‹ Institutions de lʹart chrétienChapitre 15 sur 180 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

La fuite en Egypte; le massacre des Innocents; l'éducation de Jésas; Jésus au milieu des docteurs.

H a été fait menlion de ce trait évangéliqae, dans le chapitre V de la première partie, mais sealement comme par occasion. |ci nous devons étudier plus à fond ce sujet sur lequel Tart chrétien s'est fréquemment exercé.

lo Mol^ improuve les miracles que les peintres ajoateot gratuiten^ent à cette fuite en Egypte. Ainsi on y figure des idoles que la seule présence de lenfant diyin renverse de leur piédestal. Nous dirons avec lui que, sans nul doute, Fhistoire n autorise pas à figurer de tels prodiges. Mais qui ne voit qpe c'est , en ce cas, une allégorie beaucoup moins anormale que ne le pense le trop exigeant écrivain. Noos croyons qu'il est très-permis ici d'octroyer aux peintres ce que le poète latin veut bien concéder à ses confrères : Erii ut pictura poesis. Si la poésie est une peinture, celle-ci peut bien être assimilée, à son tour, h la poésie. N'en déplaise à Mole , cette chute des idoles est une pensée trèspoétique, et Fart ne saurait, en cette circonstance, élre accusé d'abus. Dans son admirable Repos en Egypte, Raphaël a peint l'enfant Jésus tenu par sa mère sur un agneau accroupi. Certes, TEvangile ne mentionne pas cet incident. Mais qui ne saisit tout ce que cette pensée offre, tout i i< fois, de gracieux et de tristement prophétique? Jésus ne sera-t-il pas lui-même cet agneau plein de mansuétude quii sans proférer une seule plainte , se laissa conduire à la boa* chérie?

L'artiste doit user sobrement de la liberté que semblent lui accorder certains livres apocryphes relativement à b fuite en Egypte. Ainsi on y lit qu'un arbre s'inclina sur le passage de Jésus, pour l'adorer. Sozomène dit q^^ ^^ arbre était un pécher. Quoiqu'on ne puisse revendiquer pour ce prodige une parfaite authenticité, on ne saurait

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défendre à Tari chrétien de le retracer. Or, Sîmoa Vouet a métainorphosé le pécher de la légende en palmier. Lebran a fait de même. Il n'en est pas moins certain que les Arabes ont conservé une grande vénération pour le pécher, tout justement à cause de cette tradition qui s'est perpétuée parmi eux. C'est une raison, ce nous semble, assez puissante pour s'abstenir de changer le pécher en palmier» qaoiqu'an fond il ne paraisse s'y trouver aucun inconvénient. Ajoutons, avant de clore ce qui concerne la fuite en Egypte, que la ruine des idoles dont il a été parlé est moins Boe allégorie qu'une allusion à ces paroles du prophète Isaïe : a Voici que le Seigneur montera sur un nuage léger,

> qu'il entrera en Egypte, et quen sa présence tomberont

> de leur base les images des fausses divinités de ce pays. » (chap. 19.) L'Eglise ne saurait interdire à l'art d'aussi frapfiantes applications des livres sacrés.

2o Ou n'ignore pas que le massacre des Innocents a été souvent traduit par l'art. Ce trait laisse aux peintres une plus grande latitude que tant d'autres, parce qu'il neutre pas directement dans la catégorie des faits relatifs à la vie do Sauveur. S. Matthieu raconte ainsi quil suit cet horrible épisode : a Flérode voyant que les Mages s'étaient joués de loi (parce qu'ils ne revinrent pas à Jérusalem, pour lui ren- » dre compte de ce qu'ils avaient vu) entra dans une grande

> colère, et il envoya tuer tous les enfants mâles qui étaient • à Bethléem et dans les environs, ordonnant de tuer tous

> ceux qui étaient au dessous de deux ans. » Dans un ^tableau pareil, les accessoires sont nécessairement assez arbitraires, tels que les costumes des personnages, l'architecture des maisons de Bethléem. Mais nous demandons si la vérité historique ne serait pas blessée , si l'on représentait Hérode lui-même siégeant sur un trône ou tribunal pour présider à cette exécrable boucherie. Que dit le texte? Hérode envoya tuer les enfants... N'y a-t-il pas assez de barbarie dans cet ordre , sans y faire figurer le prince luimême qui se met h la tête des égorgeurs ? Raphaël n'a pas reculé devant ce surcroit d'atrocité. Cet exemple du grandmaitre fait-il autorité? Nous ne le pensons pas. Pour dé-

moDlrcr que le célèbre artiste abusait, en ce moment, do sa riche imagination, Mole nie la présence d'Uérode à Bethléem, durant ce massacre, sur ce que S. Chrysostômc aurait affirmé qu'en ce temps là ce cruel tyran était attaqué d'un mal irrémédiable , immedicabiliter œgrotus. Holé a cité un peu trop légèrement. Le grand docteur parie do mal moral dont le cœur de ce prince sans entrailles était atteint : Ammus immedicabiliter œgrotans.

Mole est plus heureux dans sa critique au sujet de Tâgc des enfants massacrés. L'artiste ne peut peindre que des enfants au dessous de deux ans, et n'a pas le droit de leur en attribuer cinq ou six. II doit aussi se garder d'exagérer les horreurs de ce massacre, car l'atrocité portée à son comble excite le dégoût au lieu d'émouvoir. Or c'est un sentiment de compassion que l'art doit ici principalement faire naître. Nous permetlra-t-on d'avouer que, si la peinture chrétienne est une prédication , comme on ne peat en douter^ nous ne croyons pas pouvoir attendre de la reproduction artistique de ce hideux massacre une grande utilité morale pour le peuple. Nous honorons par une fétc particulière le martyre de ces innocentes victimes immolées en haine du nom de Jésus-Christ. Cela peut suffire. Il n'est pas possible d'attacher à la peinture de ce fait horrible l'importance d'un très-grand nombre d'autres événements que nous a transmis l'histoire évangélique.

fio L'éducation de Jésus, quoique ressortant très-vaguement de la narration sacrée, a fourni le sujet de quelques tableaux qui en ont pris le nom. Voici ce que nous apprend^ S. Matthieu: « Hérode étant mort, un ange apparut à n Joseph durant son sommeil, pendant qu'il était encore en » Egypte et lui parla ainsi : Lève-toi, prends l'enfant et sa » mère , et va dans la terre d'Israël , car ceux-là sont morts n qui voulaient faire périr cet enfant. Joseph se levant, » prit l'enfant et sa mère et vint dans la terre d'Israël. » Apprenant toutefois qu'Archclaiis régnait en Judée à la » place de son père Hérode , il craignit d'aller dans ce pajs » et ayant été averti en songe., il se retira dans les confins » de la Galilée. Il y vint habiter la ville nommée Nazareth;

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> afio que fût accompli ce qui atait été dit par les prophè- » tes» que Jésus serait appelé Nazaréeo. »

Ce passage dont quelques incidents historiques, tels que Tapparition de l'ange, le départ d'Egypte, Tentrée à Nazareth, pourraient être reproduits par Tart, no nous apprend rien de particulier sur le séjour de Jésus dans cette dernière ville.

S. Luc sera-l-il plus explicite? Consultons-le: « L'en-

> faut (à Nazareth) croissait et se fortifiait^ rempli de sa- • gesse et la grâce de Dieu était en lui. »

Ud tableau de VEducation de Jésus ne peut facilement sortir de ces textes empreints d'une simplicité admirablement éTangélique. Que fera donc l'artiste ? 11 créera une scène. L'Erangile nous apprend ailleurs que S. Joseph était un ottfrier, faber. Il peindra un intérieur où Ton verra le père putatif enseignant son métier au divin nourrisson. Hais quel était ce métier? C'est ce que les livres saints ne nous disent nulle part. Faber signifie un ouvrier travaillant sur une matière quelconque, sur le bois, le fer, les métaux. La tradition seule peut donc nous fournir quelques renseignements. Quoique Joseph descendit, en droite ligne, des anciens rois de Juda, il était réduit à vivre du travail de ses mains. S. Justin en fait un charron qui confectionnait des instruments aratoires. S. Ambroise, Théodoret, S. Hilaire, S. Pierre Chrjrsologue et quelques autres, le représentent comme travaillant sur le fer. Néanmoins S. Joseph est plus habituellement considéré comme un charpentier^ ou un menuisier. En ce cas, l'éducation de Jésus est figurée par un atelier où Ton voit le saint patriarche donnant des leçons de son métier à lenfant J^sus. Ceci ne peut exactement s'appeler une éducation, car nous attachons à ce terme un sens plus élevé. Cependant la doctrine chrétienne nous montre THomme-Dieu vivant dans le travail, dans l'humiliation et les souffrances. On ne saurait donc porter une accusation d'irrespectueuse trivialité contre un artiste qui ferait de Jésus un simple apprenti. Mais la fiction qui donne pour aides à ce divin ouvrier des anges sciant des poutres , équarrissant des troncs d'arbre n est pas

merveilleuse y on en conviendra. Annibal Garrache» a évité ce défaut dans l'admirable toile où l'enfant Jésus seconde son père nourricier, qui tend le cordeau sur une pièce do bois, tandis que Marie est occupée de la couture. Le simple et le sublime furent toujours unis par une étroite alliance.

Est-il permis d^envisager cette éducation sous un aspect plus noble et de représenter Tenfant apprenant à lire, sar les genoux de sa mère, et S. Joseph assistant dans one attitude de respect k ces maternelles leçons? Nullement. Le texte sacré nous dit que lorsque le Sauveur entra dans le Temple et quil se mit à enseigner, la surprise des Juifs était au comble et ils Texprimaient par ces paroles : « Gom*^ » ment donc est-il lettré puisqu'il n'a pas reçu d'instruc- » tion? » Les pères, en interprétant ce passage, n'accusent pas les Juifs d'erreur ; et le pouvaient-ils, puisqu'ils de* vaient être persuadés que Jésus navait besoin d'aucane étude, lui Fils de Dieu coéternel au Père.

Nous n'avons point à parler, en ce moment, d'un sujet sur lequel un grand nombre de peintres se sont exercés avec plus ou moins de succès. C'est la Sainte-famille. Nous le réservons pour le cycle festival de la sainte Yierge.

4o Nous passons à un autre trait de la vie de Jésus enfant. S.Luc raconte que le Sauveur, âgé de douze ans, fui conduit au Temple, mais qu'il ne revint pas avec ses parents, et qu après trois jours de recherches infructacnset dans la maison de leurs alliés ou amis, Marie et Joseph le trouvèrent au Temple, assis au milieu des docteurs j le$ écoutant et les questionnant.

Ce trait a paru digne du pinceau chrétien , on la retracé sous toutes les autres formes de l'art , mais l'a-t-on toujours bien compris? Dans la plupart de ces œuvres qui , d'ailleurs sous les autres rapports, peuvent avoir beaucoup de mérite, on voit un enfant de douze ans environ assis sur une chaire ou estrade qui domine l'assemblée. 11 parle à un auditoire composé de personnages agités de passions diverses. Il semble les instruire avec une autorité surnaturelle. Est-ce bien la ce qu'ont vu dans la narration de S. Luc les interprèles

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d6s lîfres saints? Non, assurément. Voici les paroles d'Origène : « On troufe Jésos an milieu , non pour instruire les

• docteurs , mais pour les questionner. Il a ainsi agi pour

• apprendre aux enfants les devoirs de leur ége; pour leur

• enseigner ce qui leur conyient , quelques sages et instruits

• quils puissent être; pour leur faire entendre qu'ils doi-

• Tent écouter plutôt qu'instruire leurs mattres et qu'ils ne

• doivent point céder à une vaine ostentation. »

De son cAté , S. Grégoire-le*Grand , dans son livre si pratique de FofBce et du devoir des pasteurs, parle ainsi : « On

> doit méditer avec attention sur ce que Jésus Agé de douze

• ans est représenté assis au milieu des docteurs , non pour

• les instruire f'hon docensj mais pour les questionner (^ed

• interrogantj. Cet exemple nous apprend que le faible

> finfirmus) ne doit point avoir la présomption d'enseigner,

• puisque cet enfant voulut bien s'instruire en questionnant ,

> lui qui par la puissance de sa divinité apprit à ses propres

> docteurs la parole de la science (^verbum scientimj. Hal- » donat a interprété , dans le même sens , le passage de » S. Luc. »

Estait possible, en effet, de se méprendre sur la conduite du Souveur dans le Temple , quand on lit la suite do passage précité ? « Or , tous ceux qui l'entendaient étaient » étonnés de sa sagesse et de ses réponses. » Ces dernières paroles ont une connexion intime avec celles qui précédent. Jésus interrogeait les docteurs et ceux-ci loi adressaient , à leur tour, des questions auxquelles il répondait avec sagesse. On ne peut s'empécber de voir dans Jésus enfant cette admirable humilité qui éclata constamment pendant son pèlerinage sur la terre et dont il donnait, en ce moment, dans le Temple, un si touchant exemple.^

Ne négligeons pas néanmoins d'observer ici que le texte sacré des Evangiles nous représente fréquemment le Sauveur enseignant dans le Temple ou dans les Synagogues. Mais ces divers traits se rapportent à la mission qu'il remplissait parmi les Juifs. Or, celte mission ne commença qu'alors quil eût atteint l'âge de (rente ans. Il est donc permis à l'artiste de représenter Jésus-Gbrist enseignant dans

le Temple et de grouper autour de lui des docteurs, llaîs alors la figure principale ue sera pas un enfant de douze ans. Cette scène sera donc tout autre que celle en ce moment enWsagée.

Ck>mbien de tableaux , de reliefs et même de yitraux du moyen-âge (car il eût aussi ses erreurs artistiques) ont con* sacré le faux sens que nous combattons 1 Dans combien d'églises une pensée aussi contraire au texte de TEvangile et au sentiment de ses éloquents interprètes n'a-t-elie point été exposée aux yeux des fidèles? La ville qui est considérée comme le principal foyer de toutes les lumières peut-elle se proclamer innocente d'une semblable anomalie? Elle est justement stigmatisée dans tous les auteurs qui traitent de lart chrétien et Mole ne pouvait manquer de lui donner rang parmi les erreurs dont il accuse les peintres cbrétieos.

Pour achever d altérer la vérité , certains artistes ont représenté Marie et Joseph se prosternant devant le divin enfant qu'ils viennent de retrouver. Ni le récit évangélique, ni la tradition , ni le simple bon sens , ni Tautorité d'un grand matlre ne sauraient autoriser de pareilles excentricités. Elles n'ont rien, à coup-sÀr, de mal édifiant» mais il est certain que d'autre part l'édification chrétienne n'a nul besoin de tels auxiliaires.

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