CHAPITRE XI
pas les factions, devait faire croire à sa force et à la modération qui raccompagne.
Thucydide dépeint toujours les Lacédémoniens comme un peuple ami de la paix et étranger à toute ambition. Il ne pouvait croire que ceux dont le gou-vernement était si régulier, eussent jamais intérêt à se mêler aux affaires des villes que troublaient de constantes révolutions (1).
Aussi, Xénophon, qui ne pardonna jamais à sa patrie son ingratitude ou son injustice, loue-t-il Lycurgue « d'avoir élevé sa patrie au plus haut degré de prospérité (2). »
L'amour de l'ordre et de la discipline était le principal inspirateur des Lacédémoniens. « Ils savaient que le spectacle le plus beau, celui qui promet le plus de sûreté dans les combats, est celui d'une foule d'hommes, n'ayant tous ensemble qu'un seul et même mouvement (3). »
Le mystère présidait à leurs délibérations et à leurs actes. La terreur est aussi un moyen de gouvernement, et rien ne provoque et n'étend la terreur comme le secret.
On en eut une preuve dans la mort de ces deux mille hilotes, à qui on avait promis la liberté, en récompense de leurs services. On les couronna de fleurs, on les reçut avec magnificence. Ils disparurent en une nuit, et leurs corps ne furent pas même retrouvés. Les autres perdirent l'ambition de devenir libres.
(1) VoirI, 68, 5.
(2) République de Sparte, I.
(3) Thucydide, II, 2, 9.
La loi, (( royne et emperière du monde (1), » était souveraine à Sparte. Elle assurait la paix intérieure et provoquait l'admiration des peuples étrangers.
« Les Lacédémoniens ont un gouvernement si sage! » — disait Démosthène (2), qui voulait peutêtre moins louer Sparte, qu'éveiller l'émulation d'Athènes. Et il ajoutait : « Dans les oligarchies, l'égalité absolue entre les gouvernants, produit l'accord. )> L'égalité ne régnait pas moins à Athènes, le modèle des démocraties, mais ce qui fait l'égalité entre les privilégiés, la seule que l'antiquité recherchât, dépendait de l'esprit et des mœurs plutôt que des institutions.
A la haute opinion qu'ils avaient d'eux-mêmes, les Spartiates joignaient une constante jalousie à Tégard des autres cités. C'est ce que constate un écrivain qui leur est généralement favorable.
Les Grecs, pendant cette retraite fameuse qui révéla la faiblesse de l'Asie, voulurent donner le commandement en chef à Xénophon. Il le refusa, parce que le Dieu qu'il consulta « lui montra clairement qu'il ne devait ni le briguer, ni l'accepter s'il était élu. » Xénophon donna de son refus une autre raison que cette inspiration divine.
fl Soldats, dit-il, je suis sensible à l'honneur que vous me faites, attendu que je suis homme; je vous en remercie et je prie les dieux de me donner l'occasion de vous rendre service ; mais je ne crois pas, quand il y là un Lacédémonien, que ce soit votre
(1) Montaigne, I, 22.
(2) Contre Leptine, 102.