CHAPITRE VI
envers les supérieurs à un titre quelconque, ne saurait se départir, à l'égard de personne, de cette modestie et de cette déférence.
Cet honneur rendu aux vieillards se maintenait par l'habitude et le droit qu'avait toujours le plus âgé de reprendre le plus jeune. ^
Mais que des vertus aussi douces fussent le résultat d'une éducation qui exagérait la dureté, il ne serait guère possible de le croire si ce genre particulier de modestie n'était expliqué. En le signalant, Xénophon avait sans doute les yeux fixés sur Athènes ingrate et sur une jeunesse qui se distinguait par la légèreté de ses mœurs, la liberté de ses manières et la hauteur de ses dédains. Le mot de modestie avait, sous sa plume, un sens plus étendu que celui que nous lui donnons.
Un autre témoignage explique le sien et le confirme. C'est celui du roi Archidamos, dans le discours par lequel il essaie de dissuader ses concitoyens de faire la guerre aux Athéniens. Voici comment J.-B. Gail le traduit (1) après avoir expliqué la différence entre aEâojç et afe^uvY] « Celui qui a de l'atSwg, dit-il, a de la pudeur, de la modestie ; il rougit dès qu'il entend un mot contraire à l'honnêteté ; celui qui a l'afexuvYî n'a pas rà^Swç ; il évite une mauvaise action, parce qu'il craint le blâme. L'un se conduit par vertu, l'autre par respect humain; l'un n'envisage que la vertu, l'autre ne voit que les hommes et leur opinion; la vertu de l'un est dans l'âme, celle de l'autre dépend des regards des hommes. »
Et, après cette explication, il donne la traduction,
(1) Observation sur Thucydide, p. 78.
OU plutôt le commentaire de ce passage difficile (l) : « Lorsque, par des louanges, on nous provoque à des dangers que désapprouve notre raison, nous ne nous laissons pas séduire par le plaisir, et si, prenant l'autre route, on veut nous stimuler par des^ reproches, on ne nous inspire pas un chagrin qui nous^ rende plus faciles à persuader. Nous sommes et guerriers et prudents, à cause de notre amour pour Tordre ; guerriers, parceque la modestie àlaquelle nous sommes formés tient de très près à la sagesse, et le courage au respect qu'on a pour soi-même; prudents, • parce que nous sommes élevés d'une manière qui ne^ nous donne pas Tesprit de mépriser les lois, et avec une sévérité trop sage, pour que nous osions leur désobéir. »
Tout cela peut être suspect, parce que Archidamos avait un très grand intérêt à louer les Lacédémoniens au moment où il essayait de les détourner d'une résolution inspirée par la haine traditionnelle contre Athènes; mais il n'en est pas moins utile de rapprocher ce langage de celui de Xénophon. 1
La modestie des jeunes Spartiates était donc leur soumission aux lois, et c'est le sens que Gicéron donne au mot modestos, par lequel il désigne les hommes donnant à la patrie tout leur dévouement.
Une recommandation d'une plus haute portée morale et non moins précieuse par les elfets est celle que Plutarque signale dans la vie de Lysandre (2) : « Les Spartiates veulent que les enfants soient, dès leur plus bas âge, sensibles à la gloire, et qu'humiliés
(1) Thucydide, I, 84.
(2) Chapitre II.