‹ Institutions de SparteChapitre 120 sur 242 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

La propriété est comme un sol fécond d'où sortent les troncs qui nourrissent des branches nombreuses et pleines de vie.

|/ La propriété était, à Sparte, dans des conditions si précaires et si fausses qu'elle ne pouvait soutenir la famille; de telle sorte que la décadence de la famille et celle de la propriété se produisaient en même temps.

Dans toutes les constitutions qui ont duré, la propriété a été sacrée, soit parce qu'une partie considérable était immobilisée entre les mains d'un petit nombre, formant l'aristocratie, soit parce que , condition et prix du travail, elle ne pouvait être impunément atteinte.

A Sparte, les lots étaient inaliénables, et cependant, dès qu'elle sort de ses étroites limites, il y a des riches et des pauvres, même parmi les citoyens que la loi voulait égaux*

Lycurgue, qui avait prétendu tout établir sur l'immobilité, ne pouvait permettre le mouvement de la propriété. C'est à tort qu'Aristote lui adresse ce reproche : « Les uns, dit-il (1), possèdent des biens immenses, les autres n'ont presque rien, et le sol est entre les mains de quelques individus. Ici la faute est à la loi elle-même. La législation a bien attaché, et avec raison, une sorte de déshonneur à l'achat et à la vente d'un patrimoine; mais elle a permis de disposer arbitrairement de son bien, soit par donation entre vifs, soit par testament. »

Le fait était vrai lorsque Aristote écrivait. Mais ce n'est pas .au législateur primitif, à Lycurgue,

(1) Politique, II, 6, 10.

qu'il faut attribuer cette erreur, c'est à l'éphore Epitadès.

Pour se venger de son fils, il permit de disposer de ce qui, jusqu'à lui, ne pouvait pas sortir de la famille. La brèche faite, les Spartiates y passèrent, et, avec eux, les intérêts les plus chers de la cité.

C'est ce que constate Aristote (1) : ce En outre, les deux cinquièmes des terres sont possédés par des femmeîs, parce que bon nombre d'elles restent uniques héritières, ou qu'on leur a constitué des dots considérables. Il eût été bien préférable, soit d'abolir entièrement l'usage des dots, soit de les fixer à un taux très bas, ou tout au moins modique. A Sparte, au contraire, on peut donner à qui l'on veut son unique héritière, et si le père meurt sans laisser de dispositions, le tuteur peut, à son choix, marier sa pupille. Il en résulte qu'un pays qui est capable de fournir quinze cents cavaliers et trente mille hoplites, compte à peine un millier de combattants. »

Rien ne démontre mieux que cette dernière observation — bien que le nombre des guerriers que pouvait fournir le pays soit évidemment exagéré — quel rapport étroit et nécessaire existe entre l'état de la propriété et celui des habitants.

Il faut remarquer d'ailleurs que, tout en établissant rigoureusement l'immutabilité des lots Spartiates, Lycurgue avait créé une espèce de communisme.

Il voulait, sans doute, que l'on ne fût pas assez riche pour menacer son voisin, ni assez pauvre pour être corrompu, ni acheter, ni vendre, ni par conséquent laisser un étranger s'établir sur un lot Spartiate;

(1) Politique, II, 6, 11.

C H AP ITRE V

mais c'était compter sans l'abus qui pénètre inévitablement toutes les institutions humaines. La plus légère atteinte détruisait l'équilibre. On le vit bien.

Les Spartiates usaient également des repas publics auxquels sans doute chacun contribuait dans une proportion déterminée , mais ils pouvaient disposer des chiens, des chevaux, des instruments de travail des autres. Si tout était ainsi à tous pour des usages habituels, pourquoi le sol, la première et la plus précieuse des richesses, serait-il resté à quelquesuns?

On ne pose pas vainement des principes devant le peuple. Il arrive inévitablement, et bientôt un moment où la passion et l'intérêt en tirent à leur profit les conséquences.

Les Laconiens.

1. Les Laconiens ou périèques étaient les peuples vaincus par Tinvasion des Doriens et la domination des Héraclides.

Ils n'avaient aucun des privilèges des Spartiates et n'exerçaient que les droits civils. Les lois de Lycurgue n'existaient pour eux que comme un moyen d'oppression. Ils étaient rigoureusement exclus de l'éducation Spartiate, et, s'ils y gagnaient en leur qualité d'hommes, ils y perdaient comme citoyens.

Le pouvoir et la liberté étaient pour eux un fruit défendu; mais ils n'étaient pas jetés dans ce moule étroit où périssaient étouffées toutes les énergies individuelles, toutes les vertus qui n'avaient pas pour but l'Etat, toutes les initiatives par lesquelles l'homme manifeste la fécondité de ses conceptions et la grandeur de ses vues.

Sparte leur était fermée. Ils entouraient la ville, mais ne pouvaient y faire leur demeure. Sparte n'avait que des Spartiates et des hilotes, des souverains et des esclaves.

Les Laconiens avaient eu le plus grand nombre de parts dans la distribution du territoire. Lycurgue leur en avait laissé trente mille. Elles ne valaient, ni par leur étendue, ni par leur fertilité, les neuf mille majorats des Spartiates. Il est probable qu'elles n'étaient pas inaliénables, comme celles des vainqueurs. Les Spartiates devaient rester égaux. Il fallait laisser s'établir entre les Laconiens une inégalité qui fût le signe extérieur de leur infériorité et rendît la compression plus facile et plus assurée.

Isocrate (1) compare les Spartiates qui s'étaient entendus pour dominer le Péloponèse, à des pirates qui font entre eux des conventions pour dépouiller les gens pacifiques.

D'après Ephore (2), les périèques auraient été les descendants des premiers habitants du pays, qui, bien traités par Eurysthénès, auraient été réduits, par son fils Agis, à une condition inférieure.

(1) Panathénaïques, orat. XII.

(2) Fragment 18, cité par Grote, tome III.

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