CHAPITRE V
nous, si le centre où elles naissent et se retrempent est déplacé?
Ce n'est pas seulement à Sparte que la famille subissait ces redoutables atteintes. Platon a écrit : (( Nous désirons avoir des enfants pour aimer nos amis et nous venger de nos ennemis. » La famille a une autre ambition et apporte d'autres bienfaits. Mais il ne faut pas oublier que, pour le rêveur qui a imaginé la république^ comme pour le législateur qui a façonné Sparte contre les lois de la nature, il n'y avait qu'un but : la cité. L'homme pour eux n'est rien.
Mais Sparte trouvait-elle véritablement son intérêt dans ces usages contre lesquels proteste la conscience universelle? Si sa population resta à peu près stationnaire pendant quatre siècles, c'est que les mœurs valurent mieux que la loi. Elles ne tardèrent pas à être d'accord avec elle, et tout ce qui avait été fait pour augmenter la population, favorisa la corruption et tarit la source de la vie.
Il ne faut pas oublier que les Spartiates se mariaient uniquement entre eux. A mesure que le cercle se resserrait, les unions devenaient, par cela seul, moins fécondes. L'orgueil et l'intérêt arrivaient au même résultat.
L'égoïsme régna en souverain. Les soldats ne manquaient pas à Sparte, puisque les périèques et les hilotes en fournissaient. La diminution du nombre des citoyens augmentait la richesse et le pouvoir des autres. Les terres ne pouvaient rester sans propriétaires. Les Spartiates, juges dans leur propre cause> se les attribuèrent, et, comme chacun put y
trouver sa part, il ne s'éleva pas de protestation. Il y eut moins de citoyens, mais aussi moins cte propriétaires. La cité pouvait y perdre. Les citoyens privilégiés y gagnaient, ils étaient plus riches. '
On a dit cependant que la femme Spartiate avait des vertus qui l'honoraient, et qu'elle était traitée avec respect. Toutes les étrangetés morales sont possibles avec une constitution aussi peu humame que celle de Sparte. Mais cette dignité morale et cet honneur n'étaient-ils pas quelque chose de conventionnel? Si Sparte pouvait regarder comme vertueuses des femmes qui obéissaient à la loi, c'est qu'il est malheureusement facile de se faire des illusions, quand l'intérêt, les erreurs et les préjugés y trouvent leur compte.
Des écrivains modernes n'ont pas évité cet écueil. (( Dans toutes les villes grecques où l'on ne vivait pas dans cette religion qui établit que, chez les hommes mêmes, la pureté des mœurs est une partie de la vertu, dit Montesquieu (1), dans toutes les villes grecques où un vice aveugle régnait d'une manière effrénée, où l'amour n'avait qu'une forme que l'on n'ose dire, tandis que la seule amitié s'était retirée dans le mariage, la vertu, la simplicité, la chasteté des femmes y étaient telles, qu'on n'a guère jamais vu de peuple qui ait eu, à cet égard, une meilleure police. »
L'éloignement, le grand nom de la Grèce, le désir de sacrifier le présent au passé, ont rendu cette erreur commune. L'antiquité elle-même, sous la dignité et la réserve habituelles de son langage, l'a
(1) Esprit des lois , VII, 9.