CHAPITRE VII
Notions historiques et critiques sur diverses images de U sainte Vierge.
L'imagination féconde des artistes leur a suggéré des représentations de la Vierge qui sont connues sous différents noms. Nous ayons la Vierge à la chaise, la Vierge à la grappe etc. Ces dénominations proviennent de quelques accessoires caractéristiques. II est surtout un de ces sujets qui mérite une explication précise, parce qu'on a débité , à cet égard , bien des puérilités. C'est la Vierge au poisson par Raphaël. Un ange conduit à Marie un jeune homme qui tient un poisson à la main. Mme de Genlis ne pouvant deviner Ténigme a dit, en parlant de ce tableau que Ton admire au palais de TEscurial en Espagne, que c*est une composition extravagante. Nous croyons que ce n*est pas le célèbre artiste qui a extravagué. On pourrait voir tout simplement dans ce jeune homme au poisson le peintre lui-mémc s*7 figurant en Tobie présenté à la Vierge et à Venfant Jésas par Fange Raphaël. Il suffit de connaître le trait biblique du jeune Tobie conduit par cet ange qui lui ordonna d'appliquer le fiel de ce poisson sur les yeux de son père aveugle, le vieux Tobie, afin de le guérir de sa cécité. Cette pensée qu a pu avoir Tillustre peintre n'est nullement extravagante. On croit toutefois, avec plus de probabilité, que le jeune homme au poisson n est autre chose qu'une savante allusion à Tenfant Jésus porté sur les bras de Marie. Le poisson, en ce cas, est un hiéroglyphe signifiant : Jésus- Christ Fils de Dieu, Sauveur. Ceci mérite une explication , eu faveur des personnes qui ne sont pas familiarisées avec la langue grecque. Dans cette langue un poisson se dit IX6T2. Chacune de ces lettres est l'initiale des mots grecs, que nous écrivons pour cause, en caractères latins, lesous Christos Theou Vios Soter; en latin, Jésus Christus J)ei filius Salvalor; et en français Jésus-Christ FilsdeDiea
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Sauveur, comme it a été déjà dit. Celle manière d'expliquer la présence d'un poisson dans ce magnifique tableau est-elle coD forme à la pensée du grand peintre d'Urbin? Cest un problème à jamais insoluble. Il est du moins certain que si telle a été Tintention de Raphaël Sanzio ce n'est pas à lui qu'il faut faire honneur de cet ingénieux symbolisme. Dans les premiers siècles de l'Eglise et dans des temps postérieurs, araot Raphaël , le Fils de Dieu était assez souvent symbolisé sous la forme d'un poisson » à cause de la coïncidence du terme grec avec les qualités de Jésus. Il nous semble que le poisson peint ou sculpté sur plusieurs sépultures des catacombes n'est autre chose que cet emblème sacré, et non point y comme on l'a dit, une indication de la profession de pécheur. Au reste , dans ce tableau S. Jérôme est figuré en cardinal , ce qui justifierait assez Tépithète qu'emploie Mme de Genlis. Pourtant elle y voit, dans le jeune homme, le fils de Tobie, et ajoutons, pour être juste, que dans un livre plus récent, cette dame y a reconnu notre emblème favori.
Un de nos peintres distingués a produit, il y a peu dannées, un tableau qui vient grossir le catalogue de ces productions caractérisées par un trait saillant. M. Ingres a peint la sainte Vierge debout, les mains jointes, dans une attitude de respectueuse méditation, devant la Sainte-Eucharistie. Une hostie consacrée s'élève sur un calice que porte un petit autel. On a admiré avec raison, la délicieuse figure de Marie , en présence de son divin Fils caché sous ces Toiles mystiques. Le nom qui convient à cette composition d'une rare suavité est celui de Vierge à Vhosiie- L'autocrate de la Russie a ravi à notre France catholique celle belle toile qui n'y a pas été suffisamment appréciée, selon notre opinion.
L'idée de M. Ingres doit certainement obtenir la préférence sur celle du célèbre Barocci dont l'œuvre porte le nom de la Vierge au chat^ Ici saint Jean-Baptiste, tenu siiialtanément avec Jésus dans les bras de Marie, soustrait, m l'élevant, à la convoitise d'un chat qui est h ses pieds in oiseau. Ce serait donc aussi bien une Vierge à l^oiseau.
L artiste a-t-îl eu une pensée mystique? c'est ce quon ignore.
Il serait impossible de passer en revue tous les tableaux de mérite qui portent des noms analogues et que Ton connaît sous la dénomination générique de tableaux de SainU- Famille. Les erreurs hisloriques sont ici à peu près impossibles , quoiqu'on ait reproché à d'illustres maUres d'avoir fait figurer dans ces compositions divers saints qui vécurent longtemps après le premier siècle de Tère chrétienne. Ces tableaux furent presque toujours commandés par des confréries qui voulaient y retrouver les patrons sous lesquels elles étaient placées.
L auteur d'un livre sur le culte de la sainte Vierge et des saints, Jean de Neercassel, évéque de Castorie, vicaire apostolique en Hollande, raconte un fait curieux toncbani Gilbert Hasius, évéque de Bois-le-Duc. Ce prélat voulut être peint entre le Sauveur crucifié et Marie allaitant son divin fils. Au bas du tableau se lisaient les vers suivants :
Hinc IcLctar ah ubere
Hinc poicor à vulnerê
Potitus in medio
Que me vertam , netcio.
In hoc dtdei duhio
Dulcis est eollatio.
u D'un c6té je suce le lait , de Tautre je suis nourri par » le sang d'une blessure. Placé au milieu , je ne sais de i> quel c6té me tourner. Dans cette douce perplexité , je san voure une suave réfection. »
Les hérétiques ont grandement blâmé cette composition. Selon eux , le doute de l'évéque est superstitieux et même impie. On ne peut , disent-ils, balancer un instant entre le sang qui a racheté le monde et le lait qui alimentait l'humanité du Fils de Dieu. L'évéque de Gastorie rapporte exclusivement au Sauveur considéré sous Faspect du Verbe naissant et mourant , le doute de l'évéque Masius. Ce n'est point ici le cas d'entamer une discussion théologique sur ce point. On e»t pourtant forcé de convenir qu'un tableau de ce genre ne saurait être à l'abri de la critique, quoique d'ailleurs l'intention de l'évéque Masius ait été dogmatique-
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méat irrépréhensible. Disous nettement que c'est une idée excentrique.
Le même auteur nous fournit quelques réflexions qui ne paraîtront point peut-être ici déplacées. Il regarde comme indignes de la Maison de Dieu certaines images qui loin d'édifier les fidèles sont au contraire capables de leur inspirer de coupables émotions. Il considère comme y étant déplacées ces peintures ou représentations de tout autre genre où l'on voit Marie, dans la crèche de Bethléem, vêtue avec une élégance toute mondaine, parée de robes d'or, ayant les cheveux artistement frisés et surtout la gorge découverte. Ces peintures loin de porter à des affections d'humilité et de modestie sont très-propres à altérer le respect dû à cette auguste Mère de Dieu et offensent son honneur. Jean de Neercassel dte un mot de Platon qui est rempli d'on grand sens, en parlant des peintres. C'est qu'ils ont habillé les dieux en hommes au lieu d'élever l'humanité jusqu'aux dieux. Ce mot résume tout l'esprit de l'école naturaliste qui a envahi le domaine de l'art chrétien.
Une singularité relative à certaines images de la sainte Vierge est digne de fixer notre attention. Nous voulons parler des vierges noires que Ton vénère dans certains pèlerinages célèbres. Ainsi à Lorette, au Puy en Velay et ailleurs la statue de Marie est noire. N'aurait-on pas voulu ainsi traduire les paroles du cantique des cantiques : Nigra sum $ed formosa, « Je suis noire , mais je suis o belle. » Il est vrai qu'il faudrait auparavant rechercher si ces paroles doivent s'appliquer à Marie. Cela n'est pas prouvé... Certains archéologues ont cru que ces figures noires de la Vierge pourraient bien n'être qu'un souvenir de la déesse Diane adorée à Ephèse. Il nous semble qu'on a été se perdre dans des conjectures très-peu rationnelles, quoiqu'elles soient revêtues d'un vernis d'érudition mythologique. Pourquoi ne pas voir très-simplement dans ce fait ce qui nous y semble dominer ? Eu un mot , pourquoi ne pas attribuer cette noirceur à la nature du bois loi-même ou a sa vétusté? Ne voit-on pas journellement des plastiques de toute couleur employés pour figurer le Sauveur
crucifié? MVl-on jamais mis l'ébèoe en œuvre, pour sculpicr le Christ? Quelle réminiscence sera-t-il ici possible d'inyoquer? On en fait autant pour les saints. Au moyen-âge et dans des temps plus reculés , on en fit de même. Il n'existe point do prescription qui s'oppose à la confection d'une statue de la Vierge , en marbre noir» en jajet , en ébène et antres matières de couleur noire. Il nous parait probable que ces figures noires des divers sanctuaires consacrés & Marie n'ont d'autre étrangeté radicale que les causes précitées. Ou serait fondé à croire aussi , et ceci est défflontré pour quelques-unes de ces images, qu'elles ont été apportées de rOrient , à Tépoque des croisades. Or, il n'est pas rare , dans ces contrées , de voir des images noires de la Mère de Dieu. Certainement en Etbiopie, en Abjssinie et quelques contrées des Indes très-anciennement évangélisées , on est dans l'usage de donner à Marie ce qu'on pourrait appeler la couleur locale , s'il était permis d'appliquer à un sujet aussi vénérable une expression de ce genre. Qui ne sait que parmi ces peuples noirs , on donne à la représentation da démon la couleur blanche, puisque pour eux le noir est la couleur la plus noble ? Ils doivent conséquemment donner la préférence à cette dernière pour figurer Marie.