CHAPITRE I
Platon croit que le genre humain a été plusieurs fois détruit par des déluges, des maladies et autres fléaux (4). De toutes les catastrophes qui ont frappé la race des hommes, la plus générale, selon lui, fut due à l'envahissement de la terre par les eaux.
Les crimes des hommes avaient rendu inévitable cette terrible punition. Les historiens en ont conservé le souvenir, les philosophes en ont fait sortir une leçon, et les poètes en ont décrit les effets.
Apollodore (2) raconte longuement cette catastrophe de l'humanité.
Dans Ovide (3), Jupiter convoque les dieux, pour leur communiquer son projet :
Perdons le genre humain; j'en jure par ces fleuves Qui coulent souterrains, par le Styx infernal, Nous avons tout tenté; mais ces longues épreuves Sont vaines, et le fer seul peut trancher le mal (4).
Les effets sont terribles, et la race coupable périt tout entière :
On ne distinguait plus la terre ni les eaux;
Tout était mer; la mer n'avait point de rivages (5).
Mais Jupiter se laisse toucher, car il y a deux êtres
(1) Lois, m.
(3) Métamorphoses, Uvre I.
(4) Perdendum mortale genus. Per flumiaa juro Infera, sub terras Stygio labentia luco , Cuncta prius tentata ; sed immedicabile vulnus Elise recideadum , ne pars sincera trahatur. (I. 189-192.)
(5) Jatnque mare et tellus nuUum discrimen habebant : Omne pontus erat, deerant quoque littora poato. (1,292, 293.)
qui n'ont pas pris part à la corruption commune; ce sont deux époux, Deucalion et Pyrrha :
Nul homme n'aima plus le bien et la justice , Nul de plus de respect n'environna les dieux (1).
Ils évitent la mort dans un frêle vaisseau, dans un coffre, et lorsque les eaux se sont écoulées, ils restent seuls de la race humaine.
Nous deux sommes la foule, et la mer a le reste (2),
s'écrie Deucalion ; et c'est de lui et de Pyrrha que doit sortir une race nouvelle, digne, par ses hautes destinées, d'une si pure origine.
Ovide ne termine pas ce récit, sans dire comment la terre, si rapidement dépeuplée, fut aussi rapidement couverte d'hommes. Sur l'ordre de la déesse Thémis, Deucalion et Pyrrha, la tête voilée, jettent derrière eux des pierres qui sont changées en hommes et en femmes :
Et nous, leurs descendants, accablés de travaux, D'une dure origine offrons le témoignage (3).
Les Grecs aimaient mieux croire que ces nouveaux venus s'étaient entre-tués, et que les différentes parties du pays avaient été peuplées par les fils de Deucalion et de Pyrrha. Descendre de pierres jetées au hasard, c'était, en effet, peu flatteur pour la
(1) Nonillo melior quisquam , nec amantior aequi,
Vir fuit, autilla reverentior ulla deorum. (I, 323, 324.)
(2) Nos duo turba sumus; possedit cetera pontus. (I, 343.)
(3) Inde genus durum sumus , experiensque laborum ,
Et documenta damus qua simus origine nati. (I, 414, 415.)