SUR
LA CONSTITUTION DE LA MÉDECINE (i)
« Rien ne se fait, ne se produit, ne procède, ne s'accomplit que suivant des lois déterminées. »
(PARMÈNIDE.)
La médecine est la science des êtres vivants; son domaine embrasse tout ce qui concerne la vie, tout ce qui l'entretient ou l'abrège, tout ce qui exerce une
(1) Cet Essai sur la constitution de la médecine est l'œuvre de notre vie; nous en avons ébauché la première esquisse en 1831, dans un mémoire intitulé : De l'état morbide. Ce mémoire, après avoir été revu et augmenté, est devenu, en 1833, un volume qui a paru sous le titre de Coup d'œil sur la médecine philosophique, et qui a donné lieu à notre Traité de philosophie médicale, publié en 1839. Enfin, de notre Traité de philosophie médicale est sorti, en 1853, notre Traité de la science médicale, qui nous a inspiré le livre des Institutions, et par suite V Essai sur la constitution de la médecine, qui en est la déduction logique.
Si, maintenant, on nous reprochait d'abonder dans le même sens, de ressasser les mêmes idées., de parler de nos travaux, nous ferions observer que les déceptions que nous avons éprouvées expliquent et même justifient peut-être les défauts qu'on voudrait noiis attribuer.
En effet, à l'époque de la vie où il est encore permis d'être confiant, nous avons frappé au seuil des Académies pour être jugé sur nos principes , et nous n'avons essuyé de toutes parts que des mécomptes l A l'Académie de médecine, on nous a répondu que les règlements de la compagnie s'opposaient à ce qu'on fit un rapport sur des travaux imprimés... A l'Institut, on nous a déclaré net que nos livres, le Traité de
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influence salutaire ou nuisible sur Les êtres qui la possèdent.
La vie dans son essence est un principe d'activité; la vie dans les êtres organisés est l'exercice même des fonctions qu'ils accomplissent; quant à l'essence du principe de vie, on ne connaît pas sa substance, mais on sait, et c'est assez, que le principe de vie est universel, qu'il est répandu partout et qu'il abonde dans l'air qui nous entoure.
philosophie médicale et le Traité de la science médicale, ne seraient pas admis au concours, parce qu'ils ne renfermaient aucune découverte !
En présence de ces faits, nous nous sommes éloigné, niais non cependant sans répéter tout bas avec le poëte :
Un livre est-il mauvais, rien ne peut l'excuser. Est-il bon , tous les rois ne peuvent l'écraser.
Et puis nous avons écrit le livre des Institutions pour la jeunesse qui monte et qui cherche la vérité, car les choses en sont venues à ce point que chacun se demande où en est aujourd'hui la médecine, où elle va, et quels sont ses principes, ses dogmes et ses lois. Voyez plutôt la lettre pleine de sens que le docteur Mougeot a adressée au rédacteur en chef de V Union médicale pour lui demander, au nom de tous, une déclaration de principes, et quand vous aurez lu cette épîlre, d'une pensée si juste et d'une facture si alerte, vous saurez parfaitement à quoi vous en tenir.
Pourtant, que le docteur Mougeot se rassure, ainsi que. ceux qui sont doués comme lui de cette sagesse de la conscience qui ordonne au médecin de n'exercer son art qu'en pleine et entière connaissance de setence. Ils trouveront dans le livre des Institutions cette doctrine qm, suivant l'expression du docteur Mougeot, « vit elle-môme dans tous les esprits, et serait déjà sortie toute faite de la tête du premier venu, si les mangeurs de cadavres n'avaient pas jeté tant de ridicule sur les abstracteurs
de quinlessence !»
Quant à ceux qui ont charge d'instruction et de direction, et qui se complaisent nonobstant, par défaillance ou autrement, sous silence les œuvres qui traitent des hautes questions de la ,enc , nous leur dirons : Prenez garde, princes de la science ; ag.r m i, c est forfaire au devoir et confesser son impuissance. (U lu. ft.j
En effet, le souffle que nous respirons est le principe môme des fonctions vitales, et c'est lui qui, en animant tous les êtres, les fait participer, à travers l'infinie variété des phénomènes, à l'unité d'action qui est la loi fondamentale du mouvement.
Les lois vitales sont les conditions de l'existence des êtres organisés. Elles fixent leurs rapports, non-seulement avec le premier moteur, mais encore avec euxmêmes, car ils ne sauraient être unis à leur principe commun sans l'être également entre eux.
Indépendamment de ces lois qui sont communes à tous les êtres organisés, il en est d'autres qui appartiennent spécialement à l'homme comme chef-d'œuvre de la création ; ce sont les lois morales, les lois de conscience, qui l'unissent à Dieu, qui l'enchaînent à ses semblables par la famille et par les institutions, et qui exercent sur lui, être moral, une action puissante dont le médecin doit connaître toutes les nuances et les degrés infinis !
Les lois vitales président à la formation, au développement et à la conservation des êtres organisés ; mais comme elles ne sont elles-mêmes que l'œuvre directe du principe de vie, le fait initial de la vie est nécessairement le fait qui domine toute la philosophie de la médecine, comme l'affirme la sagesse antique dans la sentence suivante qui sert de base à la théorie et à la pratique de la médecine.
« Une force anime et régit l'économie animale, cette force est la nature ou la vie. » Cette sentence a été la
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souche d'une méthode qui consiste à observer les phénomènes de la vie chez les êtres organisés, et à distinguer les choses qui sont favorables ou nuisibles à leur conservation et à leur guérison .
Mais, malheureusement, cette méthode a été souvent abandonnée, et alors on a vu surgir des systèmes si extravagants et si funestes à l'humanité, qu'on a dû les rejeter pour revenir à la pensée d'Hippocrate, dont le développement logique a donné naissance à une doctrine si naturelle et si vraie, qu'après vingt-deux siècles de durée, elle s'impose encore aujourd'hui à la conscience médicale.
Cette doctrine est le vitalisme, désigné dans l'origine sous le nom d'hippocratisme. Il s'est établi lentement, parce que la mesure de ses progrès n'a pu être que celle du développement de l'esprit humain ; mais il a parcouru toutes ses phases avec sûreté, et nous touchons à l'époque où le propre du haut enseignement sera de faire connaître l'esprit de cette philosophie de la nature qui constitue en médecine la science orthodoxe et l'art véritable.
Aux termes du vitalisme, laine est le fait-principe sur lequel repose toute la science médicale. Or, la vie, cause efficiente des fonctions physiologiques, nosologiques et pathologiques, est la cause même qu'Hippocrate invoquait sous le nom de nature, quand il disait, dans son langage aphoristique, la nature seule est médicatrice : Natura sola medicatrix.
La nature de chaque être est l'essence qui lui est
propre, c'est-à-dire ce qui fait qu'il est ce qu'il est, et qu'il n'est pas autrement. Cette nature contient toutes les conditions virtuelles de son développement, subordonné lui-même à la simplicité ou à la complication de son organisation ; elle est le principe de toutes les évolutions organiques qu'il subit depuis son état embryonnaire jusqu'à son complet développement.
En vertu de cette nature qui a sa loi, tout être vivant est doué de la faculté de sentir, d'agir, de pourvoir à sa propre conservation, d'opposer une résistance active aux causes de destruction, et de réparer incessamment ses pertes.
Toutefois chaque être n'a en réalité que l'usufruit de cette faculté multiple, et il ne la possède même qu'autant que son organisme est apte à fixer l'esprit de vie qui remplit l'univers, et dans lequel, selon les livres saints, nous sommes plongés comme dans un océan éternel : In vilâ sumus, vivimus et movemur.
Les mobiles de notre organisation ne sont donc ni ces tissus, ni ces liquides, ni ces viscères, ni même ces nerfs qu'une anatomie ambitieuse décrit avec tant de complaisance et un si grand luxe d'images. Ces organes sont les ressorts ou les instruments de la vie, mais ils ne sont pas les agents qui mettent en jeu l'organisme. Ces derniers sont d'un autre ordre; ils consistent en des forces spéciales bien différentes de celles qui sont propres à la mécanique grossière à laquelle, mais en vain, on voudrait tout rapporter dans notre siècle de machines !
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À la vérité, nous ne connaissons ni la nature, ni l'essence do ces forces, mais nous savons qu'elles existent, qu'elles augmentent en proportion delà résistance et qu'elles multiplient leurs effets en raison des besoins de l'économie; enfin, nous savons encore que dans l'homme et dans les animaux supérieurs, ces forces dépendent de l'action d'un fluide très-subtil qui est transmis par les nerfs à toutes les parties de l'économie auxquelles il imprime le mouvement et la vie, et que ce fluide est le fluide nerveux ou électro-vital.
Ainsi donc, si nos parties. sont sensibles et actives, si elles sentent, si elles se meuvent, c'est par le fait d'un fluide qui les pénètre et qui circule en elles ; et la preuve, c'est que la sensibilité et le mouvement s'arrêtent immédiatement clans les organes dont on a lié ou coupé les nerfs, parce que cette opération a pour effet direct et absolu d'arrêter brusquement le cours ordinaire du fluide qui anime ces organes.
Toutefois, si le fluide nerveux est la cause efficiente de la sensibilité et du mouvement; s'il est, par cela même, la cause appréciable de phénomènes caractéristiques de la vie chez les êtres de l'ordre le plus élevé, il n'est pas cependant le principe dévie en essence ou en nature ! Il en est seulement le premier agent organique, et il emprunte cette propriété à l'esprit de vie que Dieu a répandu dans l'univers, pour donner à tous les êtres l'élément nécessaire à l'accomplissement de leurs fonctions réglées elles-mêmes par la loi souveraine de l'éternelle activité.
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En résumé, la vie est un principe d'activité ; la médecine est la science de la vie, et cette science consiste dans la connaissance des lois que suit l'organisme régi par la vie, puisque en définitive l'organisme ne peut rien produire qui ne soit primitivement dans la cause qui l'anime.
Donc, c'est à la vie, et à la vie seule, qu'il faut demander des leçons pour instituer la science médicale sur ses bases légitimes et pour développer ensuite Yart salutaire qui résulte de l'application raisonnée des principes de la science médicale, et qui constitue la médecine pratique proprement dite.
Exposons donc les principes constitutifs de la science médicale.