CHAPITRE VI
Est-il étonnant que, durement façonnés depuis les premiers jours, sans avoir jamais pu se soustraire à la discipline générale, les citoyens de Sparte ne se soient pas distingués les uns des autres, et qu'ils paraissent dans toutes les circonstances et à tous les âges, jetés dans le même moule?
L'homme n'est plus dès lors un être intelligent et libre. C'est un instrument docile d'une volonté qui n'est pas en lui.
3. La loi suit l'homme jusque dans la vieillesse. Ce n'est pins alors entre les citoyens qui ont fait à la patrie tous les sacrifices que les circonstances ont exigés, une rivalité continuelle pour les exercices corporels, ce n'est plus une lutte ardente dans laquelle la force triomphe, ce sont des concours d'un genre nouveau pour les. qualités morales.
Le vieillard trouve le couronnement de sa vie dans le respect dont il est entouré. Heureux celui que des suffrages libres et publics appellent au sénat! La vertu ne se cache pas, elle se produit sans ostentation, et c'est cet exercice constant et sincère que récompense une dignité qui honore plus que toutes les autres, parce qu'elle fait participer au pouvoir, et n'est accordée qu'à un petit nombre.
« Lycurgue a imposé la nécessité absolue de pratiquer toutes les vertus civiles ; car il a voulu que tous ceux qui satisfont à la loi, sans distinction, fussent admis à tous les droits de citoyens, et il n'a tenu compte ni de la différence de fortune, ni de la faiblesse du corps. Seulement, tout homme qui, par lâcheté d'âme, se soustrait aux exigences de la
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loi, il le déclare placé hors de la loi d'égalité (1). »
C'était une situation terrible, ainsi qu'il est permis d'en juger par ces détails (2) :
(( On rougirait d'avoir un lâche pour compagnon de table, de l'avoir pour lutteur dans une palestre. D'ordinaire, un pareil homme, quand on se divise en groupes pour la paume, est exclu de l'un et de l'autre parti; dans les chœurs, on le relègue aux rangs méprisés; dans les rues, il doit céder le pas; dans les assemblées, se lever devant le plus jeune ; garder chez lui ses filles, leur faire subir la honte du célibat; voir lui-même son foyer privé d'épouse, et cependant payer l'amende pour ce grief; ne pas se promener frotté d'huile ; ne pas se donner l'air d'un homme bien famé, sous peine de recevoir des coups de ceux qui valent mieux que lui. Pour moi, quand je vois cette infamie infligée aux lâches, je ne m'étonne pas qu'à Sparte on préfère la mort à une vie de mépris et de déshonneur, o
L'ensemble de ces peines toutes morales justifie pleinement l'opinion de Xénophon.
Rien n'est plus beau que cet ensemble de mesures, et en admettant qu'il appartienne tout entier au législateur, et que le philosophe n'y ait pas une large part, il pouvait faire des citoyens utiles, de grands citoyens. La loi Spartiate aurait droit à la plus sincère admiration, si, après avoir émis ces principes et prescrit ces règles, elle tenait compte de la faiblesse humaine, et ne s'eff*orçait pas de former un homme en qui la nature ne put reconnaître son ouvrage.
(1) XÉNOPHON, République de Sparte, ch. X.
(2) Xénophon, République de Sparte, ch. VUI.