PROGRÈS DE LARCHITECTURE GOTHIQUE
Ce qui occasionne ce changement, cest Télat de splendeur et d'opulence où se trouve le Christianisme. Il n'y a plus alors de Goths, de Vandales, de Lombards, de Normands, dont les incursions répandent Tallarmey portent le fer et le feu dans les monumens les plus respectables, et empêchent de rien entreprendre de somptueux. Alors commencent les riches donations en faveur des Eglises , les fondations des Chapitres. La libéralité, la piété des Fidèles fournit aux Evèques les moyens de construire de grands édifices. Ajoutons que presque Jout ce qu'il y a d'Ordres Religieux habite encore les déserts , et ne partage point dans les Villes les fonctions du Clergé séculier. C'est donc dans l'Eglise de l'Evoque, dans la Cathédrale que se font les grandes cérémonies de la Religion, que le peuple vient recevoir les instructions du premier Pasieur, que TEvéque assemble son Clergé en Synode , que se tiennent les Conciles Provinciaux, tout cela demande de Tétendue: On y ajoute bientôt la magnificence. Les architectes se livrent à toute leur imagination , parce qu'on ne craint point des dépenses qui elTraieroient aujourd'hui les plus puissans Rois (1). Ils n'inventent pas de nouvelles formes, parce qu'il est assez généralement établi, que les édifices sacrés auront celle d'une Croix , mais ils l'enrichissent et varient la distribution. Les piliers s'écartent , et ouvrent de grandes Arcades; ils perdent de leur masse, se délient et s'allongent. Des voûtes hardies et légères dérobent la vue d*ane désagréable charpente ; les petites lucarnes qui auparavant laissoient à peine entrer la lumière, se changent en vastes fenêtres dont la peinture ne tarde pas à relever les Vitraux- L'élévation et la largeur des voûtes exigent des appuis pour les murailles qui les portent, afin que celles-ci ne s'écar-
(t) Quoi Monarque entreprendroil aujourd'hui d'ériger un Temple comme Noire-Dame de Chartres, dans un pays tel que la Beauce, où il n'y a ni pierre, ni bois, ni Ter, ni chaux, et ni rivière qui facilite le transport de ces difTérens matériaux ?
teni point : delà les arcs-boulans extérieurs, ordinairement simples, quelquefois doubles, sur-tout s'il y a dans Tintérieur un double rang de piliers qui augmente la largeur de rédifice. Ces arcs-boutans ne présentent d'abord que de rutile, les Sculptures dont on les couvre ensuite, les pyramides qui les terminent en font un ornement.
Tandis que les Eglises n'eurent qu'une largeur et une hauteur médiocre, il ne fut pas difficile d en orner la façade, un portique plaqué en masquoii la partie inférieure, le haut avoit une fenêtre , et à côté s'élevoit , un peu au-dessus du comble , une petite tour quarrée très simple qui ne tenoit point au corps de Tédifice. Mais quand on voulut donner aux Temples cette grandeur que nous leur voyons , il fallut plus d'orncmens pour la façade. Au lieu d'une tour isolée , on en construisit deux , et on les fit entrer comme partie principale dans la décoration des Portails. C'est sur-tout dans ces morceaux que les Architectes se firent un point d'honheur de se surpasser Tun l'autre par l'élévation et la hardiesse , par la multitude et la bisarrerie des Sculptures. Le treizième et le quatorzième siècles produisirent ce qu'il y a de plus singulier en ce genre.
L'époque de la grande Architecture Gothique une fois fixée, sans qu'on puisse néanmoins en indiquer le premier et le plus ancien monument, on possède à-peu-près tout le reste de çon histoire , quand on sçait qu'en fort peu de tems elle fut adoptée dans toutes les parties de l'Europe ; que les grandes Villes semblèrent se disputer la gloire d'avoir la plus vaste et la plus riche Eglise; que le goût de construction employé dans les Temples passa aux autres édifices publics , et aux palais des Rois ; que jusqu'à la fin du quin^ zième siècle , le Gothique régna avec un empire plus constant et peut-être plus étendu que les ordres Grecs les plus gracieux et les plus magnifiques. Je n'entreprendrai point d'indiquer et de décrire ses chef-d'œuvres; il est peu de Provinces qui n'en possèdent quelqu'un , et (out le monde connott ce que la France a de plus célèbre en Gothique.