‹ Institutions de SparteChapitre 154 sur 242 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Un mouvement si vif ne pouvait avoir pour cause ou pour prétexte l'obligation de prendre part à de rares repas. L'obligation devait paraître lourde aux citoyens, amis du luxe et de la bonne chère, puisqu'ils la repoussaient, — ce qui était rare à Sparte — par la sédition.

Les femmes et les enfants ne pouvaient prendre part à ces repas. Ils étaient réservés aux citoyens, et encore, tous n'y étaient-ils pas indistinctement appelés. Il devait y avoir à Sparte des privilèges, même parmi les privilégiés, ce qui est bien peu d'accord avec le principe proclamé d'une égalité absolue; « Un citoyen, pour être admis à ces repas, avait besoin de l'agrément des autres; l'épreuve consistait en ceci : chaque convive faisait une petite boule de mie de pain, qu'il jetait sans rien dire dans un vase que l'esclave qui servait la table, portait sur sa tête. Pour agréer, il suffisait de jeter la boule dans le vase ; pour refuser, on l'aplatissait auparavant entre les doigts (1). »

Un seul suffrage contraire faisait prononcer l'exclusion.

Les rois eux-mêmes, pour donner le bon exemple, ou pour faire honneur à l'institution de Lycurgue, assistaient à ces repas, montrant que l'égalité n'était pas, à Sparte, un vain mot. Ils y recevaient, à cause de leur dignité, deux portions. Xénophon dit d'Agésilas (2), « qu'il se contentait d'une seule, et laissait l'autre. Il croyait que si l'on donne plus au roi, ce n'est pas pour qu'il mange davantage, mais pour

(1) Plutarque, Lyc, 16,

(2) Chapitre V. ,

qu'il marque de la considération à ceux qu'il en juge dignes. »

Les enfants étaient amenés à ces repas, non pour y prendre part, mais pour être témoins de ce qui s'y passait. C'était une école de tempérance par Texemple, une leçon de vertu par un enseignement direct. Ils entendaient parler du gouvernement, apprenaient à plaisanter, comme on pouvait plaisanter à Sparte, où l'on cherchait la force plutôt que la grâce, à supporter la raillerie, à donner à leur pensée la forme la plus concise, à garder le secret sur ce qu'ils avaient vu et entendu.

Quoiqu'on pût manger du pain d'orge, du porc bouilli, du poisson, du gibier, des gâteaux et boire du vin (1), le brouet noir était le mets préféré. C'était une espèce de potage dont la recette, sur sa réputation, a provoqué les recherches des érudits et des cuisiniers. Rien ne prouve qu'ils aient réussi à la retrouver. Personne ne s'en est plaint.

Les vieillards le réclamaient pour eux, laissant la viande aux jeunes gens. On cite aussi comme figurant sur cette table frugale, un brouet blanc fait avec des anguilles. Moins grossier que le brouet noir, il est resté moins célèbre.

Il y avait des citoyens préposés aux diverses parties des repas. Rien à Sparte n'était , en effet, laissé à l'initiative privée. Mais le choix de ces citoyens indiquait l'importance attribuée par la loi à ces actes d'une vie commune. « Chez les Lacédémoniens, dit Plutarque (2), ceux qui faisaient le

(1) DiCOEARQUE, alh., IV, 8.

(2) Symposiaques, IX, 10.

Page 1