‹ Institutions de lʹart chrétienChapitre 107 sur 180 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Aperçus généraux sur l'architecture sacrée.

La peinture et la sculpture ne sauraient constituer exclusivement l'art chrétien. 11 faut pour les produits de cet art rédifice qui les recueille, et puis encore le culte sacré ne peut sexercer sans lameublenicnt de cet édifice. La pierre, le bois, les métaux, les étoffes, entrent pour une grande part dans le matériel liturgique. La confection de ces objets divers est astreinte à des règles tracées par TEglise et dont il n'est pas loisible de s'affranchir. C'est ce qui fait l'objet de cette cinquième partie de notre œuvre.

Le roi David , dans le 29e chapitre du livre ler des Paraiipomènes, parle ainsi au peuple assemblé : « Dieu a fait 9 choix de mon fils Salomon tout jeune encore (il s'agit « d'élever un temple au Seigneur). C'est une œuvre de D grande importance , car ce n'est pas à un homme qu'est » préparée une habitation , mais à DIEU. » C'est dans le sentiment qu'expriment ces dernières paroles que l'architecte chrétien doit méditer l'œuvre qu'il veut exécuter , en élevant un temple au véritable Dieu. C'est ce fécond sentiment qui inspirait ces confrères, dits Pontifes, au moyenâge , dont le pieux dévouement a édifié tant de belles ca-

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ibédrales ou abbatiales dans l'Europe catholique. Nous ne pouvons ici tracer Thistoire des merveilles architecturales que la pensée religieuse a fait éclore. Nous nous bornons à en rappeler Texemple, persuadés que la source de ces magnifiques inspirations ne tarit jamais.

Toutefois encore , nous devons dire que nous ne venons pas ici tracer des règles de st}'le architectonique et soulever des débats sur celui qu'il convient d'adopter préférablement h tout autre. Depuis longtemps déjà cette question est- agitée avec plus ou moins d'intelligence et n'est point encore entièrement résolue. Oserons- nous dire que Tari chrétien propremcnl(dit y est totalement indifférent? Telle est pourtant notre pensée. On se récriera peut-être , mais nous prions d'écouler avec câlme nos raisons. Nous disons donc que TEglise n'a jamais fait aucune prescription dogmatique et absolue sur la forme du temple chrétien , en ce qui concerne le style qui est , en ce moment, le fond de la question. Les divers styles auxquels on a , depuis peu de temps , imposé des noms de convention que nous n'avons point à blâmer ne sont , en réalité, que des expansions variées d'un même ESPRIT, Tadoration extérieure. Si les rayonnements du culte intérieur sont multiformes, comme il est impossible de le nier , pourquoi l'expression du culte extérieur, en ce qui concerne l'art, serait-elle astreinte à l'uniformité? Il ne peut en être de ceci, qu'on veuille bien le remarquer, comme de la prière liturgique dont l'unanimité ou uniformité verbale est le symbole de la croyance commune , et encore celte uniformité n'a jamais été stricte et , pour ainsi parier, mathématique. On en a des exemples sous les yeux, dans les liturgies d'Orient et dans quelques liturgies Occidentales. La forme du temple chrétien jouit d'une liberté beaucoup plus large. Si le sacrifice est l'âme, l'expression essentielle de la religion chrétienne , l'édifice qui en abrite Toblation , n'est pas du tout essentiellement indispensable. Le grand sacrifice du Calvaire, dont la messe est une rénovation non sanglante, s'est accompli sur le sommet d'une montagne, sans autre voûte que le ciel. Au temps de SCS épreuves, l'Eglise na jamais interrompu l'au-

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gaste sacrifice, quoiqu'elle fut sans temple et même quelle répudiât ce dernier nom , pour ne pas paraître conniver avec Tidolàtrie. Il est donc constant, que si parmi les Juifs il était défendu d'immoler des victimes ailleurs que dans le tabernacle et plus tard dans le temple de Jérusalem , défense que les Israëlites de nos jours observent encore , il u*en est pas de même du sacrifice de la nouvelle loi. Il a pour temple la terre toute entière , et il n'entre point dans son essence et sa valeur que loffrande en ait lieu dans un édifice spécialement consacré pour cet objet.

Ces observations ne nous semblent pas dénuées d'opportunité, en un siècle, où , en général, les artistes sont peu familiarisés avec le dogme catholique. Il ne serait pas inoui qu'on prenne quelque fois le change , et que le temple matériel soit considéré comme partie intégrante de l'adoration. La question de forme , de plan , de style , est absolument étrangère à la foi.

Après avoir ainsi nettement exprimé la limite, entre le dogme de la foi et son expansion extérieure, nous abordons sans hésiter la question de style parce que nous croyons que les quelques mots que nous avons à dire ne seront point ici déplacés. Nous n'ignorons pas néanmoins que nous nous exposons à des récriminations , mais nous faisons appel k la raison et à l'impartialité , et notre appel ne sera pas vain. Depuis que l'étude des monuments anciens a repris faveur, le style qu'on est convenu de nommer gothique a été réhabilité. On ne dit plus d'un édifice qu'il est beau quoique gothique mais, au contraire, parce qu^il appartient à ce style. C'est une justice tardive, mais c'est une justice. Nous reconnaissons à ce style tout son mérite et nous acceptons volontiers les éloges qui lui sont prodigués. Mais nous avouons qu'il serait fort difficile, sinon impossible, de nous faire admettre que le gothique seul a le caractère chrétien, que toute église bâtie en dehors de ce système ne peut se glorifier de présenter un type complètement religieux. Il faudrait nous convaincre qu'au style ogival seul s'associe lesprit véritable du culte catholique. Et , d'abord , on devrait nous démontrer qu'aux églises seules a été appliqué

ce système archilccturcil , quand il jouissait d'uae faveur exclusive, dans le moj'en-âge. Or, nous croyons que tout esprit qui ne s'est pas laissé captiver par le charme des belles choses dites sur ce point , depuis uu quart de siècle, s'apercevra avec un peu de réflexiou , que farchitcclare civile aOectait simultanément des formes tout«à-fait analogues. Et ce n'était pas seulement dans des édifices importants, tels que des hôtels-de-ville et des maisons seigneuriales, mais encore dans des habitations assez vulgaires. Pour s*en convaincre on n'a qu'à considérer quelques-uns de ces édifices profanes que le temps a respectés. Tels sont : rhotel-de-ville de Bruges , le palais de justice de Rouen, le réfectoire des moines de S. Martin-des-Ghamps , h Paris , délicieux bijou contemporain de la Sainte Chapelle du Palais et quelques autres monuments du même genre.

Si le stjle gothique était foncièrement, dogmatiquement, le style chrétien, il faut dire que la France, l'Angleterre, TAIIemagnc, sont les pays qui, par excellence, en ont eu le génie, tandis que lïtalie, sans contredit, le pays le plus catholique du monde, n'en a jamais possédé Tintelligence. La capitale du monde chrétien n'en a jamais offert un seul exemple , depuis S. Pierre jusqu'à nos jours. Rome , couronnée d''autant de temples chrétiens que l'année compte de jours n'aurait donc pas même soupçonné l'art chrétien !! Cela est-il admissible?

Que pour la France le style ogival , ses voûtes hardies , ses colonnes aériennes , ses découpures festonnées , traduisent le génie religieux national, nous l'admettrons volontiers, et, en ce qui nous concerne personnellement, notre sympathie n'est pas douteuse. Mais qu'on ne tente pas de nous astreindre à vouer notre culte exclusif à ce style, hors duquel il n'existerait point d'art véritablement chrétien. Encore une fois , nous disons que le catholicisme ne posséda jamais une forme architecturale à lui propre , inféodée à son esprit , faite à son image. Il se plaît à Saint-Pierre de Rome, comme à Notre-Dame de Reims. Il épanche son onction sanctifiante , dans l'auguste sacrifice , sous la tente du camp, comme sur le pont du navire.

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S'il existait un art chrétien auquel Tantiquité sacrée aurait décerné ce glorieux caractère, ce serait sans nul doute l'art inauguré dans les premiers siècles du christianisme ; ce serait la forme indiquée par les constitutions apostoliques. Il en subsiste à Rome un modèle un peu altéré par des restaurations sans intelligence , mais qui n'en est pas moins un précieux vestige de Fart primitif. Cest Téglise de Saint-Clément. Elle se compose de trois nefs séparées par des colonnes d'ordre dorique. La voûte est un lambris de bois immédiatement recouvert par des tuiles. L'abside seule a une voûte en pierre. Le style de cet édifice n'offre point la moindre analogie avec la Sainte-Chapelle de Paris. Â celle-ci pourtant se prodiguent les qualifications exclusives dart chrétien. Faudra-t-il donc flétrir de Tinjure d'art païen un édifice qui remonte au quatrième ou au moins au cinquième siècle ? Un édifice élevé au sein de cette ville de Rome arrosée du sang des premiers martyrs de la foi chrétienne? Il faudra donc aussi adresser la même injure à la première basilique du monde , Saint-Jean-de-Latran, la cathédrale des cathédrales, ou bien àSaint-Pierre-du-Vatican, siège habituel des solennités papales ! I Qu on exalte tant qu'on voudra les Notre-Dame de Paris, de Chartres, de Reims , et tant d'autres monuments suivis au soufle de l'inspiration ogivale du moyen-âge trop longtemps méconnu , nous partageons une admiration si légitime. Mais qu on se garde bien d'imposer des limites à ce qui n'en a pas , nous voulons dire l'épanouissement de l'esthétique sacrée. Qu'on se garde d'assigner à celle-ci l'uniforme et invariable sévérité de la croyance, ce ne serait ni catholique ni rationel. Nous faisons toutefois nos réserves, car nous n'entendons pas légitimer tout ce que pourrait enfanter une imagination déréglée* et inharmonique avec la pensée .chrétienne.

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