CONDILLAC
Exposition. — La médecine est à la fois une science et un art : une science, par le principe qui lui sert de base; un art, par les règles qui dérivent de ce principe.
Fait-principe. — La nature est médicatrice.
Dogme fondamental. — La nature est la cause de toutes les fonctions propres aux êtres vivants; elle est le principe intrinsèque qui les anime et qui les régit; par elle toutes les parties de l'économie concourent à un but
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commun, travaillent les unes pour les autres, ont des affinités, et compatissent aux maux qui les atteignent.
Commentaires. — La nature a des facultés qui lui sont propres; ce sont elles qui font passer le sang, les esprits et la chaleur dans toutes les parties de l'économie, et qui font croître chaque chose.
La nature trouve par elle-même les voies convenables sans avoir besoin d'être dirigée par notre intelligence ; elle n'a qu'un but, qu'un effort auquel tout le corps participe par une sympathie universelle : sans le concours de la nature, pas de guérison.
L'unité est la condition absolue de l'action vitale ; de cette unité, qui est la loi fondamentale de l'action organique, dérive la solidarité des organes, et de cette solidarité résulte ce consentement unanime, cet effort général qui a fixé l'attention de tous les observateurs, et dont la raison des siècles résumée par le génie d'Hippocrate a consacré le fait dans cette sentence : La nature suffit à tout.
De cette sentence sont sortis tous les dogmes ; et de la déduction logique de ces dogmes on a dégagé les principes de la science et les règles de l'art, c'est-à-dire les articles organiques de la constitution philosophique
de la médecine.
La santé et la maladie sont les deux grandes expressions de la vie chez les êtres organisés.
La santé est l'état qui résulte de l'intégrité des organes et de l'exercice normal et régulier des fonctions qu'ils exercent; c'est la vie complète, c'est l'harmonie des
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forces et leur équilibre parfait. Mais cette régularité, cette harmonie parfaite est bien rare, attendu qu'il y a toujours des organes qui cherchent à l'emporter sur les autres, et que d'ailleurs mille agents tendent sans cesse à modifier les organes.
Du reste, il en est de la santé parfaite comme du bonheur parfait. Elle est représentée dans la vie de l'homme par la ligne verticale dans l'oscillation du pendule : cette ligne, comme la santé parfaite, n'a pour elle qu'un instant, tandis que la sauté imparfaite, ligne faiblement oblique, et la maladie, ligne fortement oblique, ont au contraire un nombre infini d'instants et de positions. Mais fort heureusement, l'imperfection légère est supportable même en physiologie, et quelques indispositions n'altèrent pas la santé, de même que quelques nuages ne troublent pas la sérénité de l'atmosphère ! Or, l'atmosphère toujours changeante et toujours mouvante, c'est l'image de la vie toujours changeante et toujours en mouvement!
L'état morbide est l'état opposé à l'état de santé ; il offre trois degrés : l'indisposition, l'affection et la maladie.
L'indisposition est un état neutre qui ne constitue ni la santé ni la maladie, mais qui conduit de l'une à l'autre; elle est révélée par les phénomènes de surexcitation, de sous-excitation ou d'aberration de l'action vitale.
L'affection est l'état dans lequel l'organisme est modifié passivement dans sa substance solide ou liquide
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ou dans l'exercice de ses fondions; la nature d'une affection tient à la l'ois, et do la cause morbifique qui l'a produite, et de l'état de la partie qui a subi l'action de cette cause.
La maladie proprement dite est un état complexe dans lequel une affection et une réaction exercent concurremment leur action : c'est une lutte, un combat; c'est le soulèvement de la vie et des fonctions vitales contre les causes de destruction .
La nature d'une maladie participe à la fois de la nature de l'affection et de la nature de la réaction qui la constituent.
Il y a quatre choses à considérer dans l'état morbide : 1° la cause morbifique ; 2° l'effet produit par la cause morbifique, c'est-à-dire, l'action morbifique ou l'affection morbide ; 3° la nature ou la force vitale du sujet ; h° l'action médicatrice de la nature, c'est-à-dire, la réaction opérée par l'organisme.
L'action morbifique est le premier temps et le premier élément de la maladie ; c'est elle qui ouvre la lutte et qui constitue l'affection ou le mal : elle est destructive.
L'action médicatrice est le second temps et le second élément de la maladie ; c'est elle qui soutient la lutte et constitue la réaction ou le bien : elle est réparatrice.
A ces deux actions opposées répondent deux diagnostics différents : le diagnostic anatomique, qui révèle l'état de l'affection, et le diagnostic médical, qui indique celui de la réactiôn.
Tout être appelé à parcourir l'orbite entière de la vie est soumis à trois évolutions organiques principales qui embrassent et limitent son existence. Ces trois degrés ou phases de la vie forment trois périodes distinctes, savoir : une période de formation ou d'accroissement; une période d'état ou de complet développement; une période de décroissement ou de dépérissement. Chacune de ces périodes est soumise séparément à des conditions qui lui sont propres et à des mouvements qui la caractérisent.
Ainsi donc l'organisme n'est jamais stationnaire, il est au contraire toujours en travail et toujours en mouvement. On peut, sous ce rapport, le comparer à la pierre lancée dans l'espace : comme elle il décrit une parabole; s'élève d'abord, s'arrête un instant, descend ensuite et tombe tout à fait.
Pendant son mouvement d'ascension ou de développement, l'organisme procède à toutes les opérations d'organogénésie ou de composition anatomique qui appartiennent k la période ardente de la vie; pendant son mouvement de descente ou de chute, il subit toutes les altérations et les décompositions qui sont le résultat de l'affaiblissement ou du retrait des organes; mais comme, en définitive, tous ces mouvements sont nécessaires ou inévitables, il faut bien se garder de les prendre pour des maladies, il faut surtout éviter de les combattre comme tels, car l'oubli de ce précepte est, tous les jours, la cause des plus fâcheux événements!
Les mouvements nécessaires ont pour but de déve-
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lopper les organes, de les perfectionner, et d'augmenter ainsi le champ de l'existence. Les mouvements inévitables sont inséparables de l'affaiblissement ou de la destruction de l'organisme, destruction fatale, puisqu'il entre dans les arrêts de la Providence que tout être cesse de vivre, et même que tout être meure chaque jour en détail. Mais ni les mouvements nécessaires, ni les mouvements inévitables ne sont des maladies proprement dites.
Les principaux mouvements d'organogénésie sont pour la première enfance : 1° ceux qui ont pour objet le développement successif des organes propres aux fonctions de la respiration et de la circulation ; 2° ceux qui se rattachent à la suppression des organes vasculaires affectés à l'exercice de la circulation intra-utérine. — Pour la seconde enfance, ceux qui se lient à l'évolution de la première et de la deuxième dentition. — Pour l'adolescence, ceux qui appartiennent à la puberté, aux nouvelles fonctions et aux nouveaux rapports qu'elle éveiHe. — Enfin, pour la jeunesse et la maturité, tous ceux qui se rattachent chez l'homme au complet exercice des fonctions, et chez la femme, ceux qui ont pour objet la gestation, la lactation, etc., etc.
Il survient également, aux premiers âges de la vie, des hémorrhagies déplétives et des diarrhées dérivatives qui constituent de véritables affections fonctionnelles, c'està-dire des fonctions méclicatrices.
Enfin, la troisième période de la vie, période de départ et de chute, est caractérisée par des phénomènes
exclusivement propres à cette triste retraite, et il est urgent de les connaître, afin de ne pas s'en effrayer; les plus importants se rattachent à l'anéantissement des organes de la génération et à la cessation des fonctions qu'ils remplissent.
En résumé, tous ces phénomènes, tous ces changements, tous ces symptômes, en apparence si alarmants, ne sont ni des affections ni des maladies, mais simplement des mouvements propres aux stades de l'existence que nous parcourons, en passant du printemps à l'été et de l'automne à l'hiver de la vie, laissant toujours sur notre passage les traces plus ou moins profondes de notre jeunesse, de notre maturité et de notre vieillesse. Car, que nous le voulions ou que nous ne le voulions pas, nous sommes tous condamnés, en naissant, à subir les métamorphoses aiguës et chroniques de la vie, et à en supporter pour ainsi dire les hypothèques légales.
Le fait important, la loi médicale, pendant ces moments de formation et de déformation des organes, est de favoriser le mouvement naturel des évolutions fonctionnelles, au lieu de l'arrêter, de le contrarier ou de le combattre, comme on le fait trop souvent.
Enfin, indépendamment de tous ces mouvements nécessaires ou inévitables, l'organisme exécute encore, à toutes les périodes de la vie, d'autres mouvements qui se lient à des circonstances accidentelles, et qui ont reçu le nom de soulèvements.
Ces soulèvements ont été pris pendant longtemps pour des maladies, malgré tout le soin qu'Hippocrate
avait apporté aies caractériser. Mais aujourd'hui eette erreur est tout à fait impossible, grâce à Barthez, qui a désigné sous le nom de fonctions pathologiques une classe; spéciale de fonctions qui comprend l'ordre entier des soulèvements ou des réactions, et embrasse l'histoire naturelle de l'action médicatrice opérée par l'organisme (1).