CH.\PITRE V
L'Assomption de la sainte Vierge.
Aacuuc espèce de document sur la mort de Marie ne nous est fourni par Thistoire évangélique. Il faut donc puiser dans d'autres sources et la plus respectable , sans nul doute, est bien la tradition reçue par TEglise catholique. C'est elle qui a institué la fête de TAssomption qui est fixée au 15 août. Mais d'après ce que nous venons de dire» il se présente ici un double sujet : lo La inort de Marie ; 2o Son enlèvement au ciel , en corps et en âme , ce que TEglise nomme Assomption.
Et d abord en quel lieu faut-il placer la mort de la sainlc Vierge? Les opinions sont très-partagées sur ce point. Jérusalem et Ephèsc en sont considérées comme le théâtre , selon les raisons alléguées de part et d'autre. On doit bien penser que nous ne venons pas ici discuter la question. Ceci ne peut intéresser l'art que dans le cas où il voudrait &gurer Tune ou lautre de ces villes, dans une scène de mort de la Vierge , et puis encore ce ne serait que d'une importance minime , car il n'est guère possible de dessiner avec exactitude l'une ou l'autre de ces villes, telles qu'elles existaient, à cette époque. Un tableau figurant simplement la mort de Marie n'est pas facile à exécuter» à moins d'appeler des allégories, telles que des anges groupés autour de ce lit de mort, le Fils de Dieu lui-même venant recueillir Tûmc de sa Sainte-Mère, Joachim et Anne descendant des cieux pour assister à cette agonie qui n'est Ijuun triomphe, une délivrance fortunée. Il est rare que l'art traduise exclusivement la mort de la sainte Vierge. Celleci est toujours inséparable de l'Assomption.
Ainsi on représente un tombeau autour duquel sont réunis les apôtres qui y cherchent les précieux restes de Marie , tandis que le corps de celte reine des vierges est enlevé au ciel par les anges. C'est de cette mdniiTe que Simon Vouet
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a retracé TAssomplion dans Téglise de S. Nicolas-des-Champs, à Paris. Avouons cependant qu'ici Thistoire ni la vraisemblance ne sont point respectées. A Tftge où Ton croit que la Vierge mourut , il est bien certain que les apôtres n'étaient pas réunis à Jérusalem, moins encore à Ephèse. Holanus nous dit que , de son temps , dans des tableaux de la mort de Marie , on plaçait les apAtres , à Texception de S. Thomas. C'est probablement parce que cet apôtre ayant prêché TE-- Tangile dans des régions très-éloignées de la Palestine, on a pu présumer qu'il n avait point assisté à cette mort. Toutes fois , si cette adjonction des apôtres n'est pas historique, du moins est-il certain qu'elle ne saurait mal édifier les fidèles. L'Eglise d'ailleurs ne l'a point condamnée.
Très-ordinairement on isole de la mort de Marie sa glorieuse Assomption. Ce dernier terme exprime l'enlèvement miraculeux de cette bienheureuse mère au ciel. L'Eglise croit que Marie mourut, mais que par un privilège dont cette auguste Vierge était bien digne, son corps fut préservé de la corruption du sépulcre et n'attendit point, pour ressusciter, le jour suprême du jugement général. C'est pourquoi l'Eglise grecque donne à cette mort le nom de sùmtneil et fait profession de croire que ce corps virginal fot enlevé par les anges dans les célestes demeures. Le peintre chrétien pourra donc reproduire sur la toile cet événement triomphal , mais il devra sobrement user de son droit de suivre toutes les inspirations de son génie.
L'âge de Marie, au moment de son Assomption, est un point assez important à examiner. Selon quelques auteurs, elle mourut à cinquante ans. Selon d'autres , son âge était plus avancé. Le pape BenoU XIII, dans un sermon sur la sainte Vierge, déclare qu'après avoir bien pesé toutes les opinions» il adopte, sans vouloir en faire une décision de foi, le sentiment qui donne à la sainte Vierge l'âge de soixante et douze ans. L'artiste peut donc» avec sécurité, adopter l'opinion de ce vénérable pape. Trop d'artistes, puisqu'il faut ne pas le taire, ne tiennent aucun compte de l'âge de Marie, dans les tableaux où ils la figurent. Au pied de la croix, par exemple, la Vierge est trop fréquem-
ment pcin(e comme uqc jeune personne de quinze ou vingt ans.... Elle qui, en ce moment, était mère d'un fils de trente-trois ans II Dans des tableaux d'Assomption, il n'est pas rare de voir figurer la Vierge, dans toute la fraîcheur de la jeunesse. De tels anachronismes sont-ils excusables? Que Tartiste ne peigne point Marie, au moment de cette éclatante glorification , comme une personne affaissée sons le poids de ses longues années , rien de plus intelligent. S'il la figurait dans cet état de vieillesse, il mentirait à Tidée que la foi nous suggère sur les corps ressuscites dont l'impassibilité est un attribut. Mais il y a loin de ceci encore aux fleurs de l'adolescence virginale. Est-il rationnel de donner absolument les mêmes traits à Marie dans une scène d'Annonciation et dans une scène d'Assomption? Michel- Ange lui-même, comme il a été dit dans le chapitre vi de la première partie , a été accusé d'une anomalie de cette nature, pour un tableau de déposition de la croix.
Ce n'est point mal à propos, dit Molanus, que l'on environne Marie d'un cortège d'anges qui la portent au dessus des nuées. Il est bien croyable que cette reine des esprits célestes fut entourée de ces légions angéliques, elle qui devait être exaltée au dessus des chœurs de ces esprits immortels. S. Anselme croit que tous les citoyens des éternelles demeures assistèrent au triomphe de Marie, dans sa glorieuse Assomption. Ici, le pinceau de l'artiste peut, sans crainte, déployer toutes ces magnificences.
On voit souvent, en Italie et en Allemagne, des tableaux d'Assomption dans lesquels Jésus-Christ vient lui-même an devant de sa mère pour la recevoir, et la placer sur le trône qui lui est réservé. C'est une traduction de ces paroles du prophète Habacuc : « Le vainqueur me conduira sur » le trône de ma gloire , tandis que je le célébrerai par y> mes chants. » S.Jérôme, dans son traité de l'Assomption, s'exprime ainsi: « On croit que le Sauveur, autant q»" » est possible de le déduire des livres saints, alla lui-même » avec un grand empressement au-devant de sa mère et, » avec une grande jubilation, la fit asseoir auprès de lui » sur son trône. » Un autre auteur désigné sous le nom
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de Conrad Brunus, par Holanns, approuve les peintres qui figurent la sainte Vierge enlevée par les anges, couronnée par la très-sainte Trinité , en qualité de reine des deux.
Plusieurs grands maîtres ont traité ce sujet qui est susceptible de divers systèmes de composition artistique. Jean Schoerel , peintre flamand du XVIe siècle^ a représenté la Yiei^e , au moment de sa mort. Marie tenant à la main un cierge allumé écoute lapôtre S. Jean dont elle était la mère par adoption et dans la maison duquel on croit qu'elle mourut à Ephèse. Les ap6tres entourent Marie. L'un d'eux tient d^une main une croix montée sur sa hampe , de l'autre un goupillon. II est revêtu d'une chappe. Cette composition est assurément fort originale. Mais si l'histoire a le droit de la censurer, du moins le piété n'en est point offensée. Rubens a tracé l'Assomption proprement dite. Les apAtres groupés autour d'un tombeau vide contemplent Marie s'élevant dans les airs portée par les anges. La pensée d'Annibal Carrache est identique. Vélasquez a traité spécialement le couronnement de Marie, par la très-sainte Trinité , au moment où les anges la soutiennent sur les nuées. Si l'artiste se borne à la seule Assomption, il n'aura qu'à figurer la sainte Vierge portée aux cieux par la milice céleste. Un tableau de ce genre réunira la simplicité à l'unité, si le pinceau de l'artiste est assez heureux pour allier ce que la piété a de plus suave et de plus touchant k l'expansion de la joie et du tripmphe.
Voulant suivre exactement le système que nous nous sommes fait de ne point détourner l'attention par des notes, ainsi que nous le pratiquons dans la deuxième et troisième parties du présent travail, nous insérons ici, à la suite, quelques fragments d'une légende ancienne sur la mort de Marie. II est peut-être inutile d'ajouter que ce qu'on va lire n'est appuyé sur aucun monument solide de la tradition ecclésiastique. Les artistes pourront peut-être en tirer quelque profit.
Ce fragment est la reproduction des chapitres 36 , 37 , 38, de la vieille légende.
« Comment en ung moment tous les aposlrcs se Irouvè- » rent devant la porte de la Vierge Marie. »
« Les aposlres se Iroavèrent en ung moment devant la » porte de la Vierge Marie où se firent grani feste ; et ce- » pendant sainct Jehan saillant hors les troara tous ensem- » ble devant Thn js , dont il fust joyeulx et dict : Benoist soit » Dieu, mes frères ^ de ce que vous estes ici venus. Et ae » firent grant feste. Tantost les apostres loi demandèrent I» comme il estoit venu céans? Et il leur diet : Ainsi que je » preschoye à Fheure de nonc , je ne sceus riens que je fus » céans où j'ai trouvé les Maries avec la Mère de Dieu, » lesquelles ploroyent tendrement et disojent qu^elle devait I» aller de ce monde-cj en Faultre et que l'ange du ciel avoit » apporté la palme. Et quand je oujs ces parolles, je ne » fus pas jojeulx , mais moult dolent et ay ploré amére- » ment. Et pour ce, mes frères, je vous prie que quant » viendrez devant elle, que vous ne plorez point, ne quant » nous irons Tensepvelir, pour la cause du peuple, non n enim oporiet nos flere.
n Comment les apostres entrèrent en Thostel de la glo- 9 rieuse Vierge Marie et la saluèrent humblement.
a Post haec autem ingressi aposioli $alutaverunt Man riam. Et après les apostres entrèrent en Thostel de la » Vierge Marie et humblement la saluèrent ; et la benoiste » Vierge les salua semblablement et rendist grâces à Dieu » de ce qu'ils estoient venus à elle et s'assist au milliea » d'eulx e| estoient les lampes allumées. Sainct Pierre dict » aux apostres : Ghers frères , veillons tous ensemble. Adonc » la glorieuse Vierge Marie se mist en orojson et quant » elle eust fini son oroyson elle se mist dessus son lict, et n sainct Jehan et sainct Pierre se mirent aux costés de son n chevet. Tantost qu'ils eurent un peu veillé , ils sVndor- » myrent tous, excepté les troys Maries qui veilloient ton- » jours. Et Jhesu-Crist vint en grant compaignie d'anges » entre lesquels estoit sainct Michel et quant la Vierge le n veist, elle dict: Benoist soit Jhcsu*Grist; car il ne in*a » pas oubliée. Quant elle eust ce dict, elle rendit l'esperiti » lequel sainct Michel prînt.
» Comment les apostres trouvèrent la Vierge Marie tres- » passée.
» Lors Jhesu-Crist dict à sainct Pierre : Tu Petre, acn cipe corpus j toy Pierre, prent le corps de Marie el le » porte easepvelir. Alors Jhesu-Crist monta là sus au B rojaulme du paradis avec rame de sa glorieuse Hère. Et B tantost après les apostres s'esveillèrent et trouvèrent la » Vierge Marie trespassée, puis la mirent dans le suaire » qu'elle avoit donné à sainct Jehan. Et ce faict, S. Pierre » print la palme et la mist devant et leur dict que nul ne » plorast et ne fist semblant de riens. Adonc les apostres » prÎDdrent le corps de la glorieuse Marie et le portèrent 9 eDsepvelir et sainct Pierre se print à chanter le psalme : » lu exiiu Israël de jEgyplo , damtU JacaX} de populo » bmrbaro Quant les apostres portoyent le corps de
• la Vierge Marie ensepvelir, les anges et les archano ges chantojent par dessus un chant mélodieux, telle-
» ment que ceux de Hiérusalem louyrent Cepen-
B dant les apostres vindrent mettre le corps de la Vierge
• Marie au monument , puis ils s'asseirent entour. Et tan- « tost vint JhesQ-Crist à grant compaignie d'anges et dict » à sainct Michel et à sainct Gabriel qu'ils prinssent le corps
» de sa Mère en chantant Et lors les apos-
9 très retournèrent tout courant au sépulchre de Nostre- » Dane et regardèrent dedans et n'y trouvèrent riens, et ne » trouvèrent pas le corps de Marie , car il s'en estoit monté » an ciel après TAscension de Nostre Saulveur et Rédemp- » teur, Jhesa-Crist. Et le lieu où Nostre-Dame avoit esté '» ensepvelie.... est situé en la vallée de Josaphat qui est
• entre le mont de Sinay et le mont d'Olives, n
Cette fégende est prise dans louvrage qui a pour titre Predicaioriana , par G. P. Philomneste dont le nom véritable est Peignot, connu par ses recherches curieuses. La légende entière est à la page 319 et suivantes , sous le litre de la Vie de Nosire-Bame.