CHAPITRE V
de découvrir en arrivant, me donnait sur-le-champ la position des quartiers et des monuments. Je mis pied à terre, et je montai, en courant, sur la colline de la citadelle.
» Comme j'arrivais à son sommet, le soleil se levait derrière les monts Ménélaïons. Quel beau spectacle , mais qu'il était triste ! L'Eurotas roulait, solitaire, sous lés débris du pont Babyx; des ruines de toutes parts, et pas un homme parmi ces ruines! Je restai immobile, dans une espèce de stupeur, à contempler cette scène. Un mélange d'admiration et de douleur arrêtait mes pas et ma pensée; le silence était profond autour de moi. Je voulus, du moins, faire parler l'écho dans les lieux où la voix humaine ne se faisait plus entendre, et je criai de toute ma force : Léonidas ! Aucune ruine ne répéta ce grand nom, et Sparte même sembla l'avoir oublié. » H' Pausanias, ce froid géographe du ii^ siècle, servait de guide au voyageur français, dont l'imagination animait tout, et qui put donner un nom aux ruines. Il reconstitua une partie de la ville à l'aide de ce secours, dont l'élégant et exact auteur du Voyage du jeune Anacharsis en Grèce s'était déjà servi avec succès (1).
Il n'est pas jusqu'au fleuve où se baignait la jeunesse lacédémonienne qui n'ait subi l'atteinte du temps. L'Eurotas a perdu son nom ; il est presque entièrement desséché, et des ruines l'encombrent
(1) L'abbé Barthélémy a rendu de grands services à la science par son livre, qui est resté longtemps populaire, et par des mémoires k l'Académie des belles-lettres. Ceux qui parlent le moins de ces mémoires sont ceux qui leur ont le plus emprunté.
et le détournent. « Le fleuve suit un lit tortueux, et se cache parmi les roseaux et des lauriers-roses aussi grands que des arbres. Sur la rive gauche, les monts Ménélaïons, d'un aspect aride et rougeâtre, forment contraste avec la fraîcheur et la verdure du cours de FEurotas. Sur la rive droite, le Taygète déploie son magnifique rideau ; tout l'espace compris entre ce rideau et le fleuve est occupé par les collines et les ruines de Sparte (1). »
On aime à suivre le voyageur français, ne serait-ce que pour se dédommager de la sécheresse du géographe de Césarée. En peignant l'état auquel les hommes et le temps ont réduit Sparte, il fait véritablement revivre cette ville morte, qui semble avoir entraîné dans sa tombe la nature elle-même. «L'Eurotas, appelé d'abord Himère, dit-il (2), coule maintenant oublié sous le nom d'Iri, comme le Tibre, autrefois TAlbula, porte aujourd'hui à la mer les eaux inconnues du Tévéré. J'examinai les ruines du pontBabyx, qui sont peu de chose. Je cherchai l'île du Plataniste, et je crois l'avoir trouvée au-dessous même de Magoula : c'est un terrain de forme triangulaire, dont un côté est baigné par TEurotas, et dont les deux autres côtés sont fermés par des fossés pleins de joncs, où coule, pendant l'hiver, la rivière de Magoula, l'ancien Cnacion. »
8. Gomment était tombée cette ville puissante? Comment, à défaut de ses basses et modestes maisons, ses hauts et imposants édifices publics n'avaient-ils pas marqué sa place ? Gomment avait-elle pu dispa-
(1) Chateaubriand^ Itîn., I, p. 97.
(2) Itinéraire, \, p. 96.