CHAPITRE VI
aux éphores et condamné à une forte amende.
Il semble vraiment que la loi se fit un jeu de provoquer les infractions, afin de montrer, en les réprimant, ou en les punissant, quelle était son autorité.
2. « L'éducation des Spartiates, dit Plutarque (1), s'étendait jusqu'aux hommes faits, et ne laissait à personne la liberté de vivre à son gré. La ville même était comme un camp, où l'on menait le genre de vie prescrit par la loi, où chacun savait ce qu'il devait faire pour le public, et où tous étaient persuadés qu'ils n'étaient pas à eux-mêmes, mais à la patrie. »
La vie de l'homme fait, comme celle du jeune homme, de l'adolescent et de l'enfant, était publique et réglée. Rien n'était absolument laissé à l'initiative de personne. La loi Spartiate était un joug sous lequel tous devaient passer, à tous les âges. Une exemption eût compromis l'égalité et détruit l'équilibre social.
« Ceux qui ont passé l'adolescence, dit Xénophon (2), et parmi lesquels on choisit les magistrats, sont dispensés, chez les autres Grecs, des exercices du corps, quoique astreints au service militaire. Lycurgue a prescrit par une loi, qu'il fut honorable à cet âge de se livrer à la chasse, à moins d'une fonction publique, afin de pouvoir, ainsi que les adolescents, supporter les fatigues de la guerre. »
Ils ne devaient apprendre que ce qui était utile. Aussi laissaient-ils de côté tout ce qui, dans les lettres, demande de l'attention. Ils n'avaient aucune idée de
(1) Lycurgue, 35.
(2) République de Sparte, 4.
la géométrie , de l'astronomie et des autres sciences (1). Ils n'étaient ni agriculteurs, ni artisans, ni rhéteurs, ni banquiers.
Point de représentations théâtrales pour eux. Les œuvres poétiques devaient être soumises aux magistrats. Point de recherche d'éloquence : la concision était l'unique mérite et le seul ornement de la parole privée ou publique.
D'après Démosthène (2), il était interdit de s'entretenir des mœurs des autres nations, mais on ne dérobait à personne ce qui se passait à Sparte.
La doctrine qui donne tout à l'Etat, ne régnait pas à Sparte seulement. La Grèce la partageait avec le génie propre à chaque cité, et l'antiquité tout entière s'y soumettait, oubliant l'homme, ou ne paraissant pas soupçonner qu'il put y avoir pour lui d'autres devoirs que ceux du citoyen.
Il en résulta certainement des vertus civiques et d'héroïques exemples, que nous avons pris l'habitude d'admirer, sans nous rappeler assez combien ils ont coûté à l'humanité. Aussi, combien de fois sommes-nous tentés de nous demander si ces héros sont des hommes !
L'homme qui n'a pas étouffé en son cœur tous les sentiments de la nature, est capable des mêmes dévouements, et il leur donne un plus grand prix par l'étendue volontaire de son sacrifice.
Ainsi, l'éducation de Sparte ne soumettait pas seulement le citoyen à l'Etat, elle l'enlevait à luimême. C'est, il est vrai, seulement à la condition
(l) Elien, Hist, var., XII, 1 et 50.
(2) Contre Leptine,