CHAPITRE VI
Stobée raconte (1) que Diotogène, philosophe pythagoricien, contemporain d'Aristote, se demandant : (( Quel est le principe de tout Etat? » répondait : (( L'éducation des enfants. »
Et c'est là ce qui fait si grande la responsabilité de ceux qui gouvernent. S'ils négligent l'enfance et la jeunesse, s'ils leur donnent une direction fausse et mauvaise pour l'esprit et le cœur, il n'est pas de malfaiteur qu'on puisse leur comparer. Le mal qu'ils ontfait se perpétue, les générations descendent la pente rapide de l'erreur et de la corruption, et les peuples périssent.
L'éducation a pour but de maintenir ce qu^il y a de bon dans le cœur, l'esprit et le corps; de corriger ce qui est mauvais; de perfectionner ce qui est imparfait; de rendre, en un mot, l'homme meilleur et plus propre à remplir sa destinée.
L'éducation n'a pas à refaire la nature de l'homme, mais à l'aider, à l'améliorer, à la réprimer. L'homme est un être imparfait et porté au mal dès son enfance (2), quoi qu'en pense Rousseau, qui croit l'homme bon etla société mauvaise. Il fautlui donner ce qui lui manque, et retrancher ce qui pourraitlui nuire.
L'enfant est la continuation de la famille. Il naît faible et ne vivrait pas, sans les soins de ceux qui lui ont donné le jour. Il a des tendances qui le rendraient malheureux et porteraient le désordre dans la société domestique d'abord et ensuite dans la société civile. Il ne les combattrait pas, il n'en triompherait pas sans une direction.
(1) Serm. 141.
(2) Genèse, Nlli, 21.
Cette direction, il la trouve chez ceux qui Font vu grandir, et dont le dévouement a préservé et guidé ses premières années. Il appartient donc, par droit de nature, par une espèce de droit de conquête et par la loi toute puissante de la reconnaissance, à la famille.
Contrairement à ces lois saintes, l'enfani, à Sparte, appartient à l'État.
Il ne faut pas s'en étonner. En Grèce, l'État est le maître souverain pour qui on vit et on meurt, et voilà pourquoi Aristoteveut (l)que l'éducation soit l'objet (( d'une surveillance publique et non particulière. »
La conduite des Spartiates à Tégard des enfants ne pouvait donc que lui paraître raisonnable.
Le père et la mère peuvent voir leur nouveau-né condamné par les vieillards (2). Ils ne le gardent quêtant qu'il ne peut se passer de leurs soins. L'État le leur enlève dès l'âge de sept ans et ne le leur rend plus. Dès qu'il était soumis à cette commune et dure discipline qui faisait de l'éducation « un apprentissage d'obéissance (3), » ce n'était plus un fils, c'était un citoyen.
L'enfant était placé sous l'autorité d'un chef spécial, « choisi parmi ceux qui sont désignés pour les plus hautes magistratures. On lui donne le nom de Pédonome. Lycurgue lui a conféré le pouvoir d'assembler les enfants, et, dans cette inspection, de punir sévèrement les paresseux : pour cela, il lui a donné des mastigophones {i), pris dans la jeunesse, afin de
(1) Politique, V, 2, 2.
(2) V. Plutarque, Lyc, 25.
(3) Plutarque, Lyc. y 26.
(4) Porteurs de fouets.