‹ Institutions de SparteChapitre 144 sur 242 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

qu'il fut capable de remplir les devoirs exceptionnels qu'elle lui imposait.

Rien ne venait adoucir cette grossière austérité. Il fallait comprimer les sentiments les plus doux de la nature, n'être ni époux, ni père, ni frère, ni fils* Toute marque de sensibilité était un signe de faiblesse. Il n'était pas jusqu'aux émotions agréables et touchantes des œuvres de l'esprit, jusqu'à ces jeux où l'imagination se complaît, qui ne fussent rigoureusement défendus comme dangereux pour la patrie.

« Vous êtes les seuls des Grecs et des Barbares, dit l'Athénien de Platon (1) en s'adressant à Mégille, à qui le législateur ait interdit l'usage des divertissements et des plaisirs les plus vifs, tandis que, pour les fatigues, les dangers et les douleurs, il a cru que si, dès l'enfance, on s'applique à les éviter, lorsque ensuite on y est exposé par nécessité, on fuit devant ceux qui s'y sont exercés, et on devient leur esclave. ï)

Ils n'assistaient jamais à la représentation de tragédies et de comédies, parce qu'ils les considéraient, ou comme des mensonges qu'il fallait repousser (2), et qui ne pouvaient convenir à leur amour de la vérité, ou comme des spectacles émouvants qu'il était dangereux de représenter devant ceux pour qui la douleur était un mot et la mort un jeu.

Lycurgue leur avait apporté, sans doute, les poésies d'Homère, mais ce qu'ils cherchaient et admiraient uniquement en elles, c'était l'image des combats.

Ce qui touchait l'âme sans la rendre plus forte, paraissait à Sparte inutile, sinon dangereux.

(1) Lois, I.

(2) Solon j d'après Plutarque , aurait exprimé la même pensée.

La musique était permise, mais uniquement celle des ancêtres. Les esclaves ne pouvaient ni rapprendre, ni chanter les hymnes patriotiques.

Les amours coupables, si communes à Athènes et qui ont trouvé grâce devant les philosophes, étaient, d'après Elien (1), punies à Sparte de l'exil ou de la mort.

On demandait à Agésilas ce qu'il croyait préférable : la force ou la justice. « Il répondit que la force sans la justice était inutile, et que si tous les hommes étaient justes, on n'aurait pas besoin de force (2). »

On peut juger de la vie du Spartiate par cette description de Lucien (3) : « Ne va pas croire qu'ils s'épuisent en travaux inutiles, lorsqu'ils se précipitent en foule dans un amphithéâtre, pour s'élancer après une balle, et se frapper les uns les autres, ou lorsque, rassemblés dans un lieu entouré d'eau, séparés en phalanges, nus comme nos athlètes, ils s'attaquent en ennemis, et se battent jusqu'à ce que l'un des deux partis ait chassé l'autre de cette enceinte. »

Ainsi, l'éducation était commune jusque dans l'âge mûr, et son but semble être d'éloigner tout ce qui pourrait distinguer un homme d'un autre. Jamais l'égalité absolue à laquelle répugne la nature n'a été plus résolument poursuivie. Aristote dit qu'à cet égard, « on ne saurait trop louer les Lacédémoniens. L'éducation de leurs enfants est commune et ils y attachent une importance extrême (4). »

(1) Hisf. var., III, 12.

(2) Plutarque , Apophthegmes des Lacédémoniens.

(3) Anacharsis , 38.

(4) Politique, V, 2, 2.

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