CHAPITRE XI
institutions? Tout était troublé, et l'on avait besoin de tranquillité. On ne reconnaît jamais mieux les bienfaits des lois, que lorsqu'on n'en a pas encore ou qu'on n'en a plus. Ceux qui vivent sous une bonne législation croient que tout marche bien naturellement, comme ceux qu'entoure une autorité protectrice ne soupçonnent pas le danger contre lequel ils sont protégés. Que la loi tombe, que l'autorité fléchisse, tout est remis en question, et ceux qui naguère étaient les plus confiants, appellent avec effarement un sauveur.
Pour Sparte, ce sauveur fut Lycurgue, Avec l'autorité que lui donnèrent ses mérites et les. recommandations de Delphes, oracle Dorien, il réforma tout. Ses lois sont relatives aux mœurs bien plus qu'au gouvernement. Il croyait que c'était assez, pour un peuple, d'avoir des mœurs pures, des principes austères, une vie réglée par des prescriptions absolues.
Une machine gouvernementale simple, des rouages peu nombreux, lui paraissaient propres à garantir la sécurité, à protéger les intérêts et à rendre la prospérité durable.
Aussi Montesquieu le loue-t-il (1) d'avoir fait i< un même code pour les lois, les mœurs et les manières. ))
L'éducation lui semblait tout contenir et répondre de tout. Il la croyait capable de transformer les âmes et de les rendre inaccessibles à toute autre action. Plutarque raconte (2) comment il en montra les
(1) Esprit des lois, XIX, 16.
(2) Apophthegmes,
effets aux Spartiates : « Il fit élever deux chiens nés d'un même père et d'une même mère. Il laissa l'un à la maison vivre au gré de sa gourmandise et exerça l'autre à la chasse. Ensuite, il les mena tous les deux à une assemblée du peuple et fit placer d'un côté un plat de viande, et de l'autre un lièvre vivant. Chacun suivit son penchant; Tun se jeta sur la viande, et l'autre courut au lièvre. « Citoyens, dit alors Lycurgue , voyez comment ces chiens , qui ont une même origine, ont pris dans leur éducation des inclinations différentes, et reconnaissez que l'habitude a plus de pouvoir que la nature pour nous former à la vertu. »
2. Les lois de Lycurgue restèrent longtemps intactes. On change plus facilement une constitution formulée en un certain nombre d'articles, qu'un esprit général, animant les institutions, les lois, les mœurs, les usages, et d'autant plus difficile à saisir qu'il est partout et qu'on ne le saisit nulle part (1).
On torture avec plus de succès un texte de loi, qu'on n^affaiblit la puissance d'une idée, l'autorité d'une habitude, la domination d'une tradition.
La réforme de Lycurgue et son influence paraissent parfaitement expliquées par cette observation générale de saint Simon (2) :
a Toute combinaison politique, toute institution, pour être vraiment bonne, doit satisfaire à deuxcon-
(1) C'est ce que de Maistre dit de la Coastitution anglaise : (( La véritable Constitution anglaise est cet esprit public, admirable, unique, infaillible, au-dessus de tout éloge, qui mène tout, qui sauve tout. Ce qui est écrit n'est rien. » Principe générateur des Constitutions politiques^ 7.
(2) Vues sur la propriété et la législation, c. II, § 2.