‹ Institutions de SparteChapitre 119 sur 242 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Dans toutes les sociétés antiques, comme à Sparte, mais à des degrés différents, l'individu s'effaçait, et l'État prenait sa place. Voilà pourquoi la vie humaine avait si peu de prix. L'homme n'était rien par luimême , et l'on ne s'éleva jamais jusqu'à l'intelligence d'une destinée personnelle dans une autre vie, conquise par les mérites et les vertus de celle-ci. C'est ce qui explique comment les plus grands citoyens sont si souvent misérables, quand on les regarde de près, dans leur vie privée.

Sparte put, par la tyrannie de sa constitution, se montrer invincible à ses ennemis. Elle porta la peine de cette violence faite à la nature, et se détruisit elle-même. L'homme ne fut pour elle qu'un instrument destiné à faire la grandeur de l'État. Un moment devait inévitablement arriver où cet instrument deviendrait impuissant.

Cette tyrannie faisait dire à Montesquieu : (( République de Platon, pas plus idéale que celle de Sparte. » Aussi croit-il que cet idéal n'a jamais été réalisé, et il en donne la raison dans un livre où la profondeur côtoie l'habituelle et immorale légèreté. « A Lacédémone, dit-il (1), les citoyens étaient sans cesse gênés par des lois singulières et subtiles, et il n'y avait qu'une famille, qui était la république. »

Cette famille ne suffît pas à l'homme.

Cette omnipotence de l'État n'était pas particulière à Sparte. Nous la retrouvons dans toutes les cités de la Grèce. Seulement, elle reçut de la constitution de Lycurgue un caractère plus rigide et plus absolu.

Il est facile de comprendre les injustices et les

(1) Lettres persanes, lett. 117.

violences qui en étaient la conséquence nécessaire. Quand TÉtat est tout, l'homme n'est rien, et il fait, sans vertu, par situation, le sacrifice de ce qui lui est le plus cher, de sa vie même.

Dans l'intérêt public, la loi pouvait tout décréter. La famille, la propriété n'existaient plus; la souveraineté du but rendait tout légitime. Il suffisait de la volonté d'un homme ou d'une assemblée pour renverser tout ce que la nature, l'expérience et le temps ont laborieusement élevé.

Chacune des villes de la Grèce vit les conséquences de ce principe et en souffrit. Mais la Grèce ellemême y perdit tout espoir d'un long avenir.

Sans doute, la nature avait divisé le sol de manière à empêcher ou à rendre difficile la formation d'un grand État. Mais là où l'unité ne pouvait être obtenue , la confédération était facile. Elle eut sauvé la Grèce contre elle-même, et contre l'ennemi étranger. L'orgueil égoïste de chacun de ces petits États rendit la confédération impossible, et, jointe aux divisions intérieures, elle livra sans défense la Grèce à la Macédoine et à Rome.

La responsabilité de Sparte dépassa, sous ce rapport, celle de tous les autres États.

« Sparte et Athènes, dit Machiavel, n'ont jamais pu dépasser le nombre de vingt mille citoyens chacune. Tous nos établissements imitent la nature, et il n'est ni possible, ni naturel qu'un tronc faible et léger soutienne des branches considérables... L'arbre chargé de branches plus fortes que le tronc se fatigue à les soutenir et se brise au plus petit vent (l). »

(1) Discours sur Tite-Live.

Page 1