CHAPITRE V
accumula sur une même tête. C'était un abus, un outrage à la volonté du législateur, une atteinte à l'équilibre social. La loi ne tarda pas à les légitimer.
C'était au moment où, par l'usage insolent de son hégémonie, Sparte soulevait des inimitiés dans toute la Grèce. Elle restait encore puissante au dehors , parce qu'elle était redoutée ; au dedans, elle devenait la proie des conspirations, jl^ Obéissant à un désir de vengeance contre un fils indigne qu'il voulait déshériter, l'éphore Epitadès fit déclarer « qu'il serait permis de donner de son vivant, ou de léguer après sa mort, sa maison et son lot de terre. Dès lors tout fut perdu ; les grands accrurent sans mesure leurs possessions, écartant les parents de leurs héritages; et bientôt, la richesse étant concentrée en peu de mains, l'indigence se répandit dans la république, apportant avec elle l'oubli des bonnes traditions, avec l'envie et la haine contre les propriétaires (1). »
La loi, en autorisant à léguer les terres, n'autorisait pas les ventes. Mais l'intérêt est fécond en interprétations comme en expédients, et à certains moments les lois ne semblent faites que pour être violées.
On vendit les terres sous forme de dons et de legs, et ce que Lycurgue avait voulu rendre stable, fut soumis à une constante mobilité. Les propriétés s'accumulèrent entre les mains de quelques-uns, les autres furent dépouillés, et Aristote ne compte pas de son temps plus de mille citoyens possédant des fiefs (2).
(1) Plutarque, Agis,, V.
(2) Voir Aristote, Politique, II, 6, 7, 10, 11.
Plutarque donne, sous ce rapport, des renseignements qui peuvent paraître exagérés, parce qu'ils tendent à montrer la nécessité d'une réforme, mais qu'il est utile de connaître. <( Dès que l'amour de l'or et de l'argent, dit-il (1), se fut glissé dans Sparte, que la possession des richesses eut amené une sordide avarice, que leur usage et leur jouissance eurent introduit le luxe, la mollesse et le goût de la dépense, Sparte, dépouillée de ses plus beaux avantages, se vit réduite à un état d'humiliation indigne de sa grandeur passée. »
Plus loin (2), il dit que « la mère d'Agis, Agésistrata, et son aïeule, Archidamia, possédaient, à elles seules, plus de richesses que tous les Lacédémoniens ensemble. »
Après avoir constaté que le mal remontait à la prise d'Athènes et à la loi d'Epitadès , il ajoute (3) : « Il ne se trouva pas dans la ville plus de sept cents Spartiates de naissance dont cent à peine avaient conservé leur héritage. Tout le reste n'était qu'une multitude indigente qui languissait dans l'opprobre et se défendait au dehors contre les ennemis qu'elle avait à combattre, épiant sans cesse l'occasion d'un changement qui l'arrachât à un état si misérable. »
Enfin, il affirme (4) que la plus grande partie des richesses était alors entre les mains des femmes.
Ce changement dans l'état de la propriété avait été précédé d'une altération de môme nature, et
(1) Agis et Cléomène, IV.
(2) Agis, V.
(3) Agis, VI,
(4) Agis, IX.