CHAPITRE VI
à TEtat. N'était-il pas à craindre cependant qu'elle ne développât dans les âmes la jalousie et les injustices qui la suivent ?
Il en résultait de véritables combats. « Le jour suivant, dit Pausanias (1), — après avoir raconté ce que font les jeunes Spartiates dans le Phœbéum, où ils ont offert des sacrifices, — un peu avant midi, ils entrent dans le Plataniste par deux ponts. Le sort a décidé, dans la nuit précédente, par quel pont chaque bataillon doit entrer. Là, se livre à coups de poing, à coups de pied, un violent combat. On cherche à s'arracher les yeux, on se mord, on se presse corps à corps ; une troupe tombe sur l'autre, et chacun s'efforce de pousser dans l'eau son adversaire. »
On comprend ce que devaient produire l'excitation de la lutte, et les animosités qui lui survivaient.
Il paraît que cette habitude que l'on considérait comme un moyen de faire naître et d'entretenir l'ardeur guerrière et l'aptitude aux combats, se maintint.
Gicéron en avait été lui-même témoin (2) : « Nous avons vu nous-mêmes, dit-il, des troupes de jeunes gens combattant à coups de poings et de pieds, avec les ongles et les dents, et tombant inanimés plutôt que d'avouer leur défaite. »
La surveillance à l'égard des autres amène infailliblement la dénonciation.
La dénonciation est une arme dont on s'empare
(1) Laconie, ch. XIV.
(2) Adolescentium grèges vidimus ipsi,incredibili contensione certantes pugnis, calcibus, unguibus, morsu denique, quum exanimarentur, priusquam victos se faterentiir. {Tusculanes^ liv. V, c. 27.
facilement, et que Ton manie aussi bien dans les démocraties comme Athènes, ou dans l'empire républicain comme Rome, où Tacite dit (1) de ceux qui l'exerçaient : « race d'hommes trouvée pour le malheur public, » que dans une oligarchie étroite et inexorable comme Sparte.
Montesquieu explique comment cet usage qui a pu exister dans les petites républiques de l'antiquité serait dangereux dans nos grandes nations : <( Les lois de Minos, de Lycurgue et de Platon, dit-il (2), supposent une attention singulière de tous les citoyens les uns sur les autres. On ne peut se promettre cela, dans la confusion, dans les négligences, dans l'étendue des affaires d'un grand peuple. » Il y a pour les nations modernes, pour la France, du moins, un autre motif qui fait réprouver cette surveillance et cette inquisition individuelles : c'est qu'elles peuvent servir les plus basses passions et ne conviennent qu'aux âmes qui font bon marché de leur honneur.
Peut-être cette dénonciation n'amena-t-ellepas chez les Spartiates les mêmes conséquences que chez les deux autres peuples ; elle ne produisit ni l'exil, ni la proscription, ni l'abaissement moral, ni la violence politique, mais elle provoqua d'ardentes luttes, et souvent des engagements corps à corps. La ville devenait un véritable champ de bataille, où les citoyens tournaient contre eux-mêmes le fer aiguisé contre l'ennemi. La loi veillait cependant sur les engagements particuliers ; chacun avait le droit de séparer les combattants, et celui qui résistait était conduit
(1) Annales, IV, 30. Genus hominum, publico exitio repertum.
(2) Esprit des lois, IV, 7.