'est l'école dissidente ou protestante, c'est la mauvaise école! »

« L'organicisme, s'écrie le docteur Teissier, est un système absurde dans ses principes et clans ses conséquences, et le déshonneur de la médecine au xixc siècle! Ce n'est ni une théorie, ni une doctrine, c'est une erreur grossière et le caput mortuwn du voltairianisme ! Donc, si nous professons le plus grand mépris pour l'organicisnie, ce n'est pas seulement parce que cette extravagance a pour fondement le matérialisme, et que le matérialisme est une vile doctrine, mais c'est parce que l'organicisme a supprimé les trois quarts des vérités en médecine pratique, et que cette prétendue réforme n'est, cà nos yeux, que l'ignorance même de la médecine. »

En vérité, quand on a entendu les hommes les plus considérables de la science s'exprimer de la sorte au sujet de l'organicisme, on est tenté de répéter avec le poëte latin les paroles qu'il adressait à la médecine de son temps :

Non mihi si linguœ centum sint oraque centum, Ferrea vox omnes scelerum comprendere formas»

H nous reste à parler d'un organicisme hybride, moitié païen et moitié chrétien, désigné par son auteur, tantôt sous le nom de vitalisme spiritualiste, tantôt sous

celui de vitalisme organique, et que M. Amédée Latour, dans sa bienveillance familière, a appelé d'abord le vitalisme molerne, et ensuite le vitalisme progressif.

Disons-le d'abord, c'est' une qualification bien ambitieuse que celle de vitalisme moderne, car moderne veut dire ici progrès accumulé, science accomplie ou nouvelle ! Or, si autrefois nous avons eu de la peine à comprendre que M. Cayol ail employé ce mot pour désigner l'ordre entier de la réaction vitale qu'il venait, sinon de créer, du moins de fixer scientifiquement par de trèsingénieux commentaires, nous ne comprenons pas aujourd'hui que le docteur Amédée Latour, si net, si judicieux et si sobre de mots bavards, ait eu la fantaisie de l'appliquer à un galimatias dont M. Cayol a fa t pleine justice il y a plus de vingt ans, en le stigmatisant immédiatement du nom plaisant de gnlipiduuœl

D'ailleurs, il en est du vilalisme comme du christianisme : on peut ajouter des dogmes nouveaux à ses dogmes anciens ; on peut par de sages développements élucider ses principes, mais voilà lout ce qu'on peut faire. Car de même qu'on ne saurait fonder une nouvelle religion du Christ, de même on ne pourrait créer une nouvelle doctrine d'Hippocrate, attendu que le principe de cette doctrine, à jamais consacré parla raison, est, comme le principe chrétien, un fait immuable qui embrasse tout ce qui est et tout ce qui sera dans la doctrine dont il est le commencement, le milieu et la fin.

Quoi qu'il en soit, examinons ce vitalisme moderne

dont M. le docteur Pidoux est le fondateur, et dont MM. Bûchez, Ribcs et Andral sont les grands prêtres, toujours d'après M. Amédée Latour. lissa vous mômede donner une idée claire de ce système atomique si nuageusement esquissé par son auteur, que le docteur Sales- Girons s'est vu obligé de le traduire en langue vivante pour l'usage de ses abonnés, et que M. le docteur Amédée Dechambre, un autre Amédée, a dû luimême l'accommoder au goût raffiné de ses lecteurs. Essayons.

Deux mots suffisent à M. Pidoux pour expliquer l'univers, la création et le reste! Une cellule et du mouvement, voilà ces deux mots, et voilà tout!

C'est d'une cellule vivante par elle-même que sortent de toute éternité le végétal, l'animal et l'homme.

L'organe et la vie sont consubstantiels et coétemels ; par conséquent, qui dit matière, dit mouvement; qui dit mouvement, dit ouvrier.

Tout est contenu dans la cellule embryonnaire, tout jusqu'aux organes les plus délicats; ils y sont en puissance, en virtualité, et quand leur moment d'expansion est arrivé, ils s'ouvrent d'eux-mêmes comme autant de sens aux excitations décisives de l'action universelle.

Enfin, l'organe est fait pour l'action et l'action dirige l'organisme. Toutefois l'homme possède une âme, mais cette âme n'est guère plus utile au corps humain qu'à un caillou, car les organes fonctionnent la vie par une propriété qui leur est inhérente et propre (sic).

Maintenant, lecteur, sur ces données philosophiques

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très-renouvelées des Grecs et de leurs atomes corpusculaires, bâtissez une doctrine; ou pour mieux dire, avec cette argile encore chaude des mains du maître, pétrissez une physiologie, une nosologie, une thérapeutique, et, pour peu que vous ayez de bonheur, vous obtiendrez aisément la quintessence du système Pidoux.

Toutefois, s'il arrivait par hasard que tout ne vous parût pas excessivement clair dans cet ingénieux système qui s'affirme tout haut et qui se cherche tout bas, vous seriez exactement dans le vrai; soit dit, bien entendu, sans avoir la moindre intention d'amoindrir le mérite du docteur Pidoux, dont nous aimons, au contraire, à proclamer la science et la haute raison.

Donc, nos réflexions n'ont qu'un seul but, celui de prouver que les hommes du plus grand mérite, comme le commun des martyrs, sont fatalement exposés aux plus regrettables entraînements lorsqu'ils oublient qu'en toute science il n'y a jamais qu'un système vrai, et que quand ce système est fait, le devoir des disciples est de l'accepter et de le répandre avec ferveur.

Nous allons maintenant établir le parallèle du médecin organicien et du médecin vitaliste, l'un et l'autre étudiés au lit du malade : parce que c'est à ce foyer délicat que le praticien se révèle ; parce c'est là seulement qu'on peut distinguer avec sûreté s'il est habile ou non, s'il a des principes solidement fondés et mûrement établis. Ou bien au contraire, si, en dépit de ses protestations de tous les jours, de ses écrits, ou de ses leçons, il n'en est pas encore réduit tà chercher ses propres

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convictions, ou du moins ses croyances; — enfin, s'il n'est pas la dupe docile d'une coterie régnante ou le colporteur ingénu de quelque ânerie courante.

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