‹ Institutions de lʹart chrétienChapitre 12 sur 180 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

NaiuaDce et enfance da Sauveur.

Il nous a semblé plus rationnel et plus méthodique de suifre Tordre des événements de la vie de THommc-Dieu qoe de nous couformer scrupuleusement, surtout pour le début, au Calendrier des festivités. Si nous n'adoptions pas cette marche, noire présent chapitre devrait parler de la Circoncision et notre cycle artistique se terminerait à la Nativité du Sauveur. L'ordre que nous avons adopté est dulieurs en harmonie parfaite avec Tannée ecclésiastique qui s'ouvre, non point au premier janvier, mais au prenuer dimanche de TAvent.

Dans la première partie, il a été dit plusieurs choses qui 90Dt relatives à la représentation du mystère de la naissance du Verbe incarné. It serait inopportun de les répéter. Noos devons donc nous borner ici aux détails qui doivent compléter les notions générales.

On doit se garder de confondre l'enfantement de la sainte Vierge avec la naissance de Jésus-Christ. L'art peut traiter à part chacun de ces deux sujets qui, au fond, sont identiques, mais qui artistiquement parlant sont séparés. Il est assez rare que le premier de ces sujets soit traité et surtout soit exposé dans une église, fl ne peut donc s'agir, ^n Gc moment, que du second.

L'Evangile nous apprend qae Marie, accompagnée de S. Joseph, se rendit de Nazareth è Jénisalem, pour s'y faire inscrire, en exécution des ordres de Tempereur des Romains. La Yierge-Mère était à deux lieues de la capitale de la Judée, dans la petite rille de Bethléem. Ne pouranl trouver un logement dans l*hô(ellerie , elle se réfugia dans un lieu auquel le texte sacré donne le nom de prœsepium. Du moins, il y est dit que la Hère posa le nouyean-né dans la crèche, in prœêepio. Etait-ce une étable ordinairement munie d'une crèche ou mangeoire, ou bien un lieu ainsi nommé? C'est ce qu'il n'est pas aisé de déterminer. Cette crèche était-elle dans une étable ? Les Pères de l'Eglise ne l'ont pas cru, ou, du moins, selon eux, ce n'était point une étable bâtie à cAté d'une maison , suivant la coutume, mais bien une caverne creusée dans le tuf qui est la natare du sol de Bethléem. S. Jérôme nomme cette grotte parvum terrœ foramen, une petite excavation dans la terre. Eusëbc, dans la vie de Constantin , donne à ce lieu le nom de antrum, un antre. Origène va jusqu'à déclarer formellement qae Ton montrait, de son temps, la grotte ou caverne dans laquelle Jésus-Christ vint au monde , et que les peuples s'y rendaient en foule pour vénérer le berceau du Rédempteur. Benoit XIV qui nous fournit ces documents, dans son inestimable traité des fêtes, se rallie à cette opinion si bien fondée et l'on conviendra que l'autorité d'im si grand pape est d'un poids grave.

Un peintre instruit ne saurait donc être dans l'hésitation sur ce point. Il ne représenterait pas ce lieu, conformément à ce vieux cantique cité par Mole, dans son livre des Erreurs des peintres :

Quatre fourches en qaarré

L'une sur Fautre panchantés

Sous un plancher bigarré

De tous costez chancelantes

Estoient les quatre pîlliers

De ce tant heureux repaire

Ou les anges à milliers

Ont va la Ytérge estre mère.

C'est bien \h pourtant ce que retracent assez habitaellc-

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ment les tableaux de la Nativilé' da Sauveur. Esl-ee une erreur condamnée? Il serait téméraire de répondre affirmatifement. Mais on yient de voir que cela ne s^accorde point ayec la vieille et respectable tradition. Faudra-t-il absoudre arec la même générosité les artistes qui font de cet asile un palais ruiné? Non, à coup sûr, Bethléem, une des plus cbéti?es des villes de Juda, n avait ni palais en ruine, ni palais debout. Mais ne faut-il pas qu un peintre habile dans larchitecture fasse preuve de ses connaissances variées? En admettant que cette petite satisfaction lui soit permise , il ne devrait pas négliger la couleur locale. Les tronçons de cokmne corinthienne oa de tout autre ordre grec devaient être, surtout à cette époque , à peu près introuvables près des rives da Jourdain.

Quant à la crèche, lartiste jouit dune plus large liberté. On ne peut savoir précisément si elle était fixée aux parois de la grotte ou si c'était une mangeoire mobile en supposant toujours que le terme prœsepium ne désigne pas un lieu, un réceptacle de ce nom. Mole estime que le prcesepium de TEvangile était un lieu connu sous cette dénomination, car lorsque Tange dit aux bergers : a Vous trouverez l'enfant in prœsepioj » cette désignation aurait été fort vague. Il y avait probablement , à Bethléem , plus d'une crèche et plus d'une étable. La justesse de ce raisonnement est évidente.

La présence de Joseph dans le lien où Jésus vient de naître nest pas réprébensible. Elle le serait, si le tableau Bgurait iaccouchement de Marie, mais on a vu qu'il s agit ici de Jésus né.

Arrivons au bœuf et à Tâne. Il est certain que depuis les premiers siècles, on a constamment figuré ces deux animaux dans le lieu natal du Sauveur. Et pourtant TEvangile n'en dit pas un mot, ce qui est utile à noter, en faveur de ceux qui ne lisent pas les textes sacrés. Cette crojance proient de ce passage du prophète Isaïe : « Le bœuf a connu > son maître et TÂne la crèche de son Seigneur. » (Ghap. ler ^ 3). Le prophète Habacuc a dit aussi : « Seigneur tu seras ' connu entre deux animaux. » (G. m Int. 70). Plusieurs écri-

vains ont atlaqué cette tradition. Elle est cependant.appujée . sur de très-graves autorités que cite Benoit XIY. S. Jérôme, S. Grégoire de Nazianze, S. Grégoire de Nysse, Prudence et d autres que cite Baronius font plus que contrebalancer les négations de leurs adversaires. Ces derniers se fondent sur ce que cette tradition ne remonte pas au-delà du V^ siècle. Mais, quand il en serait ainsi, on ne saurait probablement y voir une nouveauté. Or cette allégation est fausse. Le bœuf et Tâne figurent dans les peintures des Catacombes. On les voit dans une peinture sur verre ou émail antique du musée Victorien. Ayala , dans son Pictor chrisiianus, accepte cette tradition. Benoit XIV s'y rallie pleinement. Que veut-on de plus ? Laissons les rigides puritains de Tart chrétien se livrer à leur classique rationalisme et ne les imitons pas.

Une Nativité de Sauveur présente toujours des bergers qui viennent visiter le divin enfant, d'après l'avis qui leur en fut donné par Tange. Ici, les peintres donnent un libre essor à leur imagination. Ces bergers sont accompagnés de bergères. Les uns et les autres apportent des présents. Ils se prosternent devant le nouveau-né. Le texte sacré dit une seule chose ^ c'est que les pasteurs se hâtèrent de venir à Bethléem et qu'ils trouvèrent d'abord Marie et Joseph, puis l'enfant couché dans la crèche, et qu'enfin ils reconnurent la vérité de ce que l'ange leur avait annoncé. Les bei|[ères, les présents, l'adoration, tout cela est ajouté au récit da livre sacré. On ne saurait pourtant Timprouver, lorsqu'il J a sobriété dans ces accessoires et une vraie intelligence de la gravité qui doit présider à une pareille scène. Le nombre de ces bergers (dont Origène et quelques auteurs ont voulu faire non des pÂtres, mais des anges protecteurs des provinces) ne serait, en réalité que de quatre, si Ton s'en rapportait à ce qu'en dit un vieux manuscrit grec et anonyme cité par Casaubon. Leurs noms seraient : Misatl, Aehaêl, Slephanos et Cynaque. Toutefois, l'église bâtie à Tendroil même où l'on croit que l'ange apparut à ces gardiens de troupeaux était nommée : VEglise des trois bergers. Benoit XIV admet ce nombre de pasteurs. Quand à l'église, il

ne» existe plus que des ruines. Aajoard'bui encore, les arabes professent one grande vénération pour ce lien. Ils n'oseraient pas j couper les arbustes ni les herbes. Ils y apportât même de Tencens qu'ils y brûlent et y allument des lampes.

Ce qui rient d'être dit nous conduit naturellement à une antre scène sur laquelle les peintres se sont exercés. Nous TonloDs parler de lapparition de Tange aux bergers. Trop souveitt» on pourrait même dire presque toujours > ou unit ce fait particulier à la Nativité mémo du Sauveur. L'artiste fait donc planer sur la crèche de Bethléem une multitude d'esprits célestes qui chantent : Gloria in excelsis , au moment où les bergers visitent le divin enfant. Or cette confusion de deux faits évangéliques séparés est-elle à l'abri de tout reproche ? L'apparition n'eut lieu que une certaine distance de la grotte où le Sauveur vint au monde. Le' texte parle d'un ange dont l'aspect était radieux et qui frappa de terreur les bergers. Quelques auteurs ont prétendu que c'était Gabriel, le même archange qui avait été député vers Marie pour lui annoncer le mystère de l'Incarnation. Quoiqu'il en soit, une multitude d anges, selon le texte, environna le premier, et tous ensemble chantèrent le céleste cantique. L'imaginalion de quelques artistes leur a suggéré l'idée de représenter un grand orchestre où les esprits bienheureux jouent de toute sorte d'instruments; Mole improuve tout cet attirail musical. Pourquoi nne iraprobation aussi absolue? Ce chœur d'instrumentistes ailés n'est pas, il est vrai, justifié par le texte rigoureusement compris , mais cela , de nos jours surtout , a bien quelque mérite. Nous pouvons du moins apprendre sur les vitraux qui retracent ce concert idéal la forme des instruments dont on usait au moyen-ége. On ne peut très-sérieusement prononcer un blâme contre ce luxe artistique, dans une scène de Nativité.

L'annonce de la grande nouvelle aux bergers a été traitée séparément de la Nativité du Sauveur, par Govaert Flinck, élève de Rembrandt, mort en 1660. Les animaux cl les hommes y paraissent saisis d'épouvante. Dans les airs.

la multilude des esprits célestes resplendissants de clarté chante le cantique de jubilation. Le Corrége fait planer les anges sur une élable délabrée et les bergères se joignent aux bergers pour visiter lenfant nouveau-né.

Le cardinal Borromée reproche aux artistes d'attirer presque toute l'attention sur les corps musculeux des bergers auxquels ils donnent des altitudes expressives très-soigneusement dessinées, tandis que Teufant Jésus et sa mère semblent avoir été dédaignés par ces artistes dans un tableau où pourtant ceci devrait être Tobjet principaL Selon le même auteur, les bergers tiennent à la main leurs chapeaux, tandis que dans ces anciens temps les hommes n'ayaient aucune sorte de coiffure. D'autres, au contraire, peignent les pasteurs ayant la tôle couverte. L'illustre cardinal traite tout cela d'ineptie.

Molanus manifeste toute sa sympathie pour un tableau de Nativité qui représenterait simplement Marie en état d'adoration devant le fils qu'elle vient de mettre au monde. Une scène aussi simple ne plairait pas à l'artiste qui cherche, avant tout, dans son œuvre, un grand eOet de composition. Hais la multiplicité des personnages et d'autres nomhrenx accessoires ne sont pas les conditions absolues et constantes de la sublimité dans les arts.

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