CHAPITRE VII
Pour les premiers temps, les poètes seuls font autorité, et Ton sait quelle foi on doit avoir en ceux qui écoutent l'imagination. Plus tard, c'est par des étrangers à Sparte que son histoire est écrite. Est-il étonnant qu'il y ait des lacunes et des erreurs?
Des rois ont gouverné Sparte, depuis son origine jusqu'en 219, où ils furent remplacés par un tyran. Il y aurait intérêt à connaître leurs noms et à noter leurs principaux actes personnels. Il serait plus facile ainsi de suivre les phases par lesquelles sont passées les institutions, et de comprendre la part qui revient aux rois dans la grandeur et la décadence de l'Etat.
Malheureusement, on marche dans l'obscurité, ou l'on se heurte à des contradictions. En l'absence de documents nombreux que l'on puisse comparer, ou de témoignages dont l'autorité soit incontestable, il faut accepter ce que l'antiquité nous a transmis, et y voir, non la vérité, mais quelque chose qui en tient lieu.
C'est à ce titre et dans ces conditions que nous empruntons à Pausanias sa liste des rois de Sparte. Il était probablement de Gésarée en Cappadoce. II avait beaucoup vu, et beaucoup retenu. Ecrivant à Rome, vers 174 (1), il avait à sa disposition bien des documents qui nous manquent, et quoiqu'on le trouve souvent en défaut, le soin qu'il a mis à reproduire exactement les noms d'hommes et de pays (2), nous permet de compter généralement sur les renseignements qu'il donne.
(1) n dit : Elide, ch. I : « Il n'y a que 217 ans que Jules César a âonné le Péloponèse aux Corinthiens. »
(2) La remarque est de Walkenaër.
INSTITUTIONS DE SPARTK
D'après lui, Lélex (1742) fut le premier roi de Laconie (1). Il eut deux fils, Mylès et Polycaon (1680). « Eurotas, fils de Mylès lui succéda, et fit creuser un canal pour conduire à la mer l'eau stagnante dans la plaine ; une partie de cette eau s'écoula ; le reste forma un fleuve qu'il nomma Eurotas (1631) (2). »
Il laissa le trône à Lacédémon, fils de Zeus et de Taygète, après lui avoir donné sa fille Sparta. Lacédémon est le héros éponyme de cette vaste contrée. Il fonda Sparte à qui il donna le nom de sa femme (1S77).
Homère distingue Sparte de Lacédémone. Il dit (3) : « Les peuples qui habitent au fond d'une vallée creuse, la grande Lacédémone, ceux de Pharès, de Sparte, de Messa. . . . obéissent au frère d'Agamemnon, au vaillant Ménélas. »
La distinction ne dura pas. On donne indistinctement le nom de Sparte et de Lacédémone à la ville qui reçut les lois de Lycurgue.
Amyclas, fondateur d'Amyclée (1480), Argalos, Cynortas (1415), CEbalos et Tyndare régnèrent ensuite (1328).
Détrôné par Hippocoon, Tyndare fut rétabli par Hercule. Ses fils lui succédèrent et furent remplacés par Ménélas, fils d'Atrée, roi de Mycènes. Hélène sa femme, fille de Tyndare, lui porta ses droits sur Sparte (1280).
Oreste, fils d'Agamemnon, épousa Hermione,
(1) La chronologie que nous adoptons est fort problématique. On n'a, surtout pour les premiers temps, aucune garantie d'exactitude.
(2) Laconie, ch. I.
(3) Iliade, chant II, dans le dénombrement.
qu'Hélène avait eue d'une première union (1240)»
Tisamenès leur fils, fut renversé par le retour des Héraclides, qui conquirent par la force ce qui leur avait été assuré par un traité (1190).
Dans le partage entre les vainqueurs, Sparte échut à Aristodémos, dont les deux fils, Eurysthénès et Proclès furent la tige des deux races royales qui régnèrent simultanément. Les Spartiates trouvaient un double avantage dans cette dyarchie : l'un des peux rois était le représentant de la race Achéenne ; Tautre appartenant à celle des Doriens, les deux éléments concouraient à l'harmonie commune. Il est vrai que l'opinion la plus généralement reçue considère les deux branches royales comme issues l'une et l'autre d'Hercule.
Le second avantage que les Spartiates trouvaient dans la dyarchie était un antagonisme inévitable, sur lequel ils fondaient le maintien des droits de la cité.
Eurysthénès eut pour successeur Agis, de qui sa race prit le nom (1186).
Echestratos, fils d'Agis, conquit la Cynurie. On compte ensuite Léobotos, qui fit, pour la première fois, la guerre à Argos, la rivale et la constante ennemie de Sparte, Doryssos (986) et Agésilas (957). C'est après leur règne que Lycurgue opéra cette réforme qui, suivant l'expression de Thucydide (1) fit sortir la ville de son état de désordre et l'engagea dans la politique qui la rendit si puissante. On croit que l'action des deux rois fut suspendue pendant l'œuvre réformatrice de Lycurgue.
Archelaos (9 0 9) s'empara d'^Egys , et Téléclos (853)
d'Amyclées, de Pharis et de Géranthres. Il fut tué par les Messéniens.
Sous Alcaménès (813), Mélos fut détruite et Argos vaincue.
Les origines sont toujours obscures, et la chronologie primitive a peu de certitude. Clinton (1) et 0. Huiler (2) donnent une liste et des dates qui diffèrent. Grote emprunte à Pausanias la succession que nous avons adoptée, mais il se contente de fixer la durée de chaque règne jusqu'aux Olympiades. Nos dates ne nous conduisent à cette époque célèbre, qu'en prolongeant les règnes d' Alcaménès et de Polydoros dans des proportions pourtant vraisemblables.
Polydoros fit la première guerre de Messénie. Les plus grands honneurs furent rendus à sa mémoire. Il avait été victime de la vengeance particulière ou de l'ambition d'un Spartiate, nommé Polemachos et appartenant à une illustre famille. On lui éleva une statue et « les Lacédémoniens le distinguent tellement de leurs autres rois, que son effigie est gravée sur le sceau dont se servent tous ceux qui sont en charge (776) (3). »
2. Le règne d'Eurycratès fut paisible (724). Les Messéniens se révoltèrent sous Anaxandre (687), et quittèrent le Péloponèse, ou furent réduits à la plus dure servitude.
Les Messéniens, gardèrent dans l'oppression ou dans l'exil, un souvenir pieux de leur patrie. Lorsque Epaminondas bâtit Messène, pour les réunir et me-
(1) FaUi Eellenici,
(2) Appendice à l'histoire des Doriens,
(3) Pausanias, Lacon,, XI.
nacer Sparte, ils rentrèrent en foule. « Ils avaient conservé, dit Pausanias (1), pendant tout ce temps, leurs coutumes particulières, et n'oublièrent pasmême le dialecte Dorien qu'ils parlent encore maintenant (174- après J.-C), avec plus de pureté que les autres peuples du Péloponèse. t>
Sous Eurycratès II (652) et Léon (645), les Lacédémoniens furent malheureux dans leur guerre contre les Tégéates. Ils se relevèrent sous Anaxandridès (597). Les éphores lui ordonnèrent de répudier sa femme, qui était stérile. Il s'y refusa, mais consentit à en prendre une seconde. Il en eut un fils, Cléomène (519), qui ne régna pas sans contestation, car la première femme d'Anaxandridès eut depuis deux fils, Dorieus et Léonidas.
Privé du trône, Dorieus alla fonder une colonie. Ce n était pas la première; Thésos avait été établie en Crète par Thésos, tuteur d'Eurysthénès et de Proclès ; Penthilos s'était emparé de Lesbos, et Graïs avait conduit des Lacédémoniens dans TEolide. Il y a loin cependant, sous ce rapport, de Sparte à Athènes.
Cléomène fit des invasions en Argolide et en Attique.
Il aida à chasser Clisthénès, le réformateur démocratique de la législation de Selon. Mais au moment même où il était le plus mêlé aux intérêts d'Athènes, il lui fut interdit d'entrer dans la ville du demi-dieu Erechthée, parce que là se trouvaient les divinités protectrices de la cité. A son retour, il détrôna Démarate, qui avait voulu le perdre dans l'esprit du peuple, et désespéré d'avoir falsifié un oracle, il se tua.
(1) Messénie, chapitre XVII.
Cléomène ne laissa pas de fils, et la couronne échut à Léonidas, fils d'Anaxandridès. Léonidas fut le héros des Thermopyles, et le froid géographe le loue en ces termes : « Le succès qu'obtint Léonidas, me paraît au-dessus de tout ce qui a brillé auparavant, et depuis (490) (i). »
Plistarque (480), fils de Léonidas, mourut enfant. Plistoanax, fils de son tuteur Pausanias (466) lui succéda. « Il entra dansTAttique avec une armée, en apparence pour faire la guerre àThrasybule et aux Athéniens, et consoliderTautorité destyrans que Lysandre avait établis (2), » mais comme après la victoire il ramena son armée à Sparte, il fut mis en jugement.
a Le tribunal qui juge les rois de Lacédémone se compose de ceux qu'on nomme les vieillards , au nombre de vingt-huit, des éphores et du roi de Tautre branche. Quatorze des vieillards et Agis, l'autre roi, furent d'avis que Pausanias était coupable, mais le reste du tribunal ne pensa pas de même (3). »
Après la mort de Lysandre, sous les murs d'Haliarte, Pausanias, au lieu d'attaquer les Thébains que les Athéniens allaient secourir, fit une trêve avec eux. Il fut accusé une seconde fois, se réfugia dans le temple d'Athéna Aléa à Tégée, et prit la fuite.
Son fils Agésipolis (397) lui succéda, sous la tutelle d'Aristodème. Il n'eut point d'enfants, et laissa la couronne à son frère Cléombrote, qui fut tué à la bataille de Leuctres (371).
(1) Pausanias, Laconie^ IV.
(2) Pausanias, Laconie, V.
(3) Pausanias, Laconie, V.