CHAPITRE IL
CireoDCbion et Epiphanie du SauTeur.
Nous devions réanir en un seul chapitre ces deux traits , car le premier ne saurait longuement nous occuper.
La Circoncision qui ou?re maintenant Tannée civile est on sujet très-difficile à traiter, pour un tableau d'église. La raison n'a pas besoin d'eu être articulée. Cette cérémonie ou opération judaïque k laquelle le Sauveur ne dédaigna point de se soumettre ne saurait être peinte d'une manière littérale pour l'exposer aux yeux des fidèles dans le temple chrétien. Nous devons pourtant fournir quelques notions sur ce point.
El d'abord S. Luc ne parle, en aucune manière, du temple de Jérusalem où ce fait se serait accompli. La Circoncision n'était pas un acte liturgique de l'ancienne loi. On n'allait donc pas au temple pour remplir cette prescription. C'est donc grandement à tort que les peintres figurent l'enfant Jésus recevant dans le temple la Circoncision. Les écrivains les plus judicieux s'accordent à reconnaître que le nouveau-né fut circoncis dans la grotte de sa naissance. C'étaient souvent les parents et même la mère de l'enfant qui accomplissaient, au bout de huit jours, l'acte exigé par la loi de Moïse. Mais il est infiniment préférable de ne point traiter un sujet de cette nature. La piété publique ne saurait 7 trouver un aliment.
L'Eglise unit à la fête de la Circoncision, celle de l'imposition du nom de Jésus au divin enfant. Ceci , sous un autre rapport, n'est point facile k traduire sur la toile. On se contente généralement de représenter , au milieu d'un cercle environné de rayons, les trois initiales I. H. S. qui expliquent l'étymologie du nom hébreu Jésus, c'est-à-dire Jésus homtnwn Salvator (Jésus sauveur des hommes).
On lit dans la vie de S. Bernardin surnommé de Sienne ,
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que dans ses prédications il ayait coutume, étant en chaire, de montrer à ses auditeurs une image sur laquelle était inscrit, en lettres d'or, le saint nom de Jésus, dans ane brillante auréole. Le peuple témoigna le désir de posséder de semblables images, mais i*abus ne tarda pas à s^introdoire dans cette dévotion. Le pape Martin défendit à cet orateur sacré de produire désormais cette représentation et le pieux prédicateur se montra docile. Il faut dire que Tabus n'a jamais eu le privilège de condamner le légitime usage. Cela est si vrai que le Saint-Siège institua une fête en Thonneur du saint nom de Jésus. Elle fut, dans le principe, restreinte aux seuls ordres religieux nominativement désignés. Enfin , en 1721 , le pape Innocent XIII Tétendit k tout le monde catholique.
Le monogramme dont il a été parlé est donc très-antérieur h l'institution de Tordre célèbre connu sous le nom de Compagnie de Jésus ou Jésuites. Ceux-ci Tout adopté. Qui oserait leur en faire un crime? Mais ils nen sont point les créateurs. Rien de plus ordinaire cependant que d'entendre des hommes qui se croient ou que l'on croit èradits considérer ce monogramme comme le cachet exclusif des Jésuites I
Un peintre est donc parfaitement autorisé à figurer cet auguste monogramme , au milieu d'une éclatante gloire , et représenter des anges et des hommes dans une attitude d'adoration, devant ce signe sacré, a Qu^au nom de Jésus j dit l'Apôtre , tout fléchisse le genou, dans le ciel, sur la terre et dans les enfers. » L'antiquité chrétienne avait un signe analogue. C'est celui dont le grand Constantin voulut que l'on couronnât le Labarum. C'est le chrisme P où figurent le X et le P grecs entrelacés. Le peuple est ^aujourd'hui trop éclairé pour voir dans ces divers signes symboliques des sortes de talismans dont on puisse craindre qu'il ne fasse un usage superstitieux.
C9 ne sera pas néanmoins peut-être sans utilité que nous ferons connaître la forme originaire du monogramme si usité dans la symbolique chrétienne, IHS. Tel qu'il est conçu en lettres latines ou romaines on ne peut qu'y voir les trois mots : Jésus hominum Salvator. Mais, dans le principe >
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ce fat en caractères grecs IH2 dont la prononciation normale en caractères latins est lÉS , racine du nom sacré lESUS. La première lettre du monogramme antique est commune aux grecs et aux latins. Pour ces derniers, la seconde est la consonne H qui dans lalphabet grec est la YOjelle longue E. Enfin, la troisième lettre est exclusivement grecque. En figurant le vénérable monogramme en caractères romains, ce n'est plus qu'une espèce d'emblème hjbridc. L'habitude est comme passée en loi et la simple racine du nom si expressif qui fut imposé au Verbe incarné, le jour de la Circoncision s'est traduite, poar les latins, en ces trois mots qui indiquent par leur éloquente brièveté la sublime mission du Fils de Dieu sur la terre : Jésus hominum Salvator. Un pieux usage fait surmonter la lettre H
d'une petite croix , ci IHS. Ces expUcations détaillées plairont , nous l'espérons , aux personnes qui ne sont point familiarisées avec la langue grecque.
L'Epiphanie ou manifestation est plus connue dans l'art chrétien sous le nom d'Adoration des rois ou des Mages. En quel lien cette manifestation si miraculeuse s'accomplit-elle? La question est importante , car elle a été vivement controversée. C!onsultons d'abord le texte évangélique : « Les ma- » ges entrant dans la maison (Domum) trouvèrent l'enfant a avec Harie sa mère , et se prosternant ils l'adorèrent. » Il semble bien que l'évangéliste en employant le terme de maison n'a pas voulu désigner la grotte de fiethléem. S. Epiphane a dit très-explicitement : « Les Mages étant entrés n dans la maison, trouvèrent l'enfant avec Marie, non plus » dans la crèche, non plus dans la grotte, mais dans la » maison. »
Ce même Père ne fait pas adorer Jésus par les Mages , treize jours, mais deux ans après la Nativité. Une foule d^autorités se réunissent à cette opinion. Ajala blâme les artistes de placer la scène de cette adoration dans la grotte de Bethléem. Molanujs et son annotateur Paquot s'occupent exclusivement des Mages et ne disent pas un seul mot sur la question présente. Si le Sauveur fut adoré dans une mai-
SOU» quelle est cette maison? Ce ne peut être la demeure de Marie à Nazareth , car le texte indique Bethléem. Un grand nombre d'auteurs , parmi lesquels nous nommons avec con* fiance Benoît XIV, placent ladoration des Mages dans la grotte natale. Mais pourquoi Févangéliste donne-t-il k celleci le nom de maison ? Parce que cette grotte était une dépendance du Diversoriutn , ou parce qa enfin Marie et son nouveau-né avaient pu trouver une place dans ce Divtrsih rium ou hôtellerie. Cette dernière hypothèse est soutenue comme un fait réel par le savant Dom Calmet. Le grand pape précité se rallie au sentiment de S. Jérôme qui avait vécu sur les lieux et qui place l'adoration des Mages dans la sainte grotte de Bethléem.
Les Mages sont très-communément considérés comme des rois et la solennité de TEpiphanie a reçu, parmi le vulgaire le nom de fête des Rois. On comprend qu'il importe anx artistes de pouvoir se fixer sur la qualité de ces adorateurs venus de l'Orient , afin de les costumer avec exactitude. Luther a nié la qualité royale aux Mages. Il faut convenir que TEvangile ne dit rien qui la fasse présumer. C'est poa^ quoi, plusieurs écrivains catholiques, avant Thérésiarqae allemand , avaient soutenu que ces Mages étaient des savants très-versés dans la connaissance des astres, et qni, loin de partager les idées idolatriques de leurs contrées, observaient fidèlement la loi naturelle , et n'adoraient qu'un seul Dieu. Si les Mages eussent été des rois, disent plusieurs autres , le jaloux souverain de la Judée Hérodc les aurait punis de leur audace, pour être entrés dans ses domaines, ou bien encore , s'il avait écouté des inspirations hospitalières , il les aurait accueillis avec distinction , au lien de leur dire , comme à de vulgaires voyageurs : a Allez , prenez des informations sur les faits et vous reviendrez m'en donner des nouvelles. » 11 serait fatigant d'exposer avec quelques détails les raisons qui militent pour ou contre la royauté de ces Mages. Ainsi pour fixer l'hésitation des artistes sur ce point, il suffira de reproduire le texte de Benoit XIV, dans son traité des Fêtes. C'est le paragraphe qui est inscrit sous le chifiTre XXXVI. Magi reges fuere, id
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est DinasUB. (Les Nages farcnt rois). L'illustre écrivain prouve péremp(oiremeiit sâ proposition dans le cours de ce paragraphe.
TertnlIieD dit qo'en Orient les Mages, pour la plupart, forent rois. {Magos reges fere habuii Oriens). MoIé s'évertue à contester aux Mages cette qualité royale et accuse énergiquement les peintres qui les figurent en monarques. Il parait qae Tœuvre précitée du grand pape était inconnue à laulear des Erreurs des peintres. Au surplus , ceci n est pas on dogme de foi. Il j a liberté dans les choses incertaines, mais il n'est pas apparemment défendu d'embrasser les opinions les plus probables. La royauté des Mages nous parait avoir tous les caractères de la probabilité. Elle concorde avec les prophéties qui annoncent que *lcs ROIS viendront adorer le Sauveur et lui porter des présents. Elle concorde avec la croyance la plus universellement répandue qui a même été jusqu'à donner des noms à ces rois-mages. Tout le monde connaît Gasparj Melchior, Balihasar, sans que nous prétendions que ceci soit chose certaine et indubitable. On a été aussi jusqu'à les désigner en grec et en hébreu; en grec, Magalat, Galgabat, Saracin; en hébreu latinisé, ApelliuSj Amarus et Dalmatius. L'un de ces rois vient de l'Asie, l'autre de l'Afrique, l'autre de l'Europe. Tout cela n'est plus qu'un faisceau de conjectures auxquelles on ne peut sérieusement s'arrêter.
Le costume de ces rois est nécessairement facultatif et arbitraire. L'artiste doit néanmoins étudier la tradition orientale sous ce rapport et ne pas négliger celle des maîtres qui jouissent d'une réputation méritée, dans ce bel art. Si l'on voulait s'en rapporter à un passage dont on gratifie le vénérable Bëde, Melchior devrait être peint en vieillard à cheveux blancs et à longue barbe; Gaspar, en jeune homme frais et rubicond ; Balthasar en coloris tirant sur le noir, et barbu. Le premier offrirait For, le second l'encens, le dernier la myrrhe. Les plus anciennes peintures figurent les (rois rois en hommes d'âge mûr et blancs de couleur. Plus tard, on en a fait un qui est noir parce qu'il vient d'Ethiopie. La couronne étant le symbole de la royauté, on
en ceint le -front des Mages. Ceci est 'préférable à certains tarbans dont quelques artistes les coiffent. 11 n'est pas à présumer que celte coiffure musulmane qui tend, de nos jours, à disparaître de la Turquie, fût alors connue et peutêtre soupçonnée.
Mole observe pourtant , avec quelque raison , qu'il oe faut pas donner à ces personnages un cortège royal , parce qu'il n'y a pas lieu de croire qu'il en ait été ainsi en réalité, et qu'en les supposant investis du titre de rois, il était indispensable que cette qualité fût ignorée d'Hérode. Il faut donc retrancher, selon lui,- o ces pages, ces écuyers, ces » chars , ces chameaux, j'ai presque dit ces éléphants, car » le célèbre Raphaël a placé de. ces animaux dans un ta- » bleau de ladoration. » « Une jeune personne, continue y» le même écrivain , ■ assise au fond d'une grotte et qui »' soutient sur ses genoux un enfant enveloppé de langes; » trois Asiatiques prosternés devant l'enfant et offrant trois » sortes de présents, tels qu'ils sont détaillés dans FEvan- » gile; une lampe dont la clarté pâle semble respecter » l'obscurité mystérieuse qui environne tous les person- » nages, voilà à quoi doivent se réduire tous les tableaux >» de l'Adoration des Mages. » Ces avis sont dignes d'une sérieuse attention.
L'étoile, guide miraculeux des Mages, doit nécessairement scintiller au-dessus de la grotte de Bethléem , puisque S. Mathieu nous apprend qu'elle s'arrêta sur le lieu oii était l'enfant. {Supra ubi erat puer). Quant à la nature de cet astre, on ne s'attend pas à voir ici s'engager une discussion qui n'y serait pas à sa place. Il est probable que sous ce nom d'étoile l'Evangélistc a' voulu parler d'un météore de cette forme , créé de Dieu pour remplir le but proposé. On ne peut, sans doute, contester au Tout-Puissant, au Créateur, des choses visibles et invisibles, le pouvoir de faire apparaître aux yeux des Mages ce merveilleux flambeau qui devait les diriger dans leur marche. On ne pourrait pas mieux lui disputer la puissance d'employer à cet office un de ces astres qui brillent au firmament. L'incrédulité serait ici par trop niaise. Un rayon échappé de la
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nae et se dirigeant sûr la crèche de Bethléem mentirait au texte sacré et accuserait, dans Tartiste, une foi perplexe ou une timidité qui n'est trop souvent qu'un orgueil mal dissimulé d'esprit-fort.
Lart chrétien s'est fréquemment exercé sur ce grand sujet. Raphaël et notre peintre français Poussin 7 ont réussi sous le rapport de l'art pratique. Nous ne pouvons envisager ici que la théorie de composition , sous notre point de vue habituel. Nous dirons donc (^ue le dernier a surchargé sa toile d'un nombreux cortège qui accompagne les adorateurs. Il a placé la scène de TEpiphanie dans une masure délabrée en parfait contraste avec les superbes ruines d'un grand édifice qui , par une gratuite supposition , aurait existé dans la chétive bourgade de Juda. Tout ceci est donc éclos de l'imagination du peintre. Mais cet artiste a été fort heureux en représentant les trois mages prosternés simultanément aux pieds de Jésus pour l'adorer. C'est une tradition fidèle du texte sacré : Proctdentes adoraveruni eum. En plusieurs tableaux d'Epiphanie, un mage adore y tandis que les autres semblent attendre leur tour... La simultanéité d'adoration n'est-elle pas plus poétique? Et cela n'empêche pas chacun des trois rois d'offrir le présent dont l'Evangile fait connaître la qualité. Ce n'est pas que , dans certains monuments anciens , on ne voie un mage prosterné , tandis que les autres sont debout. C'est ainsi qu'on voit représentée l'Epiphanie dans les sculptures en relief sur bois, au pourtour intérieur du chœur de Notre-Dame-de-Paris, et dans un très-grand nombre de vitraux du mojen-àge. Ici, comme en beaucoup d autres cas, il n'est point permis d'excuser, sur l'autorité des anciens, l'atteinte portée au récit évangéliquc.