CHAPITRE V
par Lycurgue. Soumis à cette austère discipline, il est oisif pour le reste. Que les autres suivent les lois de la nature ; il se fait gloire de les violer. Que le Laconien demande à l'agriculture et au commerce la richesse, que Thilote soit attaché à la glèbe, et tire de son travail de quoi se consoler de Tesclavage; lui, il vit dans une oisiveté qui est le signe de sa noblesse.
Il n'y a rien de commun entre le Spartiate et ceux qd habitent la même contrée sous sa loi. Il est le petit nombre, mais il est respecté, et il inspire la crainte. D'après Clinton (1), il y avait, des guerres Médiques à Alexandre, 33,000 Spartiates, 66,000 périèques et 170,500 hilotes. D'après M. Wallon (2), la disproportion serait plus marquée et la population plus nombreuse. Il compte 31,400 Spartiates, 120,000 périèques et 220,000 hilotes. Cette évaluation se rapporte à l'époque de la bataille de Platées (479).
Le petit nombre de ceux à qui s'appliquait la législation de Lycurgue explique comment cet état contre nature a pu s'établir et durer.
Le Spartiate habitait exclusivement la ville, et sa demeure répondait à l'austérité de sa vie. A Sparte, plus encore qu'à Rome, on peut dire avec Horace, qui parlait des temps glorieux de la république :
Dans la riche cité , le citoyen est pauvre (3).
Les monuments consacrés aux dieux ou à la cité étaient splendides; les demeures particulières,
(1) F asti Hellenici.
(2) Hist. de l'esclavage, I, ch. 3.
(3) Privatus illis census erat brevis, Commune magnum. {Odes III, 15.)
humbles, peu commodes, grossièrement meublées.
La vie du Spartiate était extérieure. La famille n'existait pas pour lui. Pourquoi lui aurait-il consacré, pourquoi aurait-il orné ce sanctuaire où les sentiments les plus délicats et les plus généreux trouvent leur centre, où naissent et se développent les plus aimables vertus?
Les rangs des Spartiates ne s'ouvraient que très exceptionnellement aux périèques. Cette aristocratie ne voulait ni se renouveler, ni se compléter. Lorsque, effrayés de voir leur nombre décroître, ces souverains jaloux se décidèrent à admettre quelques-uns de ceux qu'ils dédaignaient, il était trop tard. Ils ne furent pas complètement sincères dans leurs faveurs, et ceux qu'ils appelaient n'avaient plus les qualités qui eussent rendu la fusion facile et avantageuse.
Par une tendance naturelle de l'esprit humain et par orgueil de race, plus ils diminuaient, moins ils étaient disposés à se laisser pénétrer. L'esprit d'exclusion de la caste était plus puissant que l'intérêt. Moins nombreux et moins forts, parce que leurs vertus de convention s'étaient affaiblies, ils subissaient par nécessité et s'efforçaient d'affaiblir par jalousie un envahissement qui eût pu être leur salut, et comme la Grèce périt faute d'hommes, Sparte périt faute de citoyens.
Ils étaient neuf mille sous Lycurgue, qui leur partagea les fiefs les plus étendus et les plus fertiles de la Laconie (1), et huit mille après l'héroïque effort des guerres Médiques.
(1) On dit aussi 4,500 et 6,000. C'est plus probable. Les 9,000 lots durent être formés après la conquête de la Messénie, dont les habitants