‹ Institutions de SparteChapitre 168 sur 242 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

fréquemment manifestée, dit des rois d'una manière générale : « Maîtres d'un immense pouvoir, ils sont bien dangereux quand ils sont des hommes médiocres ; et il ajoute : ils ont fait déjà bien du mal à Lacédémone (1). » Il serait difficile de justifier cette assertion, à moins qu'on ne rende les rois responsables de ce qu'ils ont fait par Tordre du sénat et de l'assemblée, ou sous la pression des éphores.

La succession resta jusqu'aux derniers temps ininterrompue dans les deux races. Cléomène, quand il eut, par la violence, acquis le droit de tout faire, se donna pour collègue, dans la royauté, son frère Euclidas, à l'exclusion des Proclides. Après le massacre de la faction Macédonienne, qui l'avait opprimée, Sparte remitlepouvoirà un enfant de la famille des Agides, Agésilopolis et à Lycurgue, qui n'appartenait pas à la race royale.

L'argent acheta le silence des éphores et de la loi.

La corruption ayant reçu le droit de cité à Sparte, comment la tradition de la succession royale n'auraitelle pas été atteinte ? Quand un Spartiate recevait d'un roi d'Egypte, comme Agésilas de Nectanébis, deux cent trente talents pour faire la guerre ; comment aurait-il pu y avoir encore place pour l'indépendance; et le désintéressement ?

C'est à propos des relations d' Agésilas avec ce roi, que Plutarque écrit (2) ces paroles significatives : <c II est vrai q^ue les Lacédémoniens faisant de l'intérêt de leur patrie la première règle de l'honnêteté, n'apprennent et ne connaissent d'autre justice, que

(1) Politique, \\, 8, 2. ,

(2) Agésilas, 44. •

celle qui peut contribuer à l'agrandissement de Sparte. » Jamais l'inspiration égoïste de Sparte n'a été plus nettement indiquée.

Et cependant, ce même Agésilas, vainqueur, obéit aux éphores qui le rappelaient à Sparte. Plutarque(l) nous a conservé la lettre qu'il écrivit à cette occasion.

« Nous avons soumis une grande partie de l'Asie, mis en fuite les barbares, et fait dans l'Ionie de grands préparatifs de guerre. Mais puisque vous m'ordonnez de me rendre à Sparte à jour marqué, je suivrai de près ma lettre. Je voudrais même pouvoir la prévenir. Je commande, non pour moi-même, mais pour ma patrie et pour ses alliés. Un général ne l'est véritablement et avec justice, que lorsqu'il agit sous la dépendance des lois, des éphores et de tous les autres magistrats. »

(( Les rois, dit Aristote (2), ont été établis pour défendre les grands contre le peuple et les tyrans, pour protéger le peuple contre les grands. »

Cette observation, vraie pour la plupart des cités de la Grèce, ne s'applique pas à Sparte. Les rois restèrent comme une institution antique et respectable. La caste privilégiée les conserva fidèlement, après avoir pris le soin de limiter leurs attributions et leur initiative.

Ils furent les instruments de la politique et les exécuteurs de ses vues ambitieuses. Pour leurs privilèges, les Spartiates les défendaient eux-mêmes.

Les rois eurent plusieurs fois à compter avec les éphores. Ils dûrent subir des amendes, et se virent

(3) Apophthegmes des Lacédémoniens, (2) Politique, XVI, 21.

enlever des commandements; mais leur personne resta longtemps sacrée. « Si la ville natale, dit Xénophon (1), éloignée de tout sentiment jaloux de la souveraine autorité de ses rois, n'entreprit jamais de les en dépouiller; ces rois, à leur tour, n'aspirèrent jamais à une royauté plus étendue que leur premier pouvoir. Aussi, tandis qu'on n'a vu nulle autre part aucun gouvernement, démocratie, oligarchie, tyrannie ou royauté, subsister sans interruption, chez eux, la royauté est restée permanente. »

Lorsque, aux derniers jours, les tyrans pesèrent sur Sparte, ils frappèrent sans doute les grands, c'est-àdire ceux qui jusqu'alors avaient eu le pouvoir, mais ce ne fut pas pour protéger le peuple. Comme les ambitieux de tous les temps et de tous les noms, ils se servaient du peuple, ils ne le servaient pas.

Si les deux rois ne furent pas le ressort essentiel du gouvernement de Sparte, ils restèrent le gage du maintien des institutions primitives.

Ils n'eurent ni la puissance sans limite des tyrans, ni une autorité souveraine réelle, mais réglée. On aurait tort de les assimiler aux rois constitutionnels de nos temps. Leur pouvoir était d'une nature toute particulière.

La conservation intégrale des fonctions sacerdotales et du commandement militaire suffisait à maintenir l'équilibre gouvernemental, en môme temps qu'elle m.arquait le trait essentiel de cette royauté.

On adonné un caractère religieux à ce dualisme qui ne se trouve pas ailleurs, et on a voulu voir dans

(1) Agésilas, I.

les deux rois de Sparte le souvenir des Dioscures, Castor et Pollux. Ils auraient été la représentation permanente de ces illustres ancêtres par lesquels on remontait jusqu'aux dieux.

Aristote, qui a plusieurs fois exprimé son admiration pour un gouvernement dans lequel se manifesteraient dans un accord parfait la monarchie, l'aristocratie et la démocratie, glorifie en ces termes le gouvernement de Sparte : « Le peuple reste calme quand il a part à la magistrature suprême ; et ce résultat, que ce soit le législateur qui l'établisse, ou le hasard qui l'amène, n'en est pas moins avantageux pour la cité. L'État ne peut trouver de salut que dans l'accord des citoyens à vouloir son existence et sa durée. Or, c'est ce qu'on rencontre à Sparte.

La royauté est satisfaite par les attributions qui lui sont accordées ; la classe élevée par les places du sénat, dont l'entrée est le prix de la vertu ; enfin, le reste des Spartiates par l'éphorie, qui repose sur l'élection générale (1). »

Lorsque les rois étaient accusés d'avoir violé les lois, ou trahi l'État, ils étaient jugés par le sénat (2) ; mais ils pouvaient en appeler à l'assemblée générale (3).

On demandait à Démarate pourquoi étant roi, il avait été banni. « C'est, dit-il, qu'à Sparte, les lois ont plus de force que les rois (4'). »

Le roi de Perse ayant fait offrir à Agésilas une

(1) Politique, H, 6, 15, (%) Pausanias, III, 5.

(3) Plutarque, Agis.

(4) Plutarque, Apophthegmes des Lacédémoniens

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