CHAPITRE XI
Cet esprit de modestie qui n'est d'accord qu'avec la justice, se manifeste dans le discours du roi Archidamos aux généraux Péloponésiens et à ceux des alliés, au moment où allait éclater la guerre du Péloponèse.
Il loue Athènes et énumère les ressources qui font sa puissance. Il se contente de dire du peuple Spartiate : « Nous aussi, nous avons des troupes nombreuses et aguerries. » Et il termine par cette exhortation qui montre à la fois son respect pour le peuple et sa confiance en sa bravoure :
« Donc, puisque nous allons attaquer une république aussi grande, et qu'il doit en résulter pour nos ancêtres et pour nous-mêmes, une alternative de réputation très importante, soit en bien, soit en mal, d'après les événements, suivez où l'on vous conduira, estimant au-dessus de tout le bon ordre et une sage vigilance, et exécutant avec célérité les commandements de vos chefs ; car, ce qu'il y a de plus beau et de plus sûr, c'est qu'un grand corps soit mis en mouvement par une seule et même impulsion (1). »
C'est (( cette seule et même impulsion » qui paraissait aux Spartiates le but suprême de leurs efforts et la gloire la plus durable de leur cité. L'homme disparaissait pour faire place au citoyen, et l'intérêt général était la seule inspiration à laquelle on dût obéir. C'était donc la loi qui était souveraine, et son empire était assuré par la discipline rigoureuse qui réglait tous les actes, dans la vie privée comme dans la vie publique.
Rien ne serait assurément plus beau que cette
(1) Thucydide, I, 77.
universelle régularité, si l'aspiration suprême de rhomme était de devenir une machine.
3. Pour l'antiquité tout entière, un étranger était un ennemi. Les relations ne s'établissaient que par nécessité, et si quelques peuples comme les Athéniens, les Phéniciens, les Phocéens, les Carthaginois ont visité des plages lointaines et s'y sont établis, ils n'ont eu en vue que des intérêts commerciaux. La fraternité des peuples eût été pour eux un vain mot. Ils ne croyaient ni à une même origine, ni à de communes destinées.
Ce sentiment exclusif fut plus absolu et plus tenace à Sparte que partout ailleurs. Par la loi de xénélasie, elle interdisait rentrée de la ville à tous les étrangers, et même à ses alliés. Le Spartiate était supérieur à tout autre Grec, et sa fierté, d'accord avec la prévoyance jalouse de sa législation, lui faisait, au dedans et au dehors, parmi les Laconiens comme parmi les étrangers, une place à part.
Lycurgue avait voulu faire un peuple fermé. Pour conserver intactes des lois et des mœurs en opposition avec celles des autres cités, le citoyen de Sparte ne pouvait ni se répandre, ni se laisser pénétrer. #
La loi de Moïse prescrivait le même isolement pour les mariages et pour le culte. Le peuple choisi ne pouvait pas recevoir un sang étranger. Son Dieu était un Dieu jaloux, qui proscrivait
Avec tout autre Dieu toute société (1).
Mais ce qui était nécessaire pour la vérité religieuse que corrompt la plus légère altération, l'est
(1) Racine, Esther.