‹ Institutions de lʹart chrétienChapitre 89 sur 180 · CENTRE V · texte numérisé non relu

CENTRE V

Saint Jacques le Majeur, apAirc; Fainl Christophe; Sainte Anne, mère de la Sarnte-Vierge.

Le 25 jaillel est consacré au culte de S. Jacques-Ie-Majeur, aulrement nommé Zébédée. On ne manque jamais de le peindre avec son bourdon et ses coquilles. Ces emblèmes n ont aucun rapport direct au saint, mais uniquement au pèlerinage si fameux de S. Jacques-de-Gompostelle, en Espagne, où cet ap6tre est l'objet d'une dévotion particulière. Qu'il nous soit permis de noter, en passant, que ce nom de S. Jacques-de-Compostclle est un singulier pléonasme. Le terme Compostellc n est autre chose que la simple contraction de Giacomo aposiolo. En supprimant les trois premières lettres de Giacomo, on obtient Como apostolo d'où Ton a formé Tappellation de Compostellc.

Il est utile de savoir que rien , dans les actes des apôtres, ne fait présumer la réalité du voyage de S. Jacques en Espagne. La tradition des premiers siècles n'est pas non plus favorable à ce sentiment. En 1215, au concile de La- Iran qui était composé de qualre-cent-qualre-vingt-trois évéques, rarcbevéquc de Compostelle voulut soutenir celte opinion. Rodéric Ximenès, archevêque de Tolède, la réfuta: tt J'ai lu seulement, dit-il, que le pouvoir d'aller » prêcher la foi en Espagne avait été donné à S. Jacques, » mais j'ai lu aussi que pendant qu'il évangélisait la Judée » et la Samarie, il fut emprisonné par Hérode dans la ville » de Jérusalem et qu'il y fut décapité. Gomment donc S. » Jacques a-t-il pu prêcher en Espagne, avant d'y avoir pé- » nélré ? » L'argument n'admet point de réplique. Le pape S. Innocent I n'est pas plus favorable à ce sentiment quand il écrit à Décentius que personae n'a fondé des églises en Italie, dans les Gaules, en Espagne , si ce nest ceux qui

ont été envoyés par S. Pierre. EnCn on lit , dans I epitrc de S. Paul aux Romains, cbap. xv, qu'il se propose daller en Espagne pour aller prêcher TEvangile dans une contrée • oii le nom de Jésus-Cbrist n a pas encore pénétré. Cela résulte clairement des versets xix et xxiv. Or quand S. Paul s'exprimait ainsi , il y avait déjà longtemps que S. Jacques avait souffert le martyre. Le peintre qui caractérise S. Jacques par le bourdon et les coquilles se conforme sans doate à un usage sanctionné par une longue habitude ; il mérite beaucoup des Espagnols , en flattant leur prétention dont le fond au surplus n'a rien de répréhensible, mais il ne respecte pas la saine tradition. Il serait donc préférable de distinguer cet apôtre par un glaive qui exprime le genre de son martyre. Nous prévoyons bien cependant que , malgré ce qui vient d'être dit, S. Jacques-le-Majeur restera eo possession de son bourdon et de ses coquilles, tant ce caractère iconographique s'est profondément, inoculé dans les traditions de l'art chrétien. Du moins, ici, rien n'est hostile h la foi et il reste toujours vrai que le sanctuaire de cet apôtre , en Espagne , est visité par de nombreux pèlerins porteurs des coquilles et du bourdon.

En ce même jour, l'Eglise honore la mémoire de S. Christophe, martyr. On sait qu'au moyen-âge on donnait à ce saint une taille gigantesque. Etait-ce une circonstance de la ^ie de ce saint qui lui faisait attribuer une colossale stature? Nullement. Le peuple se figurait que la seule vue de l'effigie de ce saint préservait d*une mort funeste. En certains lieux , on inscrivait les vers suivants , au bas de sa statue :

Christophori saneii speeiem qtticumque tuetur lita nempe die non morte mala morielur,

« Quiconque voit l'imago de S. Christophe ne meurt point » en ce jour d'une mauvaise mort. »

C'est surtout en Allemagne que la statue de ce saint se voit à l'entrée des églises, ou du moins, selon Molanos, se voyait encore dans le XVIe siècle. Un auteur pense que cet usage a pris naissance ^ Carinthie où un illustre go^rricr, Sigismond Dietrichstein , établit une confrérie sous k

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nom de S. Christophe. Une des règles de cette pieuse association voulait que les confrères récitassent FOraison Dominicale, chaque fois qu'ils apercevaient une image de S. Christophe. Celui qui omettait cette pratique devait payer une amende applicable aux besoins des pauvres. L'instituteur de la confrérie mourut en 1517. Ce que nous venons de dire suffirait pour expliquer, dans le sens littéral, la gigantesque taille qui était donnée à S. Christophe. Il fallait que cette effigie frappât aisément les regards.

Qui na pas entendu parler de Fénorme statue de S. Christophe dont le gros doigt du pied servait de bénitier dans Téglise Notre-Dame de Paris. Ce pied avait une aune de longueur et la statue avait une hauteur de vingt-huit pieds métriques, c'est-à-dire neuf mètres trente-trois centimètres. Elle avait été érigée par Antoine Des Essarts, garde des deniers du roi Charles VI. Une inscription portant la date de 1413 faisait connaître le motif pour lequel ce monument avait été érigé. On nous excusera peut-é(re de rapporter cette légende, en faveur de sa brièveté. Le frère du personnage déjà nommé avait été décapité pour avoir suivi et puis déserté le parti du duc de Bourgogne. Antoine qui était en prison redoutait un sort pareil à celui de son malheureux frère Pierre Des Essarts. Il rêva, dans son cachot, que S. Christophe le prenait dans ses bras et l'emportait de ce lieu fatal. En eOct, quelques jours après , Antoine Des Essarts fut déclaré innocent et par reconnaissance il fil ériger la statue devant laquelle on voyait, sur une colonne, un chevalier armé de toutes pièces et à genoux , comme pour remercier le saint de la protection qu'il en avait éprouvée. Ce monument fut abattu en 1786. Il ne faut donc point en accuser le Vandalisme révolutionnaire de 1793 sur lequel pèsent de bien plus monstrueuses iniquités.

Il est une autre raison qui a motivé la taille colossale de S. Christophe. Cette raison est mystique. Le nom de ce saint la inspirée. Christophe se compose des mots grecs qui signifient Porte-Dieu , ou plutôt Porte-Christ. On a donc représenté ce saint portant Jésus sur ses épaules et traversant la mer, appuvé sur son bâton. Le cardinal Baronius

voit dans celte énorme taille une allusion au nom du martyr qui , pour porter le maître du monde sur ses épaulesi devait être doué d'une stature colossale, surtoot encore pour traverser les flots de la mer. Ce cardinal pense néanmoins que ces eaux maritimes ne sont autre chose que les flots des tribulations par lesquelles ce saint a été épronré. En résumé , tout, dans Timage de ce martyr, n'est qu'une allusion, soit à la vertu qu'on lui attribuait, selon ce qui est exprimé par les deux vers précités, soit au nom qu'il porte. L'art chrétien ne doit point venir en aide à une piété qui n'est point selon le véritable esprit du christianisme. Cependant, si Ton veut caractériser ce saint par un type spécial, il ne sera point possible de se borner à la palme que Ion met à la main de tous les martyrs. En ce cas, Tartisto en donnant à S. Christophe une taille ordinaire, peut figurer Jésus-Christ porté sur les épaules du saint et traduire ainsi le nom de C&ristophe , {Christophoros ou Porte- Christ).

Molanus et Paquol citent quelques pièces de poésie latine composées en Thonneur de notre saint envisagé d'après les idées populaires que nous avons exposées. Cette érudition est pour nous intempestive et elle n'apprendrait rien de plus sur le saint, sous le rapport de Tart.

On possède, à Edimbourg, un charmant tableau sur cuivre, par Elsheimer, oii S. Christophe est figuré en énorme géant traversant la iner appuyé sur son bâton et portant Jésus enfant sur ses épaules. Ce petit chef-d'œuvre avait été donné à Charles 1er, roi d'Angleterre, par le comte d'Arundel , ami et protecteur de l'artiste. S. Christophe, selon l'opinion la plus connue, naquit dans l'Asie mineure. Il est honoré, de temps immémorial, dans les deux églises d'Orient et d'Occident. Les Grecs célèbrent sa fête le 9 mai. Ce saint a été souvent invoqué contre la peste. Ses reliques furent , dit-on , transférées de la Lycie à Tolède, plus tard, à la célèbre abbaye de Saint-Denys, près Paris.

Au 26 juillet, est fixée la fête de sainte Anne. Molanns dit que les peintres représentent cette mère de la sainte Vierge

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avec ses trois maris » les (rois Maries et les enfants do ses filles. C'est ce qu'on nomme la famille de sainte Anne, Cum tribus mariiis , tribus Mariis et filiarum prolibus. Tout cela repose sur une tradition fort suspecte. Elle a eu quelques défenseurs , il est vrai , mais le plus grand nombre de critiques Tout victorieusement arguée de fausseté. Ceux-ci assignent à sainte Anne un seul époux Joachim , une seule fille Marie, mère de Jésus. L'artiste chrétien doit soigneusement éviter de reproduire des faits qui n'ont pas un caractère de vérité , surtout quand ces traditions erronées ou simplement douteuses peuvent porter atteinte au respect dont les saints personnages doivent être constamment environnés. Sans doute, car il faut prévenir cette objection , il ne serait pas facile de démontrer historiquement Texistence elle-même de sainte Anne et de S. Joachim, comme parents de Marie. Mais on sera forcé de convenir que du moins c'est un sentiment adopté par TEglise universelle , puisqu'on y honore par un culte public S. Joachim et sainte Anne , en leur reconnaissant la qualité de père et mère de la sainte Yierge. Il est hors de doute que dès le Vie siècle Fempereur Justin 1er édifia, à Constantinople , une église, en Thonneur de sainte Anne, et qu'au commencement du YlIIe siècle , un antre empereur Justinien II en construisit une pareille, dans la mémo ville. Le fait des trois maris, etc. , plus haut mentionné, ne saurait présenter, à beaucoup près, d'aussi importants témoignages en sa faveur. Une autre autorité plus grave encore vient corroborer ce qui a été dit. C'est que le pape Léon III fit représenter S. Joachim et sainte Anne , comme parents de Marie , sur un ornement destiné à l'Eglise de Saint-Jean-de-Latran , à Rome; d'autres disent, à Saint-Paul.

Aujourd'hui, il est rare que sainte Anne soit représentée telle que Molanus le rapporte. Cette mère de Marie ne figure guère plus que dans des tableaux où Ton veut retracer ce qu'on nomme VEducalion de la sainte Vierge. On y joint, en ce cas, si Ton veut, S. Joachim. On peutconsultcr le chapitre ii de notre partie troisième où nous entrons dans quelques détails sur ce sujet.

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